Shangri-La


Nommé dans la Sélection Officielle et finaliste pour le prix du Fauve d’Or du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, Shangri-La, bien plus qu’un récit de science-fiction, est un thriller social dystopique au travers duquel son auteur, le jeune grenoblois Mathieu Bablet, décortique des thèmes qui lui sont chers: racisme, écologie, maltraitance animale, consumérisme à outrance, etc… Un récit profondément influencé par les plus grands chef-d’oeuvres du cinéma de science-fiction et qui ne fait vraiment pas genre ! 

La tête dans les étoiles

Afficher l'image d'origine1 million d’années plus tôt. Un homme. Seul. Égaré, sur une planète de l’autre côté de la galaxie. Il assiste avec bonheur et nostalgie à une super-nova destructrice…1 million d’années plus tard, la station orbitale USS Tianzhu, dirigée par Tianzhu Entreprises, en orbite autour de la Terre. S’y entasse ce qu’il reste de l’Humanité, après de massives destructions. Tout sur cette station est contrôlé par l’Entreprise : la nourriture, les habitations, les emplois, la technologie, l’information, etc… Avec plusieurs devises qui en disent long : ACHETER, AIMER, JETER, ACHETER. TRAVAILLER, DORMIR, TRAVAILLER. Une dictature finement camouflée, donnant l’illusion aux habitants de la station d’avoir atteint l’équilibre parfait et la liberté totale, voilà comment commence la toute dernière BD de Mathieu Bablet : Shangri-La. L’auteur grenoblois aura mis deux ans de travail acharné et appliqué pour nous proposer ce chef-d’œuvre de science-fiction politico-sociale qui aborde en 222 pages un nombre incroyable de sujets sociétaux, condensé de tous les problèmes de notre société actuelle. Le tout est mis en valeur par un coup de crayon magnifique, à faire pâlir les plus grands dessinateurs passés et présents. Édité par Ankama et le Label 619, Mathieu Bablet n’en est pas à son coup d’essai – La Belle Mort (2011) et Adrastée (2013) – mais signe ici une œuvre hors du commun, probablement influencée par des classiques du genre, 1984 d’Orwell en tête. De là à dire que Shangri-La en devient un classique instantané, il n’y a qu’un pas.

C’est au milieu de ce décor que l’auteur décide d’aborder des sujets de société parfois évidents, souvent polémiques mais toujours traités très pertinemment à travers des personnages attachants et des dialogues hyper efficaces. Des questions environnementales et écologiques à la société de consommation en passant par les théories spécistes et la discrimination, tout y passe. Apple en prend d’ailleurs pour son grade de manière peu subtile et parfois aussi un peu convenue. Quoi qu’il en soit, il frappe fort et vise toujours très juste, en particulier lorsqu’il aborde la question de la cruauté de l’Homme envers les autres espèces. A travers le personnage de John et de ses « congénères », animoïdes crées par l’Homme, Mathieu Bablet aborde le sujet de la supériorité imaginée de l’Homme sur les autres espèces qui l’entourent et plus largement ceux du spécisme, du racisme ordinaire et de la discrimination. C’est d’ailleurs autour de ce personnage que défilent à mon avis sous nos yeux les plus beaux dialogues et les plus belles planches de la BD, qui prend alors une tournure complètement dramatique et qui fait totalement basculer l’histoire. Plus largement, Mathieu Bablet dresse avec Shangri-La un bilan bien triste de l’état actuel de la société dans laquelle nous évoluons, en prisonniers d’une civilisation à laquelle nous avons abandonné nos libertés individuelles si durement obtenues par nos ancêtres au profit de multinationales cupides, qui ont, petit à petit, pris le contrôle de nos vies sans que l’on s’en rende compte. Tianzhu Entreprises n’est rien d’autre que le digne héritier d’Apple, Microsoft, Google, etc… La première et la toute dernière double page en noir et blanc sont ainsi le parfait résumé d’une histoire vaste et profonde, dans laquelle l’auteur semble vouloir inciter les masses à reprendre le contrôle de leurs propres destinées. En témoigne cette fameuse dernière double page dans laquelle les slogans de la société Tianzhu sont recouverts par des tags appelant la population à se révolter à coup de « Travail, consomme et ferme ta gueule. » ou encore « On n’est pas du bétail. ». De même, le Grenoblois semble tirer la sonnette d’alarme sur la tendance dangereuse de l’Homme à se croire au dessus de tout…Et de Dieu lui même. Dans la BD, la société scientifique de l’USS Tianzhu s’est ainsi mis en tête de créer la vie ex-nihilo, à partir de rien. Un homo-stellaris crée de toute pièce par l’Homme lui-même, qui devient à cette occasion non par l’égal de Dieu, mais son supérieur, une ambition surdimensionnée qui risque fort de précipiter l’Humanité à sa perte, comme c’est le cas dans le monde réel où le rêve de devenir un sur-Homme, invincible, immortel, le pousse à repousser toujours un peu plus ses limites, et surtout, celles de la Terre. Une Terre plus que jamais en danger, réchauffement climatique en tête des menaces qui pèsent sur elle.

