Seuls


Adaptation d’une bande-dessinée parait-il très connue, le nouveau film de David Moreau, Seuls, est une nouvelle tentative pour le cinéma français de renouer avec un cinéma qui fait pas genre.

Seuls contre tous

On doit bien l’avouer, à chaque sortie d’un nouvel essai français en matière de cinéma qui ne fait pas genre, nos oreilles se dressent, tous nos sens sont en éveil. Il faut dire que si notre constat est bien amer – voir l’article pamphlétaire d’ Alexandre : « Pourquoi le cinéma de genre français est-il si mauvais ? » – on ne désespère pas de voir à nouveau la nation cinématographique qui a vue naître Georges Méliès, Louis Feuillade, Henri Georges Clouzot ou encore Jean Cocteau nous faire croire à nouveau en son potentiel en nous offrant de nouveaux grands moments fantastiques, de grands moments d’effroi. Depuis plusieurs années, force est de constater que la qualité des films de genre français contribue largement à son insuccès auprès du public et, probablement aussi, à la frilosité des producteurs à miser quelques kopecks sur des scénarios de ce type. Néanmoins, pour ne pas être totalement pessimiste, on admettra aussi que l’année 2017 qui commence, semble présager un véritable tournant dans la production française : des tentatives un peu ratées comme le bancal Dans la Forêt (Gilles Marchand, 2017) jusqu’au vrai coup de poing dans la gueule que constitue le messianique Grave de Julia Ducournau, dernier Grand Prix du Festival de Gérardmer en date et le premier film français à l’emporter depuis le mémorable (sic) Thomas est Amoureux de Pierre Paul Renders en 2001 (qui sort en salle dans quelques semaines et qui devrait, on l’espère, cartonner et sonner la révolte). Le calendrier de cette mini-révolution s’accompagne entre autres des sorties prochaines de Achoura de Talal Selhami, Madame Hyde de Serge Bozon, Laisser Bronzer les cadavres du duo Héléne Cattet et Bruno Forzani, Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico, Incident in a Ghost Land de Pascal Laugier, Bloody Milk de Hubert Charuel, le film d’animation Zombillenium de Arthur de Pins et Alexis Ducord et bien sûr le Valérian, la Cité des Mille Planètes de Luc Besson. Une belle dynamique qui devrait déborder, si tout va bien, sur 2018 où l’on annonce déjà des films qui ne feront pas genre tels le film fantastico-catastrophe Dans la Brume de Daniel Roby avec Romain Duris. La majorité de ces titres ayant pour dénominateur commun de mêler le suc du cinéma d’auteur un peu intello avec la fantaisie du cinéma fantastique, la bonne nouvelle étant que ce cinéma dit d’auteur français semble vraisemblablement abandonner un peu son naturalisme invasif au profit d’un imaginaire plus surréaliste. Le nouveau film de David Moreau dont il est question ici, Seuls, interpelle parce qu’il se présente comme une (nouvelle) tentative d’un cinéma français lorgnant vers la science-fiction et le cinéma américain, et ce, seulement quelques semaines après Arès de Jean-Patrick Benes dont il faudra (quand-même) que l’on vous cause à l’occasion de sa sortie en vidéo.

Genre cinématographique dont la naissance est due, rappelons-le, à un français – on ne vous présente plus George Méliès et son Voyage dans la lune (1902) – la science-fiction est sans aucun doute, aussi, celui que l’imaginaire collectif français a le plus timidement investi. La raison la plus probable étant que du côté de la conquête spatiale et des avancées technologiques, la France n’est pas tout à fait au niveau des Etats-Unis ou, au hasard, du Japon. S’il me paraît malvenu voir interdit de prétendre que le fantastique n’est pas culturellement français, on peut toutefois admettre que la science-fiction n’est pas tout à fait ancrée dans l’imaginaire francophone et plus largement, européen. Les tentatives françaises sur ce terrain se comptent sur les doigts de deux mains, et oscillent entre super-production américanisante – les films de Luc Besson ou le catastrophique Babylon A.D (Mathieu Kassovitz, 2008) – films honnêtes mais dispensables – Renaissance (Christian Volckman, 2006) – et autres gros ratages tels que par exemple Chrysalis (Julien Leclercq, 2007), Eden Log (Franck Vestiel, 2007) ou Dante 01 (Marc Caro, 2008). Sans s’aventurer dans l’espace, le nouveau film de David Moreau – à qui l’on doit deux films de genres particulièrement réussis avec le film d’horreur Ils (David Moreau et Xavier Palud, 2006) et la meilleure rom-com française à ce jour, j’ai bien sûr nommé 20 ans d’écart (2013) – est souvent considéré, à raison, comme un film de science-fiction, notamment de par son pitch : Leïla, adolescente de banlieue, découvre un matin que sa ville est totalement déserte. Inexplicablement, tout le monde a disparu, comme si une terrible catastrophe avait ravagé la planète. Après une longue errance solitaire elle croise le chemin de quatre autres jeunes gens, Dodji, Yvan, Camille et Terry. Ensemble, ils vont tenter de trouver des réponses et de comprendre ce que peut bien signifier ces disparitions mystérieuses ainsi que l’étrange nuage de poussière qui envahit progressivement la ville.

Oscillant entre film d’anticipation et fable post-apocalyptique, Seuls possède aussi, à quelques égards des relents de slasher, d’actioner, de film fantastique et de teen-movie. En outre, le film tente d’exporter une recette sur-exploitée par le cinéma américain qui mélange les ingrédients de tous ces genres réunis pour créer des blockbusters taillés sur mesure pour le public adolescent. On pense ainsi à des franchises lucratives comme Le Labyrinthe (2014-2018), Hunger Games (2012-2015) ou bien encore Divergente (2014-2017) dont le nouveau film de David Moreau apparaît, parfois, comme un ersatz à la française. Toutefois – et cela est aussi intéressant que symptomatique – cette adaptation d’une bande-dessinée (française) à succès a beau largement citer le cinéma américain, notamment dans sa mise en scène, il s’inscrit tout à fait dans la lignée du cinéma d’auteur socialisant français de ces dernières années. Ancrant l’histoire dans un décor rappelant les nouvelles cités-banlieues périphériques de Paris, le film affiche un casting de personnages et d’interprètes socialement cosmopolite, si bien que Seuls apparaît comme un mélange entre Nocturama de Bertrand Bonello, – qui, soit dit en passant, s’impose pour nous comme le meilleur film français de 2016 bien qu’il fut honteusement boudé par l’Académie des Césars – et le non moins génial Attack the Block (Joe Cornish, 2011). Malheureusement, cette contamination du social-porn à la française par distillation handicape le film d’un naturalisme discret mais bien présent. En premier lieu, dans l’interprétation, puisque les comédiens sont malheureusement rarement crédibles lorsqu’il s’agit de faire admettre qu’eux mêmes croient un minimum aux événements dirons-nous extraordinaires qu’ils peuvent rencontrer et vivre. C’est simple : le registre de croyance nécessaire à la (sur)vie du cinéma de genre français ne pourra jamais être atteint tant que les acteurs eux-mêmes ne croiront pas en ce qu’ils jouent. Il y aurait sans doute matière à débattre plus longuement de la qualité généralement médiocre des acteurs enfants et adolescents français par comparaison avec les baby stars américaines, souvent aussi touchantes que justes – suffit de zieuter le casting de Stranger Things pour s’en convaincre – mais cela ne ferait qu’ouvrir à coup de pieds des portes déjà ouvertes et à taper sur une catégorie de comédiens français en particulier alors même, qu’on le sait, l’un des problèmes du cinéma de genre français réside d’abord dans son incapacité à contourner et/ou s’accommoder de l’héritage pesant de ce foutu jeu naturaliste, et ce qu’importe l’âge de ses interprètes.

Si du point de vue de l’interprétation, vous l’aurez compris, Seuls est un échec cuisant, l’addition se sale lorsqu’on en vient à parler de ce qui pêche assez généralement dans le cinéma de genre français depuis des années : le scénario. Engoncé dans son mystère, le film se tire une balle dans le pieds en prétendant pouvoir devenir le premier épisode d’une première franchise du genre dans le cinéma français. En résulte un film qui a toutes les qualités – univers qui pose ses couilles sur la table – mais aussi et surtout tous les défauts inhérents à un épisode d’exposition. Rappelant la construction narrative d’un épisode pilote de série – qui sert principalement à présenter des personnages et les confronter à un événement qui servira de postulat de départ au reste de l’intrigue – Seuls se termine d’ailleurs comme un cliffhanger de season final. Ainsi, le drame du film est qu’il pourrait tout bonnement devenir avec les années, totalement abscons, un vague souvenir, puisqu’une suite – on va pas se leurrer – ne verra vraisemblablement jamais le jour étant donné que le film n’a pas particulièrement monopolisé l’attention ni rempli les salles. Le goût en bouche au sortir de la salle est donc plutôt aigre, puisque si la mise en scène de David Moreau, habile manieurs de codes, ravive à nos papilles – comme Stranger Things d’ailleurs – les saveurs vintage d’un certain cinéma dont on croyait pourtant qu’il n’existait plus ou si peu (voir mon article sur la question) et se place largement au dessus du lot du tout-venant de la production de cinéma de genre hexagonal, la mayonnaise peine tout de même à prendre : la faute toujours aux mêmes putain de coquilles dans l’œuf.

Maladroit mais courageux, le film de David Moreau ne mérite clairement pas les huées, pas plus qu’il ne puisse toutefois prétendre, donc, à nos louanges. Avec presque 300.000 entrées à ce jour, le film est un succès tempéré et relatif – au regard des chiffres des comédies françaises on peut trouver le succès timide mais cela est largement louable quand on passe le tamis pour se focaliser sur les chiffres du cinéma de genre français ! – pas suffisant en tout cas pour qu’on puisse prétendre tenir là un nouveau film-espoir de l’acabit du Pacte des Loups (Christophe Gans, 2000) qui, il y a dix-sept ans, créait un séisme en engrangeant un peu plus de cinq millions d’entrées ! D’un point de vue purement artistique, il faudra heureusement attendre que quelques petits jours pour enfin voir une once d’espoir, un film référent, un gouvernail et espérons le : enfin, un nouvel espoir.


A propos Joris Laquittant

Monteur en formation à la Fémis, quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), Joris aime écrire sur le cinéma d'un mauvais genre. Éleveur de Mogwai depuis qu'il a huit ans, il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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