Nocturnal Animals


Deuxième long-métrage du célèbre styliste Tom Ford après A single man en 2009, Nocturnal Animals est bien plus intéressant et original que son marketing ne peut nous le vendre, s’érigeant en première vraie bonne surprise de l’année.

Animal bicéphale

Le cinéma semble de plus en plus devenir un art de la reconversion. C’est comme un objectif en soi : au lieu d’être cinéphile et de vouloir filmer car cela semble le langage le plus adéquat, faire du cinéma avant tout : pour ce que ça apporte, pour ce que ça représente. Nonobstant le débat autour de la qualité des films, on peut être de plus en plus troublé de voir à quel point n’importe qui, peut se poser en tant que cinéaste tant que la notoriété le suit : Madonna, Orelsan, Frédéric Beigbeder…N’est pas non plus la question, de savoir si ces gens le « méritent » ou pas, ou s’il est nécessaire d’ être une immense encyclopédie cinéphage connaissant la technique sur le bout des doigts (chacun à sa réponse) pour réaliser un film, mais bien un constat, qui à mon sens est lié certainement à une dévalorisation du métier de cinéaste, qui semble être bien plus accessible, puisque n’importe qui peut filmer avec son iPhone, monter avec son PC, diffuser avec You Tube. N’importe qui, au fond, peut-être réalisateur aujourd’hui. Le cas Tom Ford ne séduit d’ailleurs pas par sa maîtrise, ou sa rigueur, ou sa connaissance technique. Mais le styliste chantre du porno chic, passé par Gucci et Yves Saint Laurent, mérite qu’on se penche aussi bien sur ses œuvres cinématographiques, et sur Nocturnal Animals, sorti le 4 janvier 2017.

Comme d’autres œuvres avant lui, Nocturnal Animals est constitué de deux récits, pour ne pas dire deux films, en un. Son personnage principal est une galeriste vivant dans l’univers glacé, design et arty qui caractérise son travail, sa maison, son milieu et celui de son mari absent et businessman. Elle reçoit par la poste le manuscrit de son ex-mari Edward, qui n’était qu’un aspirant romancier lors de leur relation mais qui entre-temps a trouvé éditeur. Le titre du roman ? Nocturnal Animals, comme Edward surnommait Susan (animal nocturne). L’articulation du long-métrage est donc de nous projeter dans le livre que Susan dévore, puis en parallèle, de dévoiler les changements, les souvenirs qu’il suscite chez Susan, à propos de sa vie, mais surtout de sa relation amoureuse avec Edward…On pourrait avoir peur d’un tel synopsis, prêtant un flanc complet à une histoire à l’eau de rose, à base de vengeance et de pardon à travers une histoire de roman tout aussi sentimental, un écrivain qui réécrirait simplement l’histoire de son couple par le biais de la fiction. Mais la bonne idée de Nocturnal Animals, c’est que si le roman d’Edward est bien une retranscription de son passé amoureux avec Susan, c’est sous un angle métaphorique, travesti et tortueux : celui d’un roman policier désespéré autour d’un père de famille qui, aidé par un flic texan au bord de la retraite (et de la mort), cherche les assassins de sa femme et de sa fille. Chaque événement du roman, fait écho, de manière détournée (très) à un épisode de l’histoire d’Amour entre Edward et Susan.

L’expression bateau a ici une légitimité parfaite : Nocturnal Animals a les qualités de ses défauts. Assez peu harmonieux, peu délicat dans ses passages du roman à l’existence réelle et vice-versa, l’œuvre n’est pas parfaite, ni dans l’écriture, ni dans l’exécution, trahissant tout de même la patte de quelqu’un qui ne maîtrise pas tout à fait l’art cinématographique, ou du moins certaines parties, comme la scène de poursuite automobile très peu visible. Mais la scission entre ces deux univers (la vie de Susan et son passé avec Edward/la trame du roman) est admirablement bien marquée par un cinéaste qui construit deux mondes absolument différents. Si on ne s’étonnera pas que Tom Ford soit à l’aise dans la peinture graphique du monde pourri et vaniteux de l’art huppé qu’il connaît par cœur (voir la gestion des décors, des costumes, des maquillages, des cadres symétriques, de la lumière), son habileté à traiter le genre du policier avec un ton particulier est une surprise et une réussite exemplaire. Ford parvient à mettre en place un thriller à l’identité visuelle marquée (le soleil et les paysages texans), aux personnages marquants (excellent Michael Shannon, second couteau du cinéma US déjà brillant dans Les noces rebelles de Sam Mendes) et sans concessions dans la crasse, le sang et la noirceur. En filigrane, se lit certainement là l’opposition entre un monde de l’art figé dans sa haute société, ses performances, ses vernissages hypes, et celui de la création réelle, hasardeuse, brutale, instable, mais nettement plus touchante et vivante, habitée. Il y a donc forcément une partie de Nocturnal Animals que vous aimerez plus que l’autre dans ce film-siamois imparfait, mais dont l’intelligence et l’audace (jusqu’au dernier plan) en font une belle tentative de cinéma.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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