Flesh to Play


La troisième édition du singulier Sadique-master Festival est ouverte à Paris depuis hier vendredi 3 mars, et se poursuivra jusqu’au dimanche 5. Au cinéma Les 5 Caumartin à Paris, vont se succéder sept long-métrages et une poignée de court-métrages. L’ouverture c’était le mexicain Flesh to Play, un cauchemar sanglant en forme de film familial.

Make me beautiful

Lorsqu’on entre dans le cinéma Les 5 Caumartin ce vendredi 3 mars 2017, on est d’abord content de voir du monde, des stands d’éditeurs, des sourires, des gens qui parlent fort (ça doit vouloir dire qu’ils sont contents d’être là), de la bière : l’initiative de Tinam Bordage, que nous avions interviewé il y a quelques jours, a encore une fois fait mouche. Cette troisième édition du Sadique-master Festival réservé au cinéma extrême et underground commence sur les chapeaux de roues, c’est à dire sur un couac technique de sous-titres, un classique qui m’a empêché par exemple de voir Scènes de la vie conjugale dans une salle d’art et essai parisienne, n’ayant pas révisé mon suédois ce jour-là. En présence de son réalisateur, Gamaliel de Santiago de son épouse, et de son comédien, nous avons cependant pu découvrir le film d’ouverture du festival, intitulé Flesh to Play, en provenance du Mexique mais tourné, en majeure partie, dans la langue de Shakespeare. Non pas le cambodgien bande d’incultes, mais bien le flamand… L’anglais, je veux dire.

Le pitch est très porteur, pour quiconque est amateur de situations tordues et propices à toutes sortes d’horreur (donc vous et moi) : un père veuf élève sa fille défigurée, Roberta, et quelque chose (on sait pas trop ce que c’est, un nain difforme a priori) qui s’appelle Tino, à l’écart du monde pour les préserver des moqueries. Déjà pas tellement cool sur le plan psychologique, mais on pourrait se dire qu’au moins il est altruiste…En excluant le fait qu’en parallèle il torture et défigure de belles jeunes femmes dans une pièce reculée de sa maison qu’il obtient d’un fâcheux commerce avec des truands. Pêchant par sa luminosité (à moins que ce ne soit la copie, mais alors y a des séquences où on ne voit pas grand-chose), Flesh to Play bénéficie d’une mise en scène à l’épaule et efficace, qui réussit autant à poser une angoisse palpable, une pénombre dérangée, que la violence et l’urgence des victimes (les séquences dans la salle des tortures sont à ce titre réussies, avec leur montage elliptique et cette caméra agitée). L’ambiance et le sentiment délivré sont des réussites, mais le tout aurait gagné à être plus écrit, à bénéficier d’un rythme global plus soutenu, et pas uniquement fonctionnant comme des piques ponctuels : on a le sentiment d’un film qui peine à décoller.

Nous avons néanmoins sous les yeux un long-métrage au discours déjà vu mais qui fait toujours plaisir à revoir, d’autant plus quand il est pour le coup « bien » traité. Le personnage du père est un ancien chirurgien esthétique de renom : son rapport à la beauté est donc particulier, et à sa fille particulièrement problématique. Pervers au sens propre du terme, il détruit le visage de femmes attirantes en même temps qu’il les séduit et les désire, évoluant entre un complexe d’inceste et une sacrée pulsion meurtrière. Avec ce cerveau tordu mixant société de l’apparence et désir secrets inavouables, joignant l’une et l’autre comme si tous deux étaient une tare à part égale s’inter-nourissant, de Santiago se place dans la droite lignée de l’excellente série de Ryan Murphy (les trois premières saisons, j’ai volontairement effacé les autres de ma mémoire) Nip/Tuck, qui allait très, très loin dans cette dialectique. Tinam Bordage, en présentation au film, a parlé de l’influence d’Alejandro Jodorowsky, certainement de par cette espèce de surréalisme tendre avec les « monstres » ou la difformité, mais j’y vois davantage l’influence d’un David Lynch et évidemment, de Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974), dans leurs « parodies » étranges, à l’absurdité sombre et l’humour très noir et grinçant, de la vie familiale rêvée par tout un chacun (extraordinaire scène de l’anniversaire de Roberta). Une bonne entrée en matière pour la programmation d’un festival que nous suivrons pas à pas !


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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