L’île du Docteur Moreau 1


Salve d’épouvante chez Elephant Films. Parmi plusieurs titres, que nous chroniquerons ultérieurement, on commence par une adaptation du célèbre roman de HG Wells L’île du Docteur Moreau, avec le non moins célèbre Charles Laughton.

L’homme est un loup pour l’homme

HG Wells est un immense écrivain de science-fiction (La guerre des mondes, La machine à remonter le temps…), et du coup un immense vivier d’adaptation sur grand écran, qui pour certaines d’entre elles ont autant marqué le cinéma que le roman avait chamboulé la littérature (exemple : L’homme invisible de James Whale en 1933). L’île du Docteur Moreau, texte cruel et glaçant, livrant une réflexion réellement troublante sur l’animalité de l’homme, a hélas fait le fruit de ce qu’on appelle communément un navet, avec le film de John Frankenheimer dans lequel même Marlon Brando arrive à être grotesque…Mais heureusement ce n’est pas tout, et au moins une autre œuvre lui a, plus ou moins, rendu service : L’île du Docteur Moreau édité en DVD et Blu-Ray par Elephant Films, réalisé par Erle C. Kenton en 1932 (ça nous rajeunit pas tout ça). L’histoire change sensiblement du roman éponyme, ajoutant des personnages (comme celui d’une fiancée par exemple) mais l’idée est peu ou prou la même : un type naufrage, et se retrouve sur une petite île, trop petite même pour apparaître sur une carte, privatisée par le Docteur Moreau.. Ce dernier s’y livre à des expérimentations à l’éthique relative, en créant des hommes-animaux, ou des animaux-hommes, on sait pas trop, pour lesquels il est un Dieu, un démiurge, un juge (il a mis en place une loi) et un père en même temps. Notre personnage principal pourrait en fait se barrer tôt, mais le Docteur le retient pour tester une de ses créations, femme-féline, et voir si elle est bel et bien capable d’aimer et de se reproduire…

L’Île du Docteur Moreau n’a pas la force philosophique du roman. Indéniablement, toute une partie de la réflexion comme les sublimes soliloques finaux du héros dans le livre passent à la trappe, au profit, et c’est là la belle réussite, d’une volonté de film de genre pur et dur. De courte durée (étonnant de voir comme les films pouvaient être réduits à l’époque, là on est que sur 67 minutes), le long-métrage partage avec l’épouvante de l’époque bien des atouts, dont notamment une lumière magnifique, diffusant une ambiance marquante, jouant admirablement sur les clair-obscurs, les mouvements des ombres…La plastique du film vaut à elle seule le coup d’œil et place la barre nettement plus haut que le tout venant de la série B d’alors. Ce qui peut également surprendre, c’est la certaine radicalité du projet pour un long-métrage sorti en 1932, qui, plus que l’expressionnisme, puise la source de l’horreur dans une frontalité assez puissante et moderne. Les monstres du Docteur Moreau foncent face caméra, ne s’arrêtant qu’à quelques centimètres de l’objectif et les tortures de la Maison des Souffrances (lieu où Moreau vivisectionne ses créatures) ne nous sont pas montrées en gros plan (c’est pas du tortur porn non plus) mais ne sont pas épargnées, ni visuellement, ni auditivement. Cela, sans aucune musique, la seule bande originale étant en réalité utilisée pour les génériques d’ouverture et de fin. L’île du Docteur Moreau se visionne alors comme une œuvre brève mais intense, belle mais rugeuse, raffinée mais absolument et brutalement horrifique.

Elephant Films propose le film dans une copie pas aussi parfaite qu’on pouvait l’espérer, mais cela découle certainement de l’état des négatifs à disposition, plus que de la qualité du travail d’un éditeur que nous défendons et suivons sans relâche. Les bonii méritent comme toujours chez Elephant de s’y attarder : bande-annonce, galerie photo, présentation de Jean-Pierre Dionnet évidemment (qui nous apprend en passant que Wells était visiblement un sacré malade du sexe, pouvant baiser jusqu’à sept fois par jour !) mais aussi, petite surprise du chef, un entretien avec Jaz Coleman, le chanteur de Killing Joke qui a souhaité projeter L’île du Docteur Moreau lors de sa carte blanche à L’Étrange Festival. Étonnant personnage, qui livre par exemple une réflexion iconoclaste sur les romanciers de science-fiction, se demandant si de visionnaires, il n’en devenait pas complices, contribuant à la construction du futur…Rock’n’roll ouais, mais brillant le gars.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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