Vie et mort de l’affiche de cinéma


Depuis les années 80, l’art de l’affiche de cinéma s’est éteint à petit feu. L’arrivée des photos-montages ayant mis à mal les grands artistes qui peignaient alors des affiches qui magnifiaient la promotion au rang d’œuvres d’art. Et si la disparition progressive des cinéma de quartiers et du cinéma bis était largement corrélative à la disparition des belles affiches de cinéma ?

R.I.P

Vous allez sûrement dire qu’on prêche un peu pour notre paroisse, mais l’histoire du cinéma parle d’elle-même : les plus somptueuses affiches de films sont quasiment toutes des affiches de films de genre(s). Le cinéma bis, notamment, regorge de somptueuses créations et la majorité des grands affichistes se sont largement employés à appâter le chaland avec des affiches aguicheuses devenues pour la plupart mythiques. Les collectionneurs s’arrachent les affiches de cinéma fantastique, d’horreur et érotique, parce qu’elles ont souvent la particularité d’être plus originales, clinquantes et inventives que les autres. Impossible de ne pas passer par l’étape obligée du name-dropping, cela ne mange pas de pain et peut éventuellement vous permettre de jeter un œil aux travaux de ces artistes de l’ombre dont les créations sont infiniment plus célèbres et populaires que leurs patronymes. Si le plus célèbre d’entre tous est sans nul doute Saul Bass, qu’on ne présentera pas davantage, connu pour ses affiches et génériques – notamment des films de Hitchcock – dont héritera le style minimaliste très en vogue aujourd’hui, bons nombres de grands affichistes ne peuvent prétendre à la célébrité de leurs noms, bien que leurs travaux demeurent pour beaucoup les plus somptueux qu’ait donné cet art. Notre article corrèle et est inspiré par la sortie aux Editions Akileos d’un sublime ouvrage consacré aux affiches de la Hammer et intitulé L’art de la Hammer. Dans ce magnifique bouquin de presque deux cent pages, la part belle est donnée aux plus belles créations d’affiches des films du mythique studio anglais, des années 1950 à aujourd’hui. Il faut dire que la majorité des grands affichistes se sont bousculés pour venir illustrer les films fantastiques de la Hammer. Le livre permet donc ainsi de mettre en lumières certains des plus grands noms de l’affiche, à commencer par l’un des plus adulés de tous, le grand Tom Chantrell dont certaines des créations s’arrachent à prix d’or sur le marché des collectionneurs. Citons donc aussi pêle-mêle, Bill Wiggins, Mike Vaughan ou bien encore Arnaldo Putzu. L’article ne pouvant contenir suffisamment d’images d’illustrations, je vous invite à cliquer sur les noms des artistes pour voir quelques exemples de leur travail.

Le plus souvent peintes, les affiches de cinéma de genre(s) de la Hammer, comme d’ailleurs, avaient des dénominateurs communs. Si elles sont considérées unanimement comme des œuvres d’arts populaires, il ne faut pas oublier que les affiches de films étaient – et sont toujours aujourd’hui – des produits d’appels destinés à appâter les spectateurs en salles, s’inscrivant dans une démarche purement marketing. Le défi était encore plus compliqué à relever pour les affichistes de films de série B de l’époque puisque les films, pour la plupart, étaient présentés en double programme avec d’autres films plus grand public et imposants, qui leur faisaient irrémédiablement de l’ombre, ou bien encore dans des petites salles peu ou mal fréquentés. Aussi, si l’affiche de cinéma fantastique plaît toujours autant aujourd’hui aux amateurs et collectionneurs c’est parce que son inventivité graphique et publicitaire est sûrement largement supérieure à celle des films dirons-nous bêtement plus classiques – même si l’emploi de ce mot m’écorche un peu les doigts – sorties à l’époque. Avec des slogans mythiques à base de « Aller le voir c’est faire preuve de courage ! », « Le film le plus époustouflant  de tous les temps ! », «Le film qui pétrifie l’écran avec son horreur ! », « C’est vrai, c’est réel, ça vient tout juste d’arriver ! » et j’en passe… Sans oublier des titres souvent mensongers – on attend d’ailleurs toujours de voir gambader cette fameuse vierge chez les morts-vivants dans le film de Jesus Franco dans lequel il n’y a ni vierge, ni morts-vivants…Ces affiches de cinéma bis étaient pour la plupart malhonnêtes, exagérant l’aspect horrifique des films ou leur côté subversif façon « C’est la seule photo du film qu’on peut vous montrer sans risquer de vous montrer le caractère ultra choquant du film ! ». Car oui, comme les affiches de cinéma pornographique et érotique, les affiches de série B mettaient souvent en avant de belles naïades très peu habillées hurlant d’effroi devant les monstres ou bien encore allongées lascivement, les yeux révulsés, comme offertes. Puisque ces affiches ont souvent été considérées comme un art impure berçant dans l’immoralité, la fascination qu’elles provoquent encore aujourd’hui est donc, nous en conviendrons, aussi, largement lubrique.

