On croyait les reconnaître à l’uniforme


« Avoir un ennemi est important pour se définir une identité, mais aussi pour se confronter à un obstacle, mesurer son système de valeurs et montrer sa bravoure. Par conséquent, au cas où il n’y aurait pas d’ennemi, il faut le construire » disait Umberto Eco dans Construire l’ennemi et autres écrits occasionnels (Grasset, 2014). Au cinéma cela donnerait quelque chose du genre « Qui va-t-on dénoncer, de quel côté va-t-on situer les protagonistes et par extension le regard des spectateurs, quels messages allons-nous opposer, lequel allons-nous faire gagner. Et une fois que nous aurons vaincu notre ennemi, nous le déconstruirons. »

Il en perd sa moumoute, le Helmut 

Je vous intrigue n’est-ce pas. Avec une introduction pareille j’étais bon pour un solide 17/20 en philo qui aurait fait remonter ma moyenne générale de 0,02 points, la belle affaire. Tout ça pour parler de cet ennemi favoris du cinéma et plus globalement de l’imaginaire collectif : les Nazis. J’avais votre curiosité, maintenant j’ai votre attention (c’est de moi). On pourrait aussi bien partir du cinéma des années 40 jusqu’à celui de nos jours pour constater l’évolution de la figure du Nazi dans les divers courants cinématographiques connus, ou bien procéder dans le sens inverse et nous demander pourquoi aujourd’hui il n’est plus qu’un prétexte, un accolade ainsi qu’un clin d’œil complice avec le spectateur pour garantir le succès d’un film. « Haha t’as vu c’est des Nazis mutants de l’espace, c’est marrant parce que c’est des Nazis, allez file des sous à mon Ulule stp ». Mais dans les deux cas, ça va être long et chiant et ça va se heurter à des contradictions pour les raisons que je développerai plus bas et surtout ça a déjà été fait. Autant tourner la question autour d’un corpus de quatre films, voir ce qu’il s’en dégage et les mettre en parallèle avec un regard global sur les Nazis au cinéma. On va bien rigoler, c’est moi qui vous le dis.

D’abord, chacun son rapport aux Nazis. Les tragiques événements historiques dont ils sont responsables ne remontent même pas encore à un siècle qu’ils sont déjà devenus une figure appartenant au passé dont on pense tout pouvoir tourner en dérision. Les costumes, l’idéologie, l’accent, les expressions et j’en passe, la figure du Nazi s’est diluée dans une caricature d’elle-même construite sur de nombreuses décennies notamment à travers le cinéma qui l’a faite passer du rang d’ennemi politique à celui d’un simple antagoniste au même titre que le vampire, la momie, le mort-vivant, et bien d’autres. Le savant fou est un grand classique également mais on notera l’inspiration parfois très directe des médecins de la mort, quand ces mêmes savants n’étaient pas ouvertement Nazis. On pense notamment à celui de Braindead (Peter Jackson, 1992) ou au hasard, de Human Centipede (Tom Six, 2009). Ainsi, notre représentation des Nazis est forgée par toute cette imagerie au point qu’on en oublie malheureusement la place qu’ils occupent pour les descendant/es des victimes de leur oppression. Tenez par exemple, pour moi avant de suivre des cours d’histoire au lycée, ces mecs en uniforme et ce gringalet moustachu n’étaient jamais guère plus que des ennemis dans le jeu vidéo Wolfenstein 3D. De nombreux artistes ayant plus ou moins directement souffert de la persécution par ce régime se sont également approprié la figure du Nazi à des fins plus cathartiques, là je pense par exemple à Spielberg ou Gotlib mais vous trouverez aisément les autres. Mais globalement, dans l’histoire cinématographique (et par extension au sein de la pop-culture), les Nazis se sont majoritairement retrouvés au rang de prétexte scénaristique et c’est autour de ce constat que va s’articuler la réflexion à venir qui reposera sur les quatre films que sont L’Agent invisible contre la Gestapo (Edwin L.Marin, 1942), On a volé le Cerveau d’Hitler (David Bradley, 1968), Holocauste Nazi (Luigi Batzella, 1977) et enfin La Dernière Orgie du IIIème Reich (Cesare Canevari, 1977). Un Américain, un Anglais et deux Italiens, on croirait le début d’une bonne blague. Il y a des bières au frais, des chips dans le saladier et des cacahuètes bio sous la table basse. Mettez-vous à l’aise.

