Alvarez Kelly


Sidonis Calysta met cette fois à l’honneur un vétéran du cinéma hollywoodien, figure controversée : Edward Dmytryk avec une édition DVD et Blu-Ray d’un de ses quatre westerns, Alvarez Kelly.

Western Guiness

Le nom d’Edard Dmytryk est célèbre en partie pour deux raisons. La première est historique et polémique : il ferait partie des « balances » (terme à prendre avec de gigantesques guillemets, tant je ne me poserai jamais en juge de personnalités évoluant dans des contextes si merdiques), lors de la fameuse chasse aux sorcières maccarthyste, qui ont semble-t-il révélé les accointances communistes de plusieurs artistes à Hollywood. A titre personnel, je ne m’interdis pas d’apprécier l’œuvre d’un individu dont les choix politiques, dans une époque troublée, sont contraires aux valeurs actuelles, et je profite de cet article pour le clarifier tant l’ère contemporaine est à la condamnation systématique et à l’enfermement dans des cases justico-morales. L’attitude, il y a déjà plus de quinze ans, de certaines stars du cinéma lors de la remise de l’Oscar d’honneur à Elia Kazan montre à quel point même les puissants et chics artistes hollywoodiens peuvent singulièrement manquer de retenue…Il serait d’ailleurs intéressant d’analyser pour une fois, non pas le lien entre le talent et ceux qui ont souffert de la chasse aux sorcières (le syndrome Trumbo) mais au contraire de se pencher sur la corrélation entre l’importance créative de certains qui ont sacrifié leur honneur sur l’autel de leur carrière, comme Elia Kazan donc (tout de même un des réalisateurs marquants de la production hollywoodienne), l’immensissime Edward G. Robinson (que je considère juste comme l’un des plus grands acteurs du cinéma américain, toutes périodes confondues) et bien sûr Edward Dmytryk, qui fera d’ailleurs de la culpabilité un de ses thèmes « fétiches ».

Heureusement, l’autre célébrité de Dmytrk, ce sont quand même ses films, et plus particulièrement ses westerns dont son chef-d’œuvre L’homme aux colts d’or (1959, m’en demandez pas plus, je m’en souviens plus) et Alvarez Kelly, que l’éditeur Sidonis propose en DVD et Blu-Ray. Son postulat est original, épousant le personnage titre, senor d’origine irlandaise (comme l’indique la chanson du générique) qui n’est ni militaire ni un héros loyal, mais juste un cow-boy au sens propre du terme, c’est à dire qu’il est littéralement payé pour transporter des vaches, en l’occurrence pour l’armée du Nord (nous sommes en pleine guerre de Sécession, détail important). Des vaches qui sont la convoitise de l’armée sudiste et que cette dernière va vouloir dérober pour nourrir ses soldats…Comme Les deux cavaliers (John Ford, 1961) sorti lui aussi chez Sidonis et avec Richard Widmark également, nous avons un personnage, Alvarez, qui vit la guerre en opportuniste, ne penchant ni pour un camp ni pour l’autre, livrant simplement ses services au plus offrant, et s’opposant ainsi à des personnalités luttant elles pour un idéal. L’écriture du personnage (très agaçante, tant il est toujours plus malin que tout le monde) et le jeu assez lourd de William Holden n’ont pas le brio plus subtil et ambigu de James Stewart dans le film de Ford, qui dans l’ensemble d’ailleurs, à système équivalent, remporte davantage l’adhésion.

Car si Alvarez Kelly se ressent comme bénéficiant de toutes les qualités a priori du western moderne (personnages à la morale variable, dialogues aux sous-textes sexuels appuyés ou ironiques, protagonistes féminins intrigants et riches…Quoi que quand on voit à quel point elles sont balayées de l’intrigue, au sens propre, cela ne peut même pas être une qualité complète) et d’une réalisation solide donnant la part belle à des décors naturels, la mayonnaise ne prend pas, la recette ayant, déjà, un goût de réchauffé. Dmytryk est en fait certainement arrivé trop tard, avec ce projet. Lorsqu’il le sort, nous sommes en 1966 et les qualités sus-nommées sont en réalité devenues assez habituelles pour ne plus captiver le spectateur, si l’originalité ou une certaine patte ou finesse font défaut, et c’est le cas ici. Le western « moderne » ou psychologique a été mis en place au moins depuis quinze piges et, surtout, le genre se tourne vers d’autres horizons, dans le crépuscule de Sam Peckinpah (La Horde sauvage sort en 1967) ou le spaghetti de Sergio Leone (Il était une fois dans l’Ouest sort en 1968)…Alvarez Kelly ne fait plus le poids ni avec ce qu’il l’a précédé, ni avec ce qui va lui succéder.

Je partage modestement là l’avis de Patrick Brion expliqué lors de la présentation rituelle du long-métrage, proposée en bonus par Sidonis, une présentation de près d’une vingtaine de minutes. En supplément d’une édition irréprochable sur le plan technique (la haute définition rend service aux paysages et au soin de Dymtryk), se trouvent aussi une galerie photos et la bande annonce de ce western exempt de défauts insupportables mais déjà trop tardif pour son temps.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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