On peut constater qu’à mesure que le cinéma de genre(s) s’est invité dans les grandes salles – l’arrivée des blockbusters avec Les Dents de la Mer (Steven Spielberg, 1975) a permis au cinéma d’horreur de ne plus être considéré seulement comme un cinéma d’exploitation – puis que les petites salles de quartiers ont disparu une à une avec l’ouverture généralisée de gigantesques multiplexes, l’art de l’affiche de film peinte s’est largement effrité au point de disparaître complètement. S’il est difficile de faire corréler la mutation de l’espace de diffusion avec celle des pratiques artistiques d’affichistes, aujourd’hui force est de constater que les affiches de films ont changé radicalement de statut et se sont fondues dans le paysage publicitaire de nos grandes villes mondialisées en même temps que les salles indépendantes furent gobées ou simplement tuées par des grands groupes. Photo-montages photoshopés, elles ne sont plus aussi inventives que leurs aînées, se contentant de juxtaposer le visage – en gros plan, toujours – parfait et retouché de ses acteurs et souvent, les courbes – retouchées elles aussi, rappelez vous le scandale de la poitrine gonflée de Keira Knightley sur l’affiche du Roi Arthur (Antoine Fuqua, 2004) – de ses actrices. L’affiche de cinéma actuelle ne vend plus d’émotion, pas plus de désir et d’envie qu’une publicité Chanel. Elle a le plus souvent abandonné ses influences picturales pour s’abandonner aux codes de la photographie de mode. L’avènement des outils numériques au début des années 1980 est bien évidemment à l’origine de cette décrépitude artistique constatée. Les derniers grands artistes ont d’ailleurs oeuvré jusqu’au milieu des années 1980 : le plus souvent pour des réalisateurs qui ont eux-mêmes grandi avec le cinéma de genre(s) et ont voulu perpétué aux travers de leurs films cette belle tradition de l’affiche peinte, mais aussi par le biais de l’industrie de la VHS, le direct-to-video ayant vite remplacé le circuit de cinéma underground. Parmi les artistes célèbres de ces années de déclin, citons Richard Amsel – auteur entre autres de la somptueuse affiche de Mad Max au delà du dôme de tonnerre (George Miller, 1985) – mais encore Bob Peak l’affichiste des films Star Trek ou de Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979), le génial Drew StruzanRetour vers le Futur (Robert Zemeckis, 1985), Les Goonies (Richard Donner, 1984) – bien sûr, le meilleur, John AlvinGremlins (Joe Dante, 1984), E.T L’Extra-terrestre (Steven Spielberg, 1982) ou encore Blade Runner (Ridley Scott, 1982) sans oublier en France, l’indémodable Phillipe DruilletLa Guerre du Feu (Jean-Jacques Annaud, 1981).

Depuis, certains sont morts et d’autres peinent tout simplement à travailler. Et pour cause, les artistes de jadis ont été remplacés par des graphistes qui ne détournent plus tout à fait les codes publicitaires mais se contentent de les maîtriser et les appliquer. Des années 1990 à aujourd’hui, rares sont les belles affiches à orner encore les couloirs du métro ou les abris-bus. Il n’est pas étonnant que les plus réussies s’apparentent à des concepts hérités directement du style de Saul Bass – voir par exemple, l’affiche de Nymphomaniac de Lars Von Trier (2013) – ou citent explicitement, comme un clin d’œil, l’art désormais disparu de l’affiche dessinée et/ou peinte – en vrac, par exemple, en France, l’affiche de L’étrange couleur des larmes de ton corps (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2013) ou celle des Rencontres d’après minuit (Yann Gonzales, 2013). Si aux États-Unis, un revival de la belle affiche se fait ressentir grâce au collectif Mondo – qui, depuis des années, réunit des artistes/graphistes du monde entier qui proposent des affiches alternatives de films plus ou moins récents, la plupart du temps – tiens, tiens – des films de genre(s), particulièrement somptueuses – on constate toutefois que l’industrie hollywoodienne est largement plus avare en créativité artistique qu’en France où quelques pépites viennent tout de même régulièrement orner les fameuses colonnes morris parisiennes. Aujourd’hui, à l’aube de la disparition totale du marché de la vidéo et alors que les cinémas de quartiers sont plus que jamais enterrés, les belles affiches de cinéma de jadis trouvent grâce dans les musées et dans des beaux livres, comme celui consacré ici aux affiches de la Hammer, édité par Akileos. Qu’adviendra t-il des affiches insipides des films sortis en 2016 ? Sûrement pas grand chose. Tout juste pouvons-nous espérer, au moins, qu’elles soient recyclées.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.

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