L’Agent invisible contre la Gestapo (Edwin L. Marin, 1942) 

Frank Raymond (Jon Hall) est un homme recherché : la drogue qu’il a mise au point permet de devenir invisible et dans un tel contexte je vous laisse le soin d’imaginer les avantages tactiques à tirer d’un tel prodige. D’un point de vue militaire, j’entends, on fera des farces aux passants quand la guerre sera terminée voulez-vous. Notre homme est donc envoyé pour le compte des forces alliées en territoire allemand afin d’y retrouver une indic (Ilona Massey), le but étant dans un premier temps d’en apprendre plus sur les opérations prévues par les Nazis et ensuite de les contrecarrer. Classique. Les films d’espionnages étant déjà très codifiés à l’époque, notamment lors de cette période où leur valeur patriotique était évidemment beaucoup plus forte, L’Agent Invisible contre la Gestapo respecte la plupart des conventions attendues dans ce genre. Briefing de la mission, scène d’infiltration anticipant les troubles à venir, rencontre du premier indic, affrontements avec l’antagoniste attendu, introduction de nouvelles factions alliées/ennemies qui bouleversent l’échiquier, retournements de situation, et comme très souvent, succès de la mission. À ce compte-là nous sommes face à un film classique, en tout cas dans le cadre de cet article ce qui retiendra notre attention sera la valeur historique du film. Les Nazis y occupent la place que l’Histoire leur connaît, on y fait référence à l’Axe et aux forces alliées alors que le film s’engage pourtant sur les sentiers de la fiction. Cela dit parti pris oblige, les Nazis les plus présents à l’image sont représentés comme des incapables notoires, je pense surtout à l’officier Karl Heiser (J.Edwar Bromberg) dans un rôle de composition à mi-chemin entre Olivier Hardy et Bebop & Rocksteady, les deux sbires idiots dans les Tortues Ninjas. Lorsque le film a besoin d’opposer des antagonistes plus sérieux à notre héros on sort du registre un peu « pouetpouet le gros Nazi » pour aller au devant de scènes bien plus tendues et à la mise en scène souvent remarquable, notamment la scène d’interrogatoire entre Stauffer et l’homme invisible. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de lever un sourcil inquisiteur lorsque l’on comprend aux dernier tiers du film que Peter Lorre est supposé incarner un japonais (alors que ses sbires sont pourtant joués par des acteurs japonais), le sempiternel problème des acteurs blancs à qui on demande de camper un personnage d’une autre nationalité au détriment d’acteurs moins connus mais plus cohérents. Mais Peter Lorre aurait dû avoir une autre place dans le film, je mentionnais plus haut la dimension parfois cathartique de la représentation des Nazis au cinéma et sa présence n’est sans doute pas le fruit du hasard. En effet, il a quitté l’Allemagne en 1933 du fait de ses origines juives afin de continuer son parcours sur les plateaux que je vous laisse le soin d’examiner… L‘Agent Invisible contre la Gestapo est un authentique film de son époque mais pas uniquement sur un plan purement formel – ses effets spéciaux sont d’ailleurs saisissants d’astuce et d’efficacité – son année de sortie (1942) traduit en effet sa charge idéologique. L’Homme Invisible est également un personnage récurrent dans la série des Universal Monsters, L‘Agent Invisible contre la Gestapo n’est qu’un film succédant à un autre le mettant en scène dans un autre contexte. Symboliquement, on peut donc aussi y voir un monstre de cinéma transmettant le flambeau à un autre : l’homme invisible qui cède sa place au Nazi.

On a volé le cerveau d’Hitler (David Bradley, 1968)

Alors je ne sais pas pour vous, mais pour moi les films d’espionnages c’est comme les huîtres, j’ai besoin un peu de respirer quand je dois en enchaîner deux d’affilée. Surtout que là, le film en question a soumis mon indulgence à rude épreuve. En même pas 5 minutes de film on m’avait déjà balancé à la figure un attentat à l’encontre d’un scientifique disposant d’un antidote non identifié, deux sbires à la solde d’on-ne-sait-qui, un docteur secret qui est en fait le véritable inventeur de l’antidote, des services américains eux-mêmes au service de quelqu’un qui tire les ficelles dans l’ombre et enfin un inspecteur aussi paumé que moi mais qui en plus se paye une dégaine à jouer de la basse en slip à Woodstock. Non content de se comporter comme le dernier des beaufs avec une collègue envoyée pour l’aider à résoudre cette histoire de scientifiques, de formules et de gaz G (G comme gaz je suppose, il faut que ce soit clair pour les spectateurs), notre inspecteur aura droit à tout un segment du film dédié à ses petites aventures. Jusqu’à ce que sa partenaire meure pendant la mission avant d’utiliser ses dernières forces pour lui sauver la peau après lui avoir révélé que les Nazis sont dans le coup. À ce moment-là du film on se demande de quel chapeau elle les sort, mais il se trouve en fait que cette partie a été tournée bien plus tard puis rajoutée au film original de 1963 Madmen of Mandoras – de David Bradley aussi – d’où la tentative minable de rejoindre les deux histoires. Admettons. On bascule alors sur le second segment du film avec des personnages vaguement introduits dans la première partie, ceux-ci se retrouvent en Amérique du Sud où ils infiltrent par la force des choses un réseau de survivants Nazis. Guten tag, comme on dit. Mais attention, pas les cinq Nazis un peu paumés dans une pyramide comme dans le brillant OSS 117, Le Caire Nid D’Espions (Michel Hazanavicius, 2006), nous avons ici affaire à des gens dangereux et méthodiques avec des plans à long terme puisqu’ils ont réussi à embarquer avec eux la tête de Hitler dans un bocal. Vous remettez Krang dans les Tortues Ninja (encore elles) ? Voilà, c’est la même mais en beaucoup moins bavard et en plus poilu. Comme de bien entendu leur plan échoue et nos Américains coulent des jours heureux… Ce film n’est vraiment pas très bon. Intéressant, oui, mais que ce soit dans le fond ou sur la forme on assiste là à un produit plutôt faible. Les mecs ont réussi à avoir Stanley Cortez à la photo – pour vous situer un peu c’est le chef op’ de La Nuit du Chasseur (Charles Laughton, 1955), La Splendeur des Amberson (Orson Welles, 1942) ou encore Le Secret derrière la Porte (Fritz Lang, 1948) – et réussissent quand même à foirer les efforts qu’il a mis en œuvre pour donner de la force à certains plans. On grince aussi des dents face à un mixage son et un montage plus que douteux, mais à la rigueur on pourrait passer outre car ce n’est pas ce qui nous intéresse dans cet article. Mettons aussi de côté la première partie qui finalement ne sert pas à grand-chose sinon prévenir que les Nazis sont revenus, ce que de toutes façons le second segment fait très bien tout seul. Nous sommes face à un film des années 60, et à ce moment-là les services de renseignements américains savaient que des rescapés Nazis étaient parvenus à trouver refuge dans certains pays d’Amérique du Sud : le régime de Pinochet, entre autres, s’y étant montré largement favorable. Leurs projets étaient réduits à néant mais l’existence de ces groupuscules nourrissait complots et fantasmes, encore maintenant le trope – ou « motif récurrent » – des Nazis qui ourdissent leur vengeance dans un recoin inattendu du globe – ou de l’espace, comme dans Iron Sky de Tumo Vuorensola en 2012 – fait toujours l’objet de nombreux scénarios de fiction. Toutefois à cette époque, cet état de fait était pris bien plus au sérieux et n’avait pas la résonance comique sur laquelle reposent de nombreux films ou jeux vidéo actuels. Ce que l’on remarque dans le film, c’est que déjà les nazis sont réduits à leur projet de domination mondiale au sens le plus strict du terme et devenaient déjà un « simple monstre de cinéma ». La seule menace qu’ils représentent aux yeux des Américains, c’est leur capacité à relâcher un gaz mortel pour buter tout le monde, Gargamel et le Dr.Gang auraient à eux deux élaboré un plan plus subtil que ça. Bref, le film ne fait finalement s’opposer une troupe de bons gars contre de méchants terroristes un peu cons. Oh, il a bien ses bons moments, ses jolis plans et l’idée un peu farfelue d’avoir fait de Hitler une tête flottant dans un bocal mais il considère déjà les Nazis comme une menace appartenant au passé. Il aura malgré tout le mérite d’avoir été à l’origine de nombreux détournements et autres références dans la pop-culture de par son concept. Internet doit compter de nombreuses listes les répertoriant donc je vous laisse vous occuper de ça, de mon côté je dois me préparer psychologiquement à aborder la nazisploitation italienne.

Holocauste Nazi (Luigi Batzella, 1977) 

Durant les années 70, et assez précisément entre 76 et 79 éclot en Italie une vague de films initiant la nazisploitation locale. Celle-si se fait en réaction à la sortie du film Ilsa la Louve des SS, un film américain de Don Edmonds sorti en 1975 qui met en scène une officière SS se livrant à diverses expériences sur ses prisonniers (mélanger comme ça l’horreur, l’érotisme et le national-socialisme… C’est mieux de faire les choses dans l’ordre) Mais à la rigueur ce film mériterait un article dédié pour parler de son éventuel intérêt. Son héritage en revanche concerne directement les deux films dont je vais vous parler. Et plus encore d’ailleurs, le fétichisme de l’esthétique nazie qui imprègne certains recoins plus ou moins obscurs de notre pop-culture ne se revendique peut-être pas du film directement mais partage toutefois son désir de faire du sexy dans un costume associé au monstrueux. Et malheureusement, déjà en 1977 certains tombaient dans le piège, et hop je retombe sur mes pattes, la vie est bien faite.

Holocauste Nazi (La Bestia in Calore) est également un film hybride, Luigi Batzella ressort un de ses précédents films Quand explose la Dernière Grenade (1970) qui lorgne plutôt du côté du drame en temps de guerre et y rajoute de quoi se raccrocher au wagon de la nazisploitation alors en plein essor. Il fait donc appel aux quelques acteurs et actrices du premier film pour tourner de quoi faire le lien avec des scènes « librement inspirées » d’ Ilsa la Louve des SS. Cela donne une alternance assez curieuse entre des scènes d’attentats et d’escarmouches contre les Nazis du coin et des scènes de torture-porn. Littéralement. L’histoire de Holocauste Nazi est donc celle d’une résistance organisée dans un petit village de la brousse profonde dans laquelle des Nazis sévissent en faisant leurs trucs de Nazis habituels, à savoir flinguer les passants, capturer des rebelles et ne pas s’essuyer les pieds sur le paillasson en entrant. En parallèle, la docteure Ellen Kratsch mène des expériences sur des prisonniers. Son objectif est de réduire au stade de bête docile toute forme de résistance en lui injectant des trucs et des machins, ce qu’elle parvient à faire en dévoilant un homme en cage mû uniquement par un insatiable appétit sexuel. Le film ne cherche en fait à en faire qu’une arme, une machine à violer, et c’est d’ailleurs pour cette unique raison que notre officière nazie lui envoie à plusieurs moments du film des prisonnières pour montrer l’exemple. Pendant ce temps, on comprend un peu comment les partisans sont parvenus à infiltrer les détachements nazis pour sous-tirer des informations, au prix de leur crédibilité aux yeux du village ou parfois de leur vie. Petit à petit les Nazis se rapprochent de ce noyau de la rébellion à force de capturer, torturer et violer tout ce qui parle italien et s’ensuit un affrontement final aux forts relents de western crépusculaire avec ce que cela comporte de violence et de fatalisme. Malheureusement ce n’est vraiment pas très bon. C’est bourré de plans flous, Luigi Batzella est monteur et pourtant la narration semble glissée au chausse-pied et fatalement le rythme du film ne se fait qu’en faveur des scènes de gore et de sexe. Et pour cause, l’existence de Holocauste Nazi partage les mêmes motivations que la nazisploitation italienne : l’objectif est purement mercantile, la plupart des films ne sont envisagés que comme du divertissement et si les réalisateurs cherchent à dépeindre les exactions des Nazis d’alors, il s’agit avant tout de montrer du sang, du cul et du caca. Je grossis le trait, après tout la nazisploitation italienne a connu ses grands films, Portier de Nuit (Liliana Cavani, 1974), Salo ou les 120 journées de Sodome (Paolo Pasolini, 1976) ou Salon Kitty (Tinto Brass, 1976), ceux-ci témoignaient d’une envie de bousculer un peu la morale et dans le contexte post-fasciste de l’Italie, il y eu évidemment nombre de choses à dire sur le sujet. Pourtant, en substance, des films comme Holocauste Nazi (puisqu’il incarne unanimement ce qui s’est fait de pire dans cette période) n’amorcent rien de plus que le torture-porn que l’on connaît aujourd’hui, genre minoritaire mais qui a su obtenir sa popularité à travers de gros succès comme les Saw ou Hostel (pour ne citer que les plus connus).

En revanche, Holocauste Nazi soulève comme ses camarades un questionnement sur les représentations de la virilité. De nombreux films de cette époque (en Italie) cherchaient à déconstruire la masculinité telle qu’elle avait été imposée au cinéma à travers des genres réappropriés par le cinéma italien comme le western ou le péplum. Holocauste Nazi n’est pas avare en nudité frontale et la répartit équitablement entre hommes et femmes. Les hommes y sont représentés soit comme une bête assoiffée de sexe ou vulnérables avec la kikette à l’air pendant une séance de torture, quand ils ne se font pas émasculer. Le cinéma italien n’est pas moins machiste que les autres mais l’objectif de certains de ces films étaient de lever un minimum le voile d’hypocrisie à ce sujet, d’ailleurs la nudité de ses personnages qu’ils soient masculins ou féminins n’a pas le même objectif : Pour ses personnages féminins, c’est soit pour contenter le regard du spectateur et lui offrir le corps de ses actrices, soit pour les punir par le viol ou la torture. Alors que pour les personnages masculins, il s’agira plutôt de tout centrer sur son accessoire pénien : se retrouver la bite à l’air sera synonyme d’une position de faiblesse, alors qu’à l’extrême opposé, le sexe masculin est l’incarnation d’une arme entre les jambes d’officiers nazis ou du sujet d’expérience (joué par Salvatore Baccaro habitué aux rôles « primitifs »). Holocauste Nazi n’a pour lui que le mérite de témoigner de cette remise en question partagée par de nombreux réalisateurs à cette époque, mais en dehors de ça il ne reste qu’un film plutôt mauvais formellement et d’un intérêt douteux dans le fond. Puisqu’il n’existe que pour vendre des séquences de torture-porn, il ne fait que réutiliser la figure de la tortionnaire nazie sexy en diable pour susciter des émotions contradictoires chez le spectateur. En effet, la mise en scène se complait beaucoup trop dans de longues scènes de viol ou de torture dont l’intérêt est questionnable. C’est bien dommage car le reste du film, qui a pour sujet le groupe de résistants, offre un regard sur cette période tourmentée de l’Italie. Un regard qui louche mais un regard quand même.

