Gimme Danger


Après son beau Paterson, Jim Jarmusch ne chôme et nous revient avec un documentaire très attendu sur Iggy Pop, plus particulièrement sur les mythiques Stooges. L’affiche avait de quoi faire saliver mais on en tire finalement un film impersonnel, ennuyeux et très décevant. C’est dommage, parce que l’affiche est vraiment jolie.

No Fun

C’est au Festival de Cannes que j’ai découvert Gimme Danger, tout enthousiaste de participer à mon premier festival et d’enfiler fièrement mon petit smoking sur le tapis rouge. Ce soir-là, c’était la séance de minuit à ne pas louper – on est même passés sur la vidéo de montée des marches ! – en présence d’Iggy Pop lui-même et de Jim Jarmusch. Tout dans cette affiche nous faisait saliver même si les deux derniers films du bonhomme – je n’avais pas encore vu Paterson (2016) qui est sans doute son plus beau film depuis longtemps – à savoir The Limits of Control (2009) et Only Lovers Left Alive (2013) m’étaient apparus personnellement comme des monuments de pose et de vanité. Iggy Pop était bien là, torse nu sous son costume, et il a eu droit à une belle standing ovation dans le palais des festivals avant le film. Mais ça c’était avant.

Parce qu’en effet, cette séance a figuré au palmarès des plus puissants somnifères du festival, en sachant que la moitié de la salle était désertée à la fin de la séance. Alors bien sûr, Gimme Danger ne mérite pas d’être descendu en flèche. Mais il faut tout de même admettre qu’il déçoit considérablement. C’est le film d’un fan, mais d’un fan qui ne se pose pas beaucoup de questions formelles, ce qui est tout de même dommage pour un cinéaste de l’envergure de Jarmusch. Pourtant, le film touche à ce qu’il y a de plus intéressant peut-être dans la carrière d’Iggy Pop, à savoir les Stooges, cette météorite mythique de l’histoire de la musique, qui n’aura duré qu’à peine trois ans, si on oublie – et il faut l’oublier – l’atroce album de retour en 2013 intitulé… Ready to Die. L’histoire du groupe est racontée avec une alternance d’interviews au présent des survivants, dont l’iguane qui semble très en forme, et de touchantes images d’archive. Le problème c’est que tout cela est d’un académisme qui semble bien loin de l’anarchie revendiquée par les musiciens. Jarmusch suit tranquillement les codes du documentary à l’américaine, avec comme moments personnels juste de petites pastilles animées plutôt ridicules (ou touchantes, pour certains).

Il y a cependant parfois du bon dans cette absence de point de vue, qui vient juste capter les élucubrations décontractées d’Iggy Pop. Cela donne des moments très amusants, comme cette scène où il raconte l’élaboration de leur plus grand tube : I wanna be your dog. Ça ressemble à peu près à ça : « il a trouvé ce rif, il était chouette, et paf ça a donné cette chanson. Après, il paraît qu’on avait révolutionné l’histoire de la musique… ». Au-delà du je-m’en-foutisme touchant des garçons, il y a un vrai plaisir dans ce moment parce qu’il est l’un des rares où l’on entend des notes des Stooges. Il est d’ailleurs assez symptomatique qu’on entende cette chanson-là, et pas d’autres. Le plus grand défaut de Gimme Danger est qu’il ne donne pas, ou trop peu, à écouter la musique dont il est pourtant question. On entend que des extraits des plus grands tubes du groupe – dont une belle version live de Gimme Danger – mais pas tellement plus. On n’entend pas la musique, parce que Jarmusch semble vouloir d’abord donner la parole aux membres du groupe, et nous faire entendre leurs anecdotes. Mais cela aurait été véritablement passionnant si ces interviews sortaient de l’ordinaire. Jarmusch, par souci de pudeur sans doute, les laisse parler sans qu’ils ne nous apprennent grand-chose. A tel point que le parcours du groupe paraît finalement très cliché. Il y a eu l’euphorie du début, la défonce, la fin.

Iggy Pop, quand il nous raconte ses histoires de jeunesse, devient plus touchant que le reste du temps. Involontairement sans doute, Jarmusch capte très bien le triste destin d’Iggy Pop. Celui d’un punk devenu un petit bourgeois dans son pavillon de banlieue, faisant des petites vannes face caméra, et évitant bien soigneusement tous les sujets qui fâchent pour satisfaire sa petite image médiatique toute proprette. Heureusement, le film ne le starifie pas à outrance, mais on a quand même la désagréable impression, comme depuis un bon moment avec Iggy Pop, qu’il se paye pas mal notre tête. C’est un peu le sentiment général qui règne pendant la projection. On se dit que c’est sympathique de retrouver quelques branleurs venir bavarder avec nous pendant une centaine de minutes, mais bon est-ce vraiment bien nécessaire ? L’émotion n’y est plus, le cœur non plus, tout cela paraît figé, endormi, comme si tout ce petit monde était passé à autre chose depuis bien longtemps. Sans doute que certains trouveront cela très touchant, de notre côte on se demande si ça valait vraiment un film, et une séance de minuit à Cannes. Mais bon, c’était quand même sympa de finir la séance dans le palais des festivals à moitié vide, et d’assister au réveil d’Iggy Pop à la fin de sa sieste, quand les lumières se sont rallumées. Jarmush lui avait ses lunettes de soleil, il était donc un peu plus discret. C’était finalement la meilleure image pour symboliser le film. Allez, moi je vais réécouter Raw Power pour me consoler.


Pour comprendre le titre : se référer à ce lien https://www.youtube.com/watch?v=vvRkJzVQBP0


A propos Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *