Sandman Ouverture


Dix ans après Endless Nights, le scénariste de génie Neil Gaiman revient sur le devant de la scène de la bande dessinée américaine avec un préquel à The Sandman intitulé Sandman Overture (en VO) et mal habillement nommé Ouverture en français car faisant fi du jeu de mot du titre original. Les éditions Urban Comics nous proposent donc une jolie édition reliée en hardcover des 6 numéros originellement publiés entre octobre 2013 et mars 2014 de l’autre côté de l’Atlantique. L’occasion pour moi de vous proposer une chronique en deux parties : la première partie consacrée à ma critique de ce prequel et la deuxième consacrée à discuter des projets d’adaptation cinématographique de l’œuvre de Gaiman.

Il était une fois…

Avec Sandman Overture, Neil Gaiman propose à ses lecteurs les plus fidèles, ceux qui avaient lu The Sandman à l’époque de sa sortie – janvier 1989 à mars 1996 – et ceux qui l’ont lu depuis, un nouveau début, un nouveau point de départ à son œuvre magistrale. Permettez-moi donc dans un premier temps de vous présenter brièvement Neil Gaiman et son œuvre. Né en Angleterre en 1960, l’auteur de 56 ans a plus d’une corde à son arc puisqu’en plus d’être un auteur de comics reconnu aux quatre coins de la planète, Gaiman est également écrivain – Stardust (1999), American Gods (2001) ou encore The Ocean at the End of the Lane (2013) – et scénariste/réalisateur pour le cinéma – A Short Film About John Bolton (2003), MirrorMask (2005), Beowulf (2007) – et la télévision avec Babylon 5 (1998), Doctor Who (2011 à 2013). Cependant, c’est bien sûr à travers les comics qu’il s’est le plus fait (re)connaître et surtout à travers son adaptation d’un vieux personnage du catalogue DC Comic, The Sandman. C’est en 1989 que Karen Berger, présidente des éditions Vertigo de DC Comics, propose à l’auteur de reprendre ce personnage et de l’adapter à sa manière : The Sandman version Neil Gaiman était né. L’œuvre originelle de Neil Gaiman nous raconte donc les aventures de l’Entité du Sommeil, connu sous différents noms, dont Morphée mais surtout, Sandman. Véritable personnification anthropomorphique du Rêve, cette entité immortelle et omnipotente va tout au long de cette fable rencontrer et interagir avec d’autres grandes entités comme La Mort, Le Destin ou encore le Père de Tout, Odin et l’un des personnages les plus populaires de l’écurie Vertigo, John Constantine. Véritable morceau fantastique, The Sandman est également une œuvre fondatrice. Comptant 9 tomes pour plus de 500 pages de dessins et de lecture, la série originale s’est également déclinée au fil des années en plusieurs spin-offs et récits courts. Rassemblés, tous ces récits forment une épopée fantastique mais également philosophique et anthropologique unique et hors du commun puisque Neil Gaiman y propose une relecture des contes, fables et mythes qui composent l’imaginaire collectif de notre monde.