La Dernière Orgie du IIIème Reich (Cesare Canevari, 1977)

Si Holocauste Nazi incarnait le fond de cuvette de la nazisploitation italienne, le film dont il va être question s’impose lui parmi ce que le genre a pu offrir de mieux. Déjà quand on introduit un film avec une citation de Niezsche on peut déjà supposer que les mecs ont un peu pensé à leur sujet, ou du moins qu’ils font bien semblant (coucou Béla Tarr). « When the superman wishes to amuse himself, he must do so even at the cost of the life of others ». Et bah c’est cool, on devine que ça va parler du délire suprémaciste des Nazis, de leurs plans de domination et d’extermination, ça annonce du consistant. Le film s’ouvre sur le procès de responsables nazis en off tandis qu’une voiture arpente la route, cette introduction nous présente les premiers personnages principaux du film qui s’apprêtent à se retrouver dans la scène à suivre. Cinq années séparent nos deux personnages des faits qui se sont déroulés dans le camp de Naugen dans lequel ils se rendent pour se remémorer leur histoire. C’est en effet dans ce camp que le commandant Konrad et Liselotte Cohen, une déportée, se sont malheureusement rencontrés. Au moment des faits, Lise débarque dans ce camp essentiellement transformé en bordel afin de récompenser les soldats revenant du front. Celle-ci manifeste son désintérêt pour sa propre vie et en arrive à provoquer Konrad pour qu’il la tue, celui-ci considère qu’elle ne mérite pas de mourir tant qu’elle n’aura pas pris goût à la vie et développé l’angoisse de la mort, alors il décide de la torturer. Lise supporte tant bien que mal sa situation jusqu’au craquage total : elle subit un traumatisme et apprend que finalement elle n’est pas responsable de la mort de sa famille qu’elle avait dénoncée dans l’espoir d’une vie meilleure et elle décide de séduire Konrad pour accomplir sa vengeance.

D’entrée, la Dernière Orgie du IIIème Reich fait de bons choix. Le film est situé dans le temps, le contexte politique est recréé et surtout il s’appuie sur des éléments historiques véritables et qui ont longtemps été tabous : l’existence des bordels des camps nazis ne s’est révélée au grand public que très tardivement et bien après la sortie de ce film. Tel qu’il le montre, ces camps avaient réellement pour objectif de préparer des prisonnières à satisfaire sexuellement les soldats allemands ou à les motiver avant qu’ils retournent sur le front. C’est d’ailleurs l’objet d’une séquence d’une film à la fois glaçante mais aussi « drôle », dans laquelle on explique à une quinzaine de nazillons le zob au vent ce à quoi ils vont avoir droit, ponctuée de deux plans inattendus : un gros plan sur des fesses qui pètent (haha *hem*) et un autre dans lequel l’un des soldats glisse son pouce dans les fesses de son voisin. Bon délire. Profitez-en bien car c’est le seul moment du film où on pourra rigoler un bon coup. Le film porte vraiment sur l’antisémitisme des Nazis ainsi que sur leur suprémacisme aryen, cette première scène nous y confronte assez rapidement puisque le commandant inculque aux soldats la notion de domination : ceux-ci ne doivent pas faire l’amour avec ces prisonnières juives, celles-ci ne méritent pas de ressentir le moindre plaisir, elles sont leurs ennemies et n’existent que pour leur satisfaction sexuelle. Les Nazis n’ont pas inventé cette approche de la domination sexuelle mais c’est remarquable de voir un film le ressortir aussi clairement. Rappelez-vous de ce que je vous disais plus haut sur la remise en question de la virilité dans le cinéma italien.

 
La Dernière Orgie du IIIème Reich
dispose d’une véritable valeur historique tant les bordels des camps nazis restèrent un sujet tabou pendant de trop nombreuses décennies, pour ne pas « empiéter » sur l’image principale véhiculée sur ces camps. Dès lors, la moindre action ou la moindre réplique de représentants nazis devient soudainement plus crédible, plus terrible encore que dans les films précédents où le traitement des Nazis était plus léger. Il y a par exemple toute une scène de repas que je trouve absolument glaçante dans laquelle un haut-gradé fait tout un discours sur le suprémacisme aryen, évidemment partagé et acclamé par ses convives. Il ne s’arrête pas là, son discours se pare de logiques déterministes pour justifier l’extermination des peuples juifs pour dévier sur un projet d’asservissement total de cette population au rang d’animaux d’exploitations. Il conclut alors son discours sur la possibilité de leur réserver le même destin qu’aux bêtes qui ont suffisamment labouré les champs : les manger. Et je vous prie de croire, si vous ne comptez pas voir le film, que la scène est sans doute l’une des séquences les plus glaçantes jamais vues dans un film sur le sujet. En fait, toutes les scènes de viol ou torture du film revêtent une dimension franchement dérangeante (c’est la moindre des choses), il s’agit d’un film qui traite son sujet avec sérieux et dans tout le marasme de la nazisploitation (internationale) il n’y en a pas eu autant qu’il le faudrait.

On croyait les reconnaître à l’uniforme…

Ce petit panorama terminé, tentons de voir plus loin. Les Nazis semblent condamner à rester une figure immuable au Cinéma, une quantité plus ou moins forte de types en uniforme à brassard qui claquent des bottines en hurlant « Heil Hitler » (quand celui-ci n’est pas ressuscité pour l’occasion) et que l’on retrouve dans des histoires d’ésotérisme, de religion, de course technologique ou parfois rabâchant une caricature de leur idéologie d’antan. Et cela n’est pas un problème en soi, car ça a donné naissance à d’excellents succès populaires comme les Indiana Jones (Steven Spielberg, 1981 & 1989), Inglourious Basterds (Quentin Tarantino, 2009) ou les deux OSS 117 (Michel Hazanavicius, 2006 & 2009)… Les exemples sont trop nombreux pour les lister, mais on remarque que bien souvent ils ne sont là que pour susciter de la complicité avec le spectateur. C’est rigolo parce qu’il y a des Nazis. Alors oui, ça peut. Dr.Who (saison 6, 2011), Misfits (saison 3, 2011), Kung Fury (David Sandberg, 2015), Iron Sky (Timo Vuorensola, 2012), Dead Snow (Tommy Wirkola, 2009) illustrent un peu ce que je viens de dire, et évidemment la liste pourrait encore être plus longue. D’ailleurs le coup des nazis-zombies ne date pas d’hier, en 1981 Jean Rollin réalisait (sous pseudonyme) Le Lac des Morts-Vivants dans lequel des nazis-zombies venaient semer le trouble dans un petit patelin de l’Oise. Souhaitait-il parler en substance du retour des idéologies fascistes ou du retour des Nazis au sens littéral ? Souhaitait-il simplement miser sur un mélange, a priori, gagnant de monstres de cinéma ? D’autres films ou saga décident de la jouer plus fine, par exemple dans Star Wars VIII, Le Réveil de la Force (JJ Abrams, 2015), le Nouvel Ordre, successeur de l’Empire qui était construit sur la même analogie, s’approprie les aspects totalitaires, organisés, militaires et suprémacistes du régime nazi.

Mais je pense que le cinéma a passé suffisamment de temps à se complaire dans son abus du Nazi en tant qu’entité appartenant au passé et ne se résumant qu’à leur fantasme de Reich millénaire et de génocide. Leurs origines, les raisons qui ont favorisé leur émergence puis leur domination ainsi que leurs procédures revêtent des aspects politiques et sociologiques qui sont actuellement ce que l’on constate plus que jamais depuis l’investiture de Trump mais également en France. Je parle ici de la façon dont ils sont su créer un terreau fertile pour leurs idées à partir de la frustration des classes populaires, adopter une posture victimaire en public et surtout de leur rapport aux médias qui s’opposent à leur idéologie (les nazis ont tué le Munich Post qui avait compris ce qui se tramait). Les parallèles avec les campagnes de Trump ou MLP se dessinent déjà plus clairement. L’incompréhension de ce que les nazis représentaient a fini par les vider de leur substance idéologique : le cinéma a globalement dépolitisé le Nazi comme il l’a fait avec le zombie ou la figure de Godzilla par exemple. Seulement, Hitler et les nazis n’ont jamais été des monstres et si le nazisme tel qu’il s’est exprimé sous le IIIème Reich appartient à l’histoire, le fascisme qu’il a en commun avec certaines dictatures totalitaires passées, présentes ou futures est, lui, encore bien vivace. Et c’est ce qui permet aux partisans d’idéologies néonazis et suprémacistes blanches de s’engouffrer dans le sillon de fascistes comme Donald Trump aux Etats Unis, Marine Le Pen en France ou Vladimir Poutine en URSS. Faussement socialistes mais profondément nationalistes, nos vilaines têtes blondes savent pertinemment qui trottine derrière eux malgré un déni de façade qui ne trompe personne. Ils n’incarnent pas le retour du nazisme, mais les néonazis savent que sous leurs règnes ils pourront faire leur retour, le fascisme restant pour eux un terreau fertile. Tenez, pour rebondir sur l’actualité la plus fraîche, l’ado qui a tiré des coups de feu dans son lycée de Grasse : dessinait des croix gammées dans ses cahiers, jouait à des jeux promus par des suprémacistes blancs (le tristement célèbre Hatred) et se trouve être le fils d’un ancien élu FN. Je balance ça comme ça, mais il est un triste exemple parmi tant d’autres que le paysage culturel est important et que les groupes néonazis suprémacistes n’ont pas attendu pour se l’approprier. Je vous invite à lire Cinq Questions de Morale (Grasset, 2002) de Umberto Eco où il traite la question du fascisme primitif ou éternel puisqu’on est en plein dedans – promis au prochain dossier je trouve un nouvel auteur. Pour clarifier cette conclusion, je pense que face à la menace concrète d’un fascisme imprégnant toujours plus les hautes sphères du pouvoir, par conséquent notre société et donc notre paysage médiatique et culturel, le cinéma (entre autres) doit s’interroger sur ce genre de questions de représentation. Les néonazis sont toujours là et se terrent dans l’ombre grandissante de certains dirigeants, on a suffisamment rigolé avec mecha-Hitler et les nazis cosmonautes. Quand je vois de l’autre côté comme le Cinéma arrive à nous imposer une vision proto-fasciste de Batman sans que grand-monde ne s’en rende compte – voir l’article du rédac-chef sur The Dark Knight Rises (Christopher Nolan, 2012) – alors il est temps que le septième art s’engage à comprendre de quoi il parle, au service de qui et contre quel ennemi.

« Nous devons rester en alerte, pour que le sens de ces mots ne soit pas à nouveau oubliés. L’Ur-fascisme est toujours parmi nous, parfois sous des déguisements. Ce serait si simple, pour nous, s’ils apparaissaient sur la scène mondiale en proclamant ‘Je vais rouvrir Auschwitz, je veux voir les Chemises noires parader de nouveau sur les places italiennes’. La vie n’est pas si simple. L’Ur-fascisme peut revenir sous les atours les plus innocents. Notre devoir est de le démasquer et de pointer du doigt chacune de ses nouvelles expressions, tous les jours et partout dans le monde »
Umberto Eco


A propos de Nicolas Dewit

Maître Pokémon depuis 1999, Nicolas est aussi champion de France du "Comme ta mère" discipline qu'il a lui même inventé. Né le même jour que Jean Rollin, il espère être sa réincarnation. On sait désormais de source sure , qu'il est l'homme qui a inspiré le personnage du Dresseur "Pêcheur Miguel" dans Pokemon Rouge. Son penchant pour les jeux vidéoludiques en fait un peu notre spécialiste des adaptations cinématographiques de cet art du pauvre, tout comme des animés japonaises pré-Jacques Chirac, sans vraiment assumer.

Laisser un commentaire