A la manière des plus grands classiques de la bande dessinée et des comics (je pense par exemple à Watchmen d’Alan Moore, 1986-1987) cette œuvre de Mathieu Bablet offre en effet à son lecteur des dizaines de perspectives possibles. J’en veux pour preuve ce « chapitre » final qui, s’il peut laisser perplexe, est en fait une ouverture très large à l’interprétation de chacun. Ces différents niveaux de lectures sont magnifiquement mis en valeur par un dessin parfaitement maîtrisé par l’auteur. On découvre au fil des pages un travail créatif et unique sur les couleurs, et un découpage dynamique des cases qui n’est pas sans rappeler ce qui est plus souvent fait dans les comics américains que dans la BD franco-belge. Bablet propose ainsi des doubles pages spectaculaires qui plongent le lecteur dans son univers de manière hyper réaliste. Comme nous l’avons dit en introduction, l’écriture de Mathieu Bablet est indéniablement influencée par les plus grands auteurs, les plus grands réalisateurs et plus largement les plus grandes œuvres de la science-fiction et de l’anticipation, dans les librairies, comme au cinéma. Si l’inspiration très « orwellesque » est incontestable, l’auteur grenoblois puise ses idées chez bien d’autres artistes et chef-d’œuvres, à la tête desquels Stanley Kubrick et son 2001, l’Odyssée de l’Espace (1968). S’il est de toute façon évident que la plupart des œuvres de science-fiction d’aujourd’hui sont inspirées, de près ou de loin, de 2001, on retrouve dans Shangri-La de nombreuses réminiscences de l’œuvre de Kubrick, comme on l’a rarement vu dans d’autres bandes dessinées. Peut-être tout simplement parce que le trait de Mathieu Bablet est incroyablement réaliste, un réalisme et une mise en scène de ses dessins qui nous donnent très souvent l’impression de regarder bien plus qu’une œuvre dessinée, un film parfois. Les planches du jeune auteur prennent littéralement vie sous nos yeux tellement les traits sont dynamiques et la mise en scène presque hollywoodienne. Au-delà du dessin, c’est également bien sûr le scénario qui rappelle certaines des plus grandes œuvres cinématographiques, classiques comme plus modernes : The Black Hole (Gary Nelson, 1979), Star Wars Episode IV : Un Nouvel Espoir (George Lucas, 1977), Elysium (Neill Blomkamp, 2013) ou encore Interstellar (Christopher Nolan, 2014). Décrivant, avec brio, une dystopie spatiale futuriste, comment ne pas également percevoir une inspiration bien plus lointaine, avec le Metropolis de Fritz Lang réalisé en 1927. Véritable classique du cinéma d’anticipation, l’œuvre allemande prend en effet place dans la ville dystopique de Metropolis en 2026, une ville dans laquelle règnent de riches chefs d’entreprises industrielles, du haut de leurs immenses tours. Enfin, les pratiques des scientifiques de Tianzhu, tentant de créer une nouvelle espèce ex-nihilo, ne sont pas sans nous rappeler les pratiques des savants mis en scène dans le film Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997). Bref, Mathieu Bablet a clairement été bercé par toute cette culture fantastique et de science-fiction, qui nourrit son imaginaire, son écriture et ses dessins. Autant d’éléments qui font de cette BD l’un des plus grands hommages possibles à tout ce pan du cinéma que l’on nomme science-fiction.

222 pages pour même pas 20 euros. Un objet de collection superbement travaillé par la maison d’édition et le label 619 avec une finition proche de la perfection. Surtout, un dessin, un découpage et une écriture presque exempts de défauts de la part de Mathieu Bablet qui, s’il n’en n’est pas à son coup d’essai, rentre avec Shangri-La dans la cour des grands. J’en veux pour preuve le succès inouïe mais complètement mérité de la BD dans toute la France, un succès qui lui a déjà valu plusieurs distinctions, dont celle du Meilleur Récit Court Europe des BDGest’Arts 2016, et qui pourrait lui valoir d’ici la fin de la semaine celui du Fauve d’Or du FIBD 2017.


Chronique modifiée, basée sur celle déjà publiée sur Critic’ Wrap

 


A propos Flavien Albarras

Un amour infini pour le cinéma de Kubrick, une passion perverse pour les super-héros en slip moulant, un intérêt certains pour le cinéma indépendant et une curiosité malsaine pour le cinéma d'horreur, on peut dire que les goûts de Flavien sont le reflet du pandémonium qui règne dans sa tête.

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