En forte référence littéraire, The Sandman se suffisait à lui-même. C’était donc un pari plus que risqué pour DC Comics, Vertigo et surtout Neil Gaiman que de proposer un point de départ, une ouverture, à l’œuvre originelle. Cependant avec un génie comme Gaiman aux commandes, on aurait dû se douter que l’auteur saurait composer avec les différents écueils que cela aurait pu impliquer. Gaiman avait bien conscience qu’écrire une suite à une œuvre aussi populaire, aussi reconnue, soulevait le risque de modifier toute la perception, tout le sens de l’histoire originelle. Ainsi, l’auteur anglais nous propose avec Sandman Ouverture, non pas une simple origin story sans intérêt, mais un nouveau récit onirique et philosophique qui, en plus de mettre en scène de nouvelles aventures du Sandman, est avant tout une sorte de regard de Gaiman sur la création de son Art avec un grand A. Bien au-delà de nous présenter un Morphée plus antipathique et inhumain que jamais, Sandman Ouverture est l’occasion pour son auteur de philosopher sur la naissance de l’Art, de sa création à sa destruction. Comme le dit Alfro dans sa chronique du premier numéro de Sandman Ouverture sur Comicsblog.fr : « C’est ici que Neil Gaiman théorise sur son art. L’acte de création est un acte de destruction, pour que le personnage puisse renaître, il faut qu’il meurt, pour pouvoir créer une œuvre, il faut d’abord détruire ce qui l’a précédée. ». Ainsi, au-dessus du Destin, de la Mort et du Rêve lui-même, le personnage principal de ce Sandman Ouverture est l’Art lui-même. Avec ce préquel, The Sandman devient ainsi une œuvre encore plus philosophique, et surtout, une œuvre encore plus culturelle et fondatrice. A travers le personnage de Morphée mais également ceux du Destin et de la Mort, Neil Gaiman prolonge son univers onirique incroyable de réflexions et profondément intellectuel. Cependant, on pourra reprocher à Sandman Ouverture d’une part, d’être difficile d’accès pour les néophytes – il paraît essentiel d’avoir lu The Sandman avant de se lancer dans la lecture de ce prequel afin d’en percevoir toutes les références mais surtout tous ses aspects narratifs et réflexifs – d’autre part, son style d’écriture souvent très lourd. Usant – et le mot n’est pas choisi au hasard – de nombreuses figures de style (comme il en le secret), Neil Gaiman donne l’impression d’être en démonstration permanente. Il en oublierait presque le lecteur, laissant ce dernier avec l’impression désagréable que l’auteur se regarde tout simplement écrire. Le caractère contemplatif de cette œuvre prend un tout autre sens beaucoup moins flatteur. Ce côté quasiment narcissique de l’écriture de l’auteur anglais dans ce prequel viendrait presque camoufler et passer au second degré une thématique pourtant très riche. En place et lieu, nous pouvons nous demander si ce Sandman Ouverture n’est pas avant tout l’occasion pour Neil Gaiman de rappeler au monde quel grand artiste il est. Dommage, surtout que personne ne l’avait oublié !

Si l’on peut donc reprocher à ce Sandman d’être parfois trop contemplatif et de ne pas proposer grand-chose du point de vue du récit en tant que tel, force est de constater en revanche que le travail de J.H. Williams III du côté du dessin est tout simplement époustouflant. L’adjectif n’est d’ailleurs pas suffisant pour décrire l’art que nous propose le dessinateur tout au long des pages de ce récit. Maître incontesté du découpage et de la narration graphique, Williams accumule les tours de force et les propositions artistiques innovantes, même pour l’univers des comics. L’artiste nous met ainsi face à tout son talent et son aisance technique. Williams parvient ainsi à rendre un récit qui l’est pourtant déjà beaucoup de par la narration de Gaiman encore plus poétique. Ainsi, chaque séquence du récit, chaque page, se contemple sans lassitude et, ici, j’emploi le terme de contemplatif réellement de manière positive. Du dessin au cinéma en prise de vue réelle il n’y a qu’un pas, on sait que la plupart des films commencent tout d’abord par un story board. Voici l’occasion pour moi de faire une transition plus ou moins bien sentie vers la deuxième partie de notre chronique.

Comme vous le savez peut-être, cela fait plusieurs années qu’un projet d’adaptation cinématographique de l’œuvre de Neil Gaiman est dans les cartons de certains studios. Il faut en fait remonter aussi loin que les années 90 pour retrouver des traces de projets de la sorte. Warner Bros, entreprise parente de DC Comics – à qui l’on doit les adaptations récentes plus ou moins réussies de Batman, Super Man, du Suicide Squad et prochainement de la Justice League – envisagea en effet dès 1996 de produire un film basé sur l’œuvre de Gaiman. Roger Avary, qui devait réaliser le film, avait pour intention de s’inspirer des travaux du réalisateur d’animation tchèque Jan Svankmajer afin de faire vivre sur les écrans le monde onirique imaginé par l’auteur. Une idée plutôt intéressante mais qui ne plaisait pas à la Warner, déjà effrayée à l’époque par le moindre soupçon de créativité et d’audace. Le projet fut donc abandonné, après que Gaiman a fustigé assez durement le script proposé par les grands pensants du studio. Il faut ensuite faire un grand saut dans le temps pour trouver un nouveau projet d’adaptation au cinéma. En effet, même si au début des années 2000 certaines rumeurs faisaient état d’un projet d’adaptation en série TV, ce n’est qu’en 2013, via le réalisateur/scénariste David Goyer – Blade Trinity (David.S Goyer, 2004), The Dark Knight Saga (Christopher Nolan, 2005 – 2012) ou encore Man of Steel (Zack Snyder, 2013) et Batman V Superman (Zack Snyder, 2016) – que fut annoncé un nouveau projet d’adaptation cinématographique en long-métrage. Les fans du monde entier se prirent de nouveau à rêver d’autant plus que c’est Joseph Gordon-Levitt qui fut annoncé comme le réalisateur du projet. Malheureusement, comme pour le film un temps évoqué au milieu des années 90, ce nouveau projet rencontra rapidement plusieurs obstacles. Comme souvent avec la Warner – via New Line Cinema cette fois ci – ce sont des raisons d’ordre créatif qui ont rapidement posé problème. Le tout poussant finalement Gordon-Levitt à quitter le projet en mars 2016 pour « désaccord créatif« . De tourmente en tourmente, c’est finalement Eric Heisserer, scénariste du projet, qui le quitte à son tour, en novembre 2016, affirmant que l’œuvre de Gaiman est faite pour être adaptée au format série TV et non pour un long-métrage. Une œuvre si complexe que même une trilogie ne saurait la mettre en valeur.

