Swiss Army Man


Premier film des Daniels, deux réalisateurs et scénaristes habitués jusqu’alors aux clips, Swiss Army Man a reçu le Prix de la mise en scène au Festival de Sundance de 2016. Retour sur cette fable toujours inédite en France qui est aussi graveleuse qu’onirique.

Harry Péteur

Paul Dano aka Hank, barbu et mal coiffé, visiblement échoué sur une île déserte depuis des années, tente de se pendre avant d’être dérangé dans ce dernier acte, par un Daniel Radcliffe bien mort qui s’échoue sur la même plage. Ce cadavre deviendra dès lors le Vendredi de Paul Dano, son Wilson,son compagnon d’infortune. En bref, une aubaine pour Hank, pauvre victime de la solitude, qui se servira de ce corps mort comme d’un couteau suisse humain (a swiss army man) car là où les esprits les plus pervers auraient imaginé une aventure nécrophile douteuse, Dan Kwan et Daniel Scheinert, les scénaristes et réalisateurs du film, ont plutôt pris le parti d’utiliser les gaz émis par la décomposition du corps de Daniel Radcliffe pour en faire un jet-ski. Vous avez bien lu, oui un jet-ski. Ou encore pour allumer un feu. Le corps servira de réceptacle pour l’eau de pluie potable (puis de fontaine), bien actionné il coupera des cordes avec les dents et j’en passe, le summum étant lorsque le pénis en érection du cadavre se transforme en l’aiguille d’une boussole et indique la direction pour quitter l’île. Alors oui, présenté comme ça, le film semble être uniquement un film potache dont les blagues pipi caca-prout peuvent très vite lasser sur la durée.

Le film prend soudainement des airs de bromance depuis qu’animé par ses pets, ou par la folie de Paul Danno, le cadavre, qui a désormais un nom (Manny), se met à taper la discute sans problème. Hank prend alors la place du père et du meilleur ami et se met alors à éduquer Manny, lui expliquant à l’occasion ce qu’est une fille (enfin physiquement, d’où le zizi boussole), ce qu’est une érection (d’où le zizi boussole), ce qu’est l’amour (vous avez compris), mais aussi ce que c’est qu’être heureux (regarder Netflix), malheureux et j’en passe. On retrouve dans cette fable farfelue, la relation de Robinson Crusoé avec Vendredi, Hank prenant la place de Robinson et inculquant à son curieux sidekick les valeurs et la culture d’un monde moderne et civilisé, sauf qu’à l’époque de Robinson Crusoé, Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993), n’était pas encore sorti. Ce dernier bénéficiera d’ailleurs d’un superbe hommage dans le film des Daniels, lorsqu’au milieu du film, Hank construit un bus et un cinéma à partir de détritus et de branches ce qui donnera lieu à une séquence aussi improbable que poétique. Et comme apparemment se balader en tapant la discute avec un cadavre vaut aussi bien qu’une bonne thérapie, Hank retrouve alors une véritable raison de vivre et décide de quitter l’île avec son pote mort, afin de retrouver la femme dont il est amoureux et qu’il n’a jamais osée aborder. À l’occasion, les réalisateurs ne manquent pas de se montrer engagés écologiquement, montrant la nature abîmée par les hommes qui se servent d’elle comme d’une décharge. La fin du film quant à elle nous laisse un peu songeurs, puisqu’on ne sait finalement pas si Manny est un fantasme de Hank, si ce dernier est vraiment échoué sur une île, ou s’il délire dans une forêt de banlieue rongé par sa timidité maladive.

Parlons peu, mais parlons un peu quand même de la filmographie de Daniel Radcliffe et des choix du comédien, qui depuis Harry Potter (2001-2011) continue son petit bonhomme de chemin dans les films qui ne font vraiment pas genre, entre Horns (Alexandre Aja, 2014), La Dame en noir (James Watkins, 2012), Docteur Frankenstein (Paul McGuigan, 2015) en passant par la série A Young Doctor’s Notebook (Alex Hardcastle, 2012), le jeune anglais s’affirme pour de bon dans cette fantastique voix avec Swiss Army Man et on espère qu’il y restera longtemps, quitte à manquer un peu de profondeur en tant que comédien, autant que ce soit avec des cornes. Paul Dano, quant à lui, est toujours aussi juste et fait parfaitement son job. Dan Kwan et Daniel Scheinert, qui se font appeler les Daniels, habitués aux clips vidéos divers, réalisent un premier film à la mise en scène incroyable et au scénario si frais qu’on ne peut souhaiter qu’ils se remettent en selle rapidement pour un deuxième long-métrage. La photographie de Larkin Seiple, habitué aux publicités et clips vidéos, est très douce et lumineuse, participant à l’atmosphère émouvante et sensible qui se dégage du film malgré l’humour geek et graveleux. Les décors d’Henry Bumstead (chef déco de plusieurs Eastwood notamment, ainsi que d’une tonne de films jeunesse) sont sublimes et empreints d’une réconfortante poésie nous faisant presque oublier que le feu de bois est allumé avec les pets d’un cadavre.

Mais le point culminant du film, la cerise sur le gâteau, le parasol dans le cocktail sans alcool, c’est sa magnifique bande originale signée Andy Hull (Manchester Orchestra) et Robert Mcdowell, dans laquelle Paul Dano et Daniel Radcliffe s’amusent à chanter une ode aux pop corn ou à revisiter le thème de Jurassic Park, donnant au film des faux-airs de comédies musicales. Tout comme les décors et la lumière, la bande originale participe grandement à rendre le film touchant, faisant passer l’humour graveleux, annoncé dans la bande-annonce, au second plan. Que ça serve de leçon à ceux qui quittent les salles de cinéma au bout de cinq minutes de film, comme ce qu’il se serait éventuellement passé à Sundance pour Swiss Army Man. Ravissante surprise qui se serait probablement hissée dans mon top 10 2016 si le film avait eu la chance d’être distribué en France, croisons les doigts cependant pour que cet incroyable OVNI ait la chance de voir le jour dans les salles françaises, car pour le moment aucune date n’a été annoncée. Gageons qu’il se perdra probablement au milieu de l’offre VOD, sans publicité : le mieux qui puisse encore lui arriver étant de finir sur Netflix.


A propos Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie et écrit un mémoire de recherche sur le corps de l'acteur et la capture de mouvement.

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