La Bête


Encore une fois, Carlotta fait honneur à son catalogue irréprochable en exhumant l’oeuvre d’un réalisateur polonais mésestimé, Walerian Borowczyk, chantre d’un cinéma érotique subversif et fantasmagorique. L’éditeur compile dans un magnifique coffret anthologique sept des films les plus représentatifs de l’œuvre du cinéaste. Focus sur l’un des plus étonnants titres de cette collection : La Bête.

La Belle et la Bête

Qu’on le veuille ou non certains genres tombent en désuétude ou disparaissent tout bonnement, victime du temps qui passe, de l’évolution des modes et des mœurs. Depuis la fin des années 80 où il déserta les salles au profit du marché de la vidéo, le cinéma érotique connaît, non pas une longue érection, mais une longue érosion. L’avènement de la pornographie en libre accès n’arrangeant pas son cas, l’érotisme est désormais étriqué entre un septième art de plus en plus politiquement correct, ayant perdu toute valeur subversive, et une pornographie gratuite qui n’a plus rien de très cinématographique. A ce titre, se replonger dans l’œuvre du polonais Walerian Borowczyk – ou se plonger tout court car pour tout vous avouer, j’étais passé jusqu’alors complément à côté de ce cinéaste – permet de se rappeler le bon souvenir d’une époque qu’on a pas connue : celle des années 70 à 80 rimant, avec révolution sexuelle et libération des mœurs. Le cinéma fantastique ayant toujours largement exprimé le charnel de manière plus ou moins symbolique – son monstre le plus mythique, Dracula, en est un exemple parmi tant d’autres – en mêlant parfois la chair et le sang, il est de bonne guerre que le cinéma érotique ait de si nombreuses fois investi le territoire fantastique. Cela n’a rien d’étonnant en cela que les deux genres se trouvent avoir recours communément au territoire du fantasmagorique. De tous, le cinéma érotique français est sûrement celui qui s’est le plus acoquiné de ce mélange de saveurs, avec bien entendu, le famoso giallo italien. Il n’est donc pas non plus étonnant de constater que des réalisateurs de toute l’Europe sont venus en France réaliser des films aussi fantastiques qu’érotiques, comme le belge Jean Rollin, l’espagnol Jésus Franco et donc, le polonais Walerian Borowczyk qui nous intéresse ici.

Peut-être moins (re)connus que les deux précédents , Walerian Borowczyk est avant tout un cinéaste plus confidentiel et peut-être, plus auteurisé. Inscrit à rebours dans la catégorie des cinéastes qu’on a dits surréalistes – à bien des égards Franco et Rollin mériteraient qu’on les considère aussi comme de grands surréalistes, mais il faudrait plus qu’un article pour étayer cette affirmation – le polonais s’inscrit dans le giron de ce cinéma du fantasme et du subversif, évoluant entre l’esthétisme érotique et fantasmagorique d’un Bunuel et le recours assumé à la théâtralité des rêves chers à Cocteau. A ce titre, La Bête (1975) semble être – à ce qu’on m’a dit, ce que j’en ai lu et ce que j’en ai vu – la porte d’entrée la plus évidente dans l’univers de Borowczyk. Prévu pour être à l’origine l’un des sketches de son film précédent Contes Immoraux (1974) – dans lequel, entre autres, un jeune Fabrice Luchini apprend à sa cousine comment pratiquer une bonne fellation – basée sur la légende de la bête du Gévaudan, Borowczyk décida finalement d’en faire un long-métrage en ré-utilisant les images du court-métrage initialement tourné. L’histoire est celle de deux aristocrates anglaises qui débarquent en France pour une cérémonie de fiançailles, dont l’une d’entre elles est la jeune promise. Cette dernière découvre dans la maison familiale un livre parlant d’une malédiction ancestrale qui poursuivrait la famille de son futur époux et ce, depuis que l’une des femmes de la famille, Romilda, aurait couché avec une bête monstrueuse. La lecture de cet ouvrage la plonge chaque nuit dans des visions oniriques érotiques et bestiales où elle imagine l’attaque et le viol de Romilda par une immonde bête mi-loup, mi-ours, au sexe noir et imposant. Ces séquences étonnent parce qu’elles semblent parfois être conçue comme un miroir à l’érotisme timide des fameuses séquences du King Kong réalisé par John Guillermin en 1976, dans lesquelles le singe géant effeuillait une Jessica Lange humide. On s’étonne encore plus quand on comprend que le film de Guillermin ne sera réalisé qu’un an plus tard et qu’en cela, les séquences érotiques – voire clairement pornographiques – de La Bête aurait pu largement influencer l’érotisme bestial de la relecture du mythe de Kong, qui sait. Ici, bien évidemment, Borowczyk ne se limite pas à un bikini mouillé mais propose des séquences érotiques largement plus immorales et subversives – l’un des leitmotivs de son cinéma – puisque flirtant avec, disons-le, des images que l’on pourrait presque qualifier de zoophiles : d’un point de vue plus figuratif que légal puisque, bien entendu, il s’agit bien ici d’un homme qui se cache derrière le costume de cette bête étrange.

S’ouvrant sur une séquence crue d’accouplement entre une jument et un étalon, le film accumule les représentations de sexualité animale, non par plaisir de choquer le bourgeois mais pour répandre de façon métaphorique une certaine idée d’une sexualité humaine bestiale et refoulée. C’est au domaine du fantasme que s’intéresse donc Borowczyk, son monstre noir et poilu n’étant qu’une allégorie sexuelle de même que purent l’être avant lui, d’autres figures du cinéma de genre : à commencer par le fameux Comte Dracula – qui mord le cou de ses jeunes et belles victimes pour leur sucer le sang – jusqu’à La Vampire Nue (1969) de Jean Rollin. Gros plan sur un sexe « animal » en érection, scène de pénétration non simulée, éjaculation volumineuse en gros plan : le film ne prend aucun raccourci et va au bout de sa représentation érotique – difficile de voir d’ailleurs où pourrait se situer la frontière entre pornographie et érotisme dans ce cas précis – au risque de choquer ou de dégouter. A bien des égards, les images de La Bête rappellent un certain érotisme japonais, notamment présent dans ses estampes représentants des jeunes endormies dévoyées aux tentacules d’immenses pieuvres géantes. Ici, Borowzyck convoque ces images et en ré-invente une symbolique plus occidentale, les mêlant à des croyances et légendes bien de chez nous. S’amusant à créer des parallèles avec un plaisir malin de l’analogie – l’accouplement forcé d’une jument en rut et d’un étalon étant assimilé par une amusante idée de montage alterné, au mariage arrangé de deux jeunes aristocrates – le film ose ainsi des motifs de représentation largement subversifs pour l’époque sans tomber dans la complaisance malsaine mais en déployant une humeur aussi grivoise que poétique qui peut au mieux étonner, au pire dérouter ou écœurer.

Sans nul doute parmi les éditeurs qui font le moins genre du marché, ce sont les inimitables fossoyeurs de cadavres (exquis) de chez Carlotta qui permettent aujourd’hui à l’œuvre méconnue de Walerian Borowczyk de jouir d’une nouvelle exposition. En plus d’une sortie le 22 Février prochain en Blu-ray, La Bête tient aussi une place de choix au milieu d’un coffret anthologique regroupant sept films du réalisateur et une flopée de court-métrages, le tout, croulant sous les suppléments de qualité. Encore une fois, le travail de l’éditeur force le respect, aussi bien par la qualité éditoriale de l’objet et de son contenu que dans celle des masters proposés, pour la première fois ici, en version restaurée. Puisque c’est le cas de La Bête qui nous intéresse plus spécifiquement, précisons que le film s’accompagne d’une tripotée de bonii dont un incroyable making-of de presque une heure commenté par Noël Very, qui a œuvré en tant que caméraman sur le film et accessoirement en tant que chef-opérateur sur plusieurs longs-métrages du réalisateur. Si vous êtes curieux et riche, préférez le coffret qui vous permettra de découvrir l’œuvre de ce cinéaste atypique dans toute sa splendeur. Pour les plus pauvres d’entre vous, curieux quand même que vous êtes, on ne saurait que vous inviter à débourser vos derniers petits écus pour que ce bel objet rejoigne sur vos étagères les autres films avec des zizis très poilus de votre incroyable collection. Ne faites pas les étonnés. On sait très bien que, comme nous, vous avez créé une étagère spéciale pour ces pépites. Pas vous ? Ah bon.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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