Les projets Sandman au cinéma semblent donc être maudits et la question que l’on se pose désormais est toute simple : The Sandman serait-t-il inadaptable au cinéma ? Et si oui, pourquoi ? Clairement bien trop énorme pour un simple film de 2 heures, l’œuvre de Neil Gaiman ne pourrait-elle pas pour autant trouver son compte dans une trilogie par exemple ? Le problème ne viendrait -il pas plutôt du fait que contrairement à beaucoup d’autres comics qui ont déjà été adaptés sur grand écran, The Sandman n’est pas une œuvre composée de quelques arcs narratifs mais bien de toute une succession d’histoires courtes intercalées au milieu d’un récit bien plus large, le tout rendant une adaptation bien évidemment plus compliquée, si tant est que l’on tient, un tant soit peu, à être le plus fidèle possible au matériau de base. Gordon-Levitt, Heisserer et Gaiman lui-même sont tous d’accord sur ce point, affirmant tous les trois qu’un format de série TV serait bien plus appropriée pour raconter une telle œuvre. Dans une interview pour iO9, Heisserer a affirmé : « J’ai eu beaucoup de conversations avec Neil [Gaiman] sur le sujet, j’y ai beaucoup travaillé et suis arrivé à la conclusion que la meilleure version de cette œuvre serait en tant que série HBO ou une série courte, mais pas comme un long métrage, pas même une trilogie. ». Voilà qui offre donc une première piste de réflexion sur les difficultés de l’adaptation cinématographique de The Sandman. L’autre piste pourrait tenir du fait que l’histoire racontée par Gaiman et ses différents dessinateurs est sans doute bien trop ambitieuse et audacieuse pour que des studios très frileux, qui n’osent plus grand-chose et se contentent de remakes, reboots, sequel et autres prequel, acceptent une adaptation fidèle de l’œuvre. Ceci pourrait expliquer tous ces différents créatifs entre les réalisateurs/scénaristes et les grands patrons de la Warner. Les uns, de vrais artistes, désireux d’être fidèles à une œuvre fondatrice de l’univers du fantastique et de proposer un film unique sur le plan de la réalisation et de l’écriture, et de l’autre côté, des studios qui investissent beaucoup d’argent et ne sont pas certains qu’une adaptation aussi contemplative et poétique que le matériau de base puisse être rentable. On se rappelle que récemment, c’est exactement ce genre de considérations qui avaient poussées Edgar Wright à quitter le projet Ant-Man (Peyton Reed, 2015) des Studios Marvel et Disney. Si ces difficultés pour la production d’une adaptation ciné ou TV de l’œuvre de Gaiman prouvent bien une chose, c’est qu’elle est unique en son genre.

En ce qui concerne l’édition française publiée par Urban Comics, comme toujours nous ne pouvons qu’applaudir et apprécier tout le travail fourni par l’éditeur. On est tout d’abord toujours aussi fan de la ligne éditoriale qui permet d’obtenir une magnifique bibliothèque de comics, mais on apprécie également cette version cartonnée bien plus durable dans le temps que les soft covers américains. Enfin, Urban nous propose une quarantaine de pages de suppléments comprenant entre autre des interviews de Neil Gaiman et J.H. Williams III ainsi qu’une galerie de couvertures ou encore des croquis annotés. Bref, un produit de grande qualité à se procurer absolument pour tous les fans de l’œuvre de Neil Gaiman malgré les défauts précités de ce Sandman Ouverture.


A propos Flavien Albarras

Un amour infini pour le cinéma de Kubrick, une passion perverse pour les super-héros en slip moulant, un intérêt certains pour le cinéma indépendant et une curiosité malsaine pour le cinéma d'horreur, on peut dire que les goûts de Flavien sont le reflet du pandémonium qui règne dans sa tête.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *