La Griffe de Frankenstein


Nous sommes en 1972, au Festival de Cannes. Au détour d’une conversation, le réalisateur Anthony Balch et le scénariste Alan Watson ont l’idée d’un film qui s’appellerait Horror Hospital, littéralement en français, l’Hôpital des Horreurs – pourtant nommé La Griffe de Frankenstein dans la langue de Molière. Le film, qui s’avèrera complètement loufoque et débridé, est proposé cette année au programme du 9ème Festival des Maudits Films de Grenoble, en association avec la Cinémathèque de Grenoble et Artus Films.

Jeunesse écervelée

Ne vous y trompez pas, c’est bien dans cet ordre qu’est né le film : d’abord un titre, puis ensuite un scénario qui devait correspondre à ce titre. Autant dire que la genèse de La Griffe de Frankenstein est aussi délirante que le film tout entier. Soyons honnête, la trame de ce dernier pourrait tenir sur un ticket de métro. Jason Jones est un jeune chanteur/compositeur qui décide de prendre des congés bien mérités. Il découvre une annonce dans un journal pour un manoir, celui de Brittlehurst, où l’on y soigne les dépressions et autres fatigues passagères. Ce manoir est dirigé par le Dr. Storm et sa femme. Cette dernière n’est autre que la tante de Judy, une jeune femme que notre héros rencontre dans le train en direction de ce fameux manoir. Les deux jeunes tourtereaux ne sont pas au bout de leurs surprises car ils se rendent rapidement compte que l’inquiétant Dr. Storm pratique en fait des expériences de lavage de cerveau sur les jeunes pensionnaires du manoir afin de les plier à sa volonté… La force de Balch et Watson est d’avoir su l’agrémenter d’idées plus folles les unes que les autres, de péripéties incessantes – au risque de se répéter et de lasser par moments – et d’une énergie folle. Parmi les éléments les plus fous, comment ne pas citer l’idée – que l’on doit à Alan Watson – de cette Rolls Royce équipée d’énormes lames au niveau de ses portières, permettant de décapiter quiconque se trouvera sur son passage. C’est d’ailleurs sur cette scène que s’ouvre le film, une introduction qui permet de donner le ton à l’ambiance générale de l’œuvre, une œuvre éminemment ancrée dans son époque, seconde force de la mise en scène permettant d’étoffer un script initialement bien maigre.

Horror Hospital est également ancré dans son époque de par l’héritage qu’il adopte du cinéma gothique, une tendance rendue célèbre par la société de production britannique la Hammer, qui  arrivait d’ailleurs à la fin de son heure de gloire, tout comme le cinéma horrifique dans son ensemble. La Griffe de Frankenstein (choisissez le titre que vous préférez) peut tout à fait être considéré aujourd’hui, avec le recul, comme une sorte de chant du cygne de tout un genre, celui du cinéma d’horreur au sens le plus noble et le plus pur du terme. Nous l’avons dit, malgré un pitch de départ sans prétention – comme l’est d’ailleurs le film lui-même – Horror Hospital trouve surtout son intérêt principal dans ce qu’il a de révélateur de la société du début des années 70. Tout d’abord, la mise en scène d’Anthony Balch reprend tous les codes du cinéma de la fin des années 60 et de la décennie qui suit. On y retrouve en effet un humour très noir, complètement débridé et assumé, une photographie et une lumière ouvertement flashys, des séquences de nudité complètes, voire d’érotisme entre nos deux jeunes protagonistes et j’en passe. En cela, le film est le reflet des mutations de générations qui opèrent à cette époque, celle d’une jeunesse désireuse de liberté, et d’une vie où tout est possible, une vie où l’on ne pense pas au futur, où seul compte le présent. Une jeunesse hippie – dans les idées comme dans les looks – que l’on retrouve parfaitement dans le film de Balch notamment à travers les deux protagonistes, Jason et Judy. Surtout, le scénario met en exergue un conflit générationnel typique de cette époque, confrontant cette jeunesse complètement libérée à un vieux docteur, empli d’idéaux d’un autre temps. On notera d’ailleurs que tous, mais absolument tous les personnages de plus de trente ans bénéficient d’un traitement péjoratif : le chef de gare, complice des pratiques atroces du docteur et de sa femme ou encore l’agent de voyage, maître chanteur qui ferme les yeux pour de l’argent. Mais le meilleur représentant de cette vieille génération bloquée dans le passé est évidemment le Dr. Storm, savant fou aux pratiques inhumaines dont la seule motivation est de bâillonner cette jeunesse qu’il considère pervertie et qu’il rêve de contrôler pour en faire ce que bon lui semble. On retrouve ici, en filigrane, un véritable message politique.

Malheureusement, au-delà de cette représentation plutôt réussie des mœurs et idées des années 70, le film ne parvient pas vraiment à nous détourner de l’aspect d’amateurisme – plus ou moins maîtrisé et assumé – qui en ressort. Certaines scènes semblent en effet complètement improvisées – avec une réussite inégale – et les combats ne sont clairement pas chorégraphiés, certains coups ne touchant clairement pas leur cible. S’ils provoquent bel et bien des dégâts, ils provoquent d’abord chez le spectateur quelques éclats de rires. On pourra également reprocher une mise en scène souvent trop théâtrale et un humour pas toujours de bonne facture. Surtout, que dire du jeu des acteurs, presque toujours très mauvais. Seul le grand Michael Gough – Dracula (Terence Fisher, 1958), Batman (Tim Burton, 1989) – tire son épingle du jeu. Ce dernier, fin connaisseur du genre pour avoir participé à de nombreux films de la Hammer, livre en effet une performance parfaite. Il prend tout simplement corps dans le rôle de ce docteur fou, tentant de mener sur l’homme des expériences pavloviennes d’un autre temps. Contrairement aux autres acteurs, Gough, malgré une interprétation très shakespearienne n’en fait pas trop. C’est là toute sa force : être capable de nous inquiéter sans abuser des mimiques faciales ou autres rires glauques. L’acteur regretté est finalement l’une des rares choses pour sauver un film qui malgré certaines mises en scènes originales et une atmosphère générale délibérément délirante ne parvient jamais à prendre une dimension plus importante.  Malgré quelques touches de génies dans certains aspects de la réalisation – caméra à l’épaule notamment – et dans certains points du scénario qui nous offrent plusieurs situations délicieusement loufoques – Frederick le nain, les lobotomisés qui font de le gym, etc… – le film n’arrive pas à la cheville des œuvres signées Terence Fisher ou encore du fameux Rocky Horror Picture Show, film de Jim Sharman, reprenant le scénario de Horror Hospital dans ses grandes lignes, et auquel on ne peut donc s’empêcher de penser. Je tiens cependant à rendre hommage au Festival des Maudits Films et à la Cinémathèque de Grenoble pour avoir permis à des spectateurs, 44 ans plus tard, de (re)voir ce film sur grand écran en pellicule 35mm. Mention spéciale également à Artus Film, dont un représentant était présent à la projection, que nous saluons à nouveau pour tout le travail qu’ils effectuent en rendant disponibles tous ces films qui font pas genre en DVD.


A propos Flavien Albarras

Un amour infini pour le cinéma de Kubrick, une passion perverse pour les super-héros en slip moulant, un intérêt certains pour le cinéma indépendant et une curiosité malsaine pour le cinéma d'horreur, on peut dire que les goûts de Flavien sont le reflet du pandémonium qui règne dans sa tête.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *