Santa Clarita Diet – Saison 1


L’hiver vous donne grise mine ? Vous avez les cheveux ternes, la peau sèche, les cuisses flasques, le moral dans les chaussettes mais ni l’envie ni la force de sortir de chez vous ? Rien ne vous motive à vous lever et anticiper votre journée vous donne envie de pleurer ? Oubliez les coachs de vie, les stages d’épanouissement personnel, les régimes protéinés et autres cures de jus de légumes : la nouvelle formule miracle nous arrive tout droit de Californie. Essayez et adoptez la Santa Clarita Diet du bonheur, pour devenir une version power-cool de vous-même, à moindre coût, sans sport et presque sans effort !

« Rajeunissez, dopez votre tonus, boostez votre sex-appeal, mangez qui vous voulez. »

Tels sont les mots d’ordre de la nouvelle fournée Netflix, mise en ligne d’une traite le 3 février dernier et annoncée par son showrunner Victor Fresco (auteur de plusieurs sitcoms à succès) comme une satire comico-gore. Celle d’une certaine obsession américaine du healthy-lifestyle, lubie égocentrique à base de graines de chia et de salles de sport, dont L.A. est le nombril. Santa Clarita n’est pas L.A. mais sa proche banlieue, et ici aussi, des femmes en tenue de fitness, smoothie dans une main et cardiomètre dans l’autre, arpentent des rues proprettes bordées de maisons identiques dont les carrés de gazon déprimants n’ont pas un brin plus haut que l’autre. Nos héros, les Hammond, sont la famille Tout-le-monde. Comme vous et moi, ils arrosent leur pelouse chaque matin en saluant les voisins qui promènent leur chien, puis vont faire un tour au mall avec leur multispace achetée sur crédit, pour finir la soirée devant Netflix, sur leur maxi-canapé en cuir blanc, avec un bucket de poulet, des pots de crème glacée, et des bâtonnets de céleri pour madame. Leur vie, en somme, est celle de tous les foyers américains de cette upper middle class pavillonaire de l’American way of life-qui-fait-rêver-mais-pas-trop : un quartier résidentiel tranquille et bien famé, un voisin flic et un autre adjoint du shérif, une cuisine suréquipée, une baignoire à remous, un écran plat dernier cri et un barbecue. Fin des anglicismes ironiques. Sheila et Joel Hammond, anciens roi et reine du lycée reconvertis en agent immobiliers, ont les cheveux peignés et le sourire Colgate. Ils sont mariés depuis 25 ans et vivent avec leur fille Abby, une rouquine insolente mais sympa quand même, jusqu’au jour où Sheila, alors qu’elle fait visiter une maison à des clients, vomit l’équivalent d’une cuvette de chiotte sur le tapis ivoire en poils longs et soyeux. Ses nausées ne s’arrêtent pas là, et après avoir retapissé le carrelage de sa salle de bain, elle régurgite une sorte d’organe rouge, très probablement son coeur puisqu’on apprend ensuite qu’elle n’a plus de pouls et qu’elle est donc morte, tout simplement, sans trop de raison.

On est donc dans la veine des séries de mort-vivants gentils qui n’espèrent rien de plus que cohabiter avec les humains, et croquer de temps à autre dans un bras ou un genou. Dans Izombie (diffusée sur The CW depuis 2015), la mignonne Liv dévore des cerveaux à la morgue pour résoudre des affaires de meurtre. Elle acquiert systématiquement la personnalité de leurs défunts propriétaires, ce qui donne lieu à des situations cocasses à chaque épisode : tour à tour championne d’arts martiaux, tueuse à gages, pom-pom girl décérébrée, hackeuse ou peintre nymphomane, Liv est un zombie charmant, qui ne manque jamais de donner un coup de main ou de sauver la veuve et l’orphelin. Pour Zombie-Sheila, c’est la même chose, sauf qu’elle est nympho en permanence et s’alimente exclusivement de produits frais, californienne oblige. C’est à dire de la viande crue issue des meilleurs morceaux de vraies personnes élevées en plein air, un collègue, un voyou, ce qui lui passe sous la dent. Grâce au congélateur spacieux qu’elle a sûrement acheté par correspondance avec son pain sans gluten, Sheila ne gâche rien : elle découpe le tout en morceaux et garde les doigts dans un Tupperware à part, pour remplacer la finger food du plateau TV (vous l’avez ?).

“Heureusement que ce n’est pas une de ces maladies qui donnent la peau sèche !” Sheila est ravie, le régime cannibale lui réussit : cheveux vigoureux, libido démultipliée, forme phénoménale et optimisme à toute épreuve, Drew Barrymore est parfaite en Desperate Housewife 2.0 édition Zombie Sexy, et c’est un plaisir de la retrouver dans un registre où elle excelle. Elle apporte un surplus d’âme évident à certaines répliques dont le comique amidonné fond sous ses intonations joueuses. Elle n’hésite pas non plus à s’impliquer viscéralement dans son rôle : entre mordre dans des prothèses en gélatine et patauger dans le faux sang, c’est peu de le dire. Timothy Olyphant, lui, surjoue à mort le mari dépassé et conciliant – ancien quaterback devenu looser sans ambition qui s’allume des joints en cachette – mais forcer à tel point la caricature ne lui suffit pas à dissimuler son jeu médiocre, si bien qu’il enchaîne les mimiques et les facéties sans pour autant réussir à être drôle. Quant à l’actrice qui incarne Abby, elle est juste assez énervante rien que pour son rôle d’ado rebelle qui s’imagine badass. Mention spéciale au personnage d’Eric, fils des voisins, nerd assumé et amoureux transi, aussi hilarant qu’attendrissant. Les rôles secondaires n’émergent pas souvent du décor mais donnent lieu à des running-gags amusants : le voisin de gauche et celui de droite, rivaux par leurs métiers, se chambrent mutuellement, la mère d’Eric ne peut pas placer deux mots sans sous-entendu sexuel (souvent pour se moquer de lui, dans le malaise le plus total : “Oh Abby, les draps de mon fils se souviennent de toi”), le principal du lycée vit encore chez sa mère, la vendeuse du supermarché fait office de psychologue impassible …

Le format de 30 minutes permet un rythme plutôt bien mené et il y a tout juste assez d’intrigues entre les jeux de mots pour donner envie d’enchaîner avec l’épisode suivant (le PostPlay aidant, comprenez : la lecture automatique de Netflix). Des micro-cliffhangers bien sentis concluent chaque épisode d’une pincée de revenez-y. Un peu comme les chips au vinaigre finalement : c’est pas ultra bon, c’est vraiment pas fin, mais il y a une petite touche d’aigreur (= le ton sarcastique, suivez mon analogie) et ce je-ne-sais-quoi qui alimente l’irrépressible mouvement de va-et-vient de la main entre le sachet et la bouche. On se dit, quand même, c’est bête de perdre sa ligne/son temps pour ça, mais on continue, animés d’une inexplicable frénésie, à se goinfrer jusqu’à épuisement du paquet/de la saison. Quant à l’audacieux mélange de genres promis, il ressemble surtout à un pot-pourri de poncifs : c’est plaisant mais ça sent quand même le réchauffé. En terme de gastronomie anthropophage, Santa Clarita Diet n’atteint pas vraiment le niveau d’Hannibal : point ici d’émincés de chair humaine revenus aux oignons dans des plans contemplatifs encore plus alléchants que ceux de Chef’s Table (la série doculinaire de Netflix). L’alimentation de Sheila est aussi banale que celle de ses ennuyeuses voisines : smoothies, snacks et trucs dans des boîtes. Sinon, tenir les apparences, jouer le monsieur Tout-le-monde en voiture fonctionnelle et chemisette en lin, le monsieur Parfait qui salue les voisins et apporte des donuts au bureau, Dexter le faisait déjà, et mieux ; le seul truc marrant là-dedans c’est que Zombie-Sheila ne peut avaler autre chose que de l’humain sous peine de gerbe instantanée. Elle apporte des cookies sans les manger, ce qui lui donne des airs de voisine louche, du genre à se moucher dans la pâte parce qu’on a cabossé sa voiture. La satire est gentille sans jamais pousser jusqu’à la dénonciation. Le gore est lui très convaincant – mmhhh les tripes en spaghettis, mmmhhh les filaments dans les doigts, mmmh le bruit des os mâchés – mais pas assez abondant : il y a 5 litres de sang dans un cadavre, on n’en découpe pas sans faire de tâche.

En fait, il y a un peu de tout mais rien ne va jamais assez loin. Une morgue dans Ash VS Evil Dead, c’est le moment le plus fou de la saison. Une morgue dans Santa Clarita Diet, c’est juste l’occasion de faire une petite blague sur la nécrophilie. Les moments les plus drôles sont finalement ceux où la série assume son statut de produit de consommation, de fiction engloutie à la chaîne, conçue pour le binge-watching. Des références perpétuelles à l’univers télévisuel (Joel propose le mode opératoire au tac au tac : “On va avoir besoin de bâches en plastique, de sacs poubelle et d’eau de Javel.”, forcément un fan de Dexter) un placement de produit massif (“Let’s buy a Range Rover !”) et des ficelles scénaristiques grosses comme des bandeaux d’aérobic : Sheila devient zombie du jour au lendemain, pouf, sa famille l’accepte aussitôt (Abby trouve ça même plutôt cool), pouf, tous se mettent ensemble à la recherche de son futur dîner pouf le couple vient d’avoir la brillante idée de trucider de vrais bad guys, des criminels – des gens qui méritent la peine de mort quoi… – quand Abby confie justement à Eric, à l’instant où il passent près d’eux, que l’ex de sa meilleure amie est un affreux dealer pouf l’affreux dealer s’avère être un brave gars paumé qui deale pour payer le divorce de sa sœur et ils apprennent tout à fait fortuitement, par leur voisin flic, qu’un pédophile vient tout juste d’emménager en bas de la rue. C’est énorme, c’est voulu, mais ça n’en reste pas moins hilarant, et des répliques font mouche à chaque épisode (Joel invite Sheila à ne pas manger le voisin qui cultive des herbes aromatiques en face d’eux et celle-ci lui répond, les yeux implorants : “Mais cet homme est en train de s’assaisonner !”). Un ensemble bien en dessous de l’attente suscitée donc, mais un bon divertissement qui vaut tout de même le détour, ne serait-ce que pour découvrir Grace Zabriskie, dont on se rappelle les yeux écarquillés et la permanente hirsute lorsqu’elle incarnait la mère dingo de Laura Palmer (Rappel : J-90 avant le retour de Twin Peaks !) en grand-mère serbe tout aussi allumée, du genre à collectionner les boîtes en cartons et se bourrer la gueule avec la première personne qui sonne à sa porte. Plaisant aussi de découvrir Drew Barrymore en quarantenaire décomplexée, affublée d’un anorak transparent, courir après un coq en poussant des hurlements, telle la dernière des folles ou dans un registre plus classique sauter – littéralement – au cou de son prochain repas (cette petite acrobatie a d’ailleurs valu à l’actrice la peur de sa vie et un petit séjour à l’hôpital pour traumatisme crânien).

Vous allez finir par le comprendre, j’ai une certaine propension aux métaphores culinaires. Ça vire parfois au hors-sujet mais pour une série comme celle là – dont le micro-générique (pas très original) implique couverts et assiette sur nappe blanche -, ça tombe à pic. Santa Clarita Diet donc, c’est comme un bon gros tartare de bœuf cru dans un restaurant moyen. C’est de la viande, c’est cru, le contrat est rempli, mais on dirait que l’assaisonnement a été oublié et quand tu demandes des sauces au serveur, il te ramène du ketchup, de la mayo, du poivre et du sel. Tu le manges, t’es content parce qu’il y a des frites, mais t’es quand même frustré de ne pas pouvoir y rajouter des câpres, de la sauce worcestershire, de la moutarde picalilli et du Tabasco putain, une tonne de Tabasco. Franchement Netflix, avec une plateforme aussi peu soumise aux aléas de l’audience et de la censure, vous auriez pu nous concocter une série un peu plus relevée. Et si vous voulez vraiment investir dans le cannibalisme, j’aimerais mieux que vous relanciez Hannibal, merci. (#saveHannibal)


A propos de Marie Bortolotti

Marie aime autant "L'antre de la folie" que "Les demoiselles de Rochefort" et a configuré Netflix en page d'accueil de son navigateur. Sa consommation de café et de donuts dépasse celle de Dale Cooper et Dexter Morgan réunis. Si elle faisait partie d'un groupe de rock, il s'appellerait Voodoo Bullshit.

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