Prevenge


Scénariste de Ben Weathley sur Touristes (Ben Weathley, 2012) et comédienne chez Edgar Wright, Alice Lowe est devant et derrière la caméra pour Prevenge, son premier long-métrage en tant que réalisatrice : une vision horrifique et schizophrène de la maternité.

Mater dolorosa

Bien installé sur un siège du Max Linder Panorama (plus ancienne salle de cinéma de Paris en activité, un peu de culture ça fait pas de mal) qui accueille la sixième édition du Paris International Fantastic Film Festival, je me suis dit, en regardant Prevenge que le cinéma de genre a quand même un gros problème avec la maternité. De Psychose (Alfred Hitchcock, 1960) à Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968) en passant par The Descent (Neil Marshall, 2005) et A l’intérieur (Alexandre Bustillo et Julien Maury, 2007), c’est une thématique qui semble travailler au corps les metteurs en scène et scénaristes, et les pousse à livrer des œuvres dérangeantes, souvent viscérales. Toutefois, vous aurez remarqué que les trois films pré-cités ont tous été réalisés par des hommes : le thème travaillerait-il sous couvert d’une empathie mâtinée d’incompréhension pour ces mâles qui ne connaîtront (normalement) jamais les joies et surtout les turpitudes de la gestation et d’être mère ? Alice Lowe, elle, n’a pas à se poser la question et ne se l’est doublement pas posée : elle a profité d’être enceinte pour écrire, réaliser ET être l’actrice principale de son Prevenge, vision donc féminine et plutôt torturé de la maternité.

Ruth est une femme enceinte et seule qui, pour résumer vite et grossièrement le trait, tue des gens parce qu’elle entend la voix de son embryon lui sommer. Ce qui semble au départ n’être motivé que par une mystérieuse raison, est en fait une trajectoire de vengeance, Ruth tuant avec une certaine violence et sans-froid ceux qu’elle estime responsables ou complices du décès tragique du père de son gamin. Sur ce point, Prevenge ne fait pas de manière, et commence très tôt à ne pas épargner la cruauté de certaines mises à mort, méritées ou non avec des égorgements sauvages ou section de pénis très graphiques. Indéniablement, c’est un film de genre avec les débordements sanguins, et la dose de surnaturelle liée à cette voix de fœtus chelou. Visuellement il est efficace, mais parfois agaçant, Lowe n’évitant pas le nouveau poncif du film de genre indépendant : la réalisation à l’épaule, jouant sur la profondeur de champ comme un film d’auteur, et avec une lumière blafarde ôtant le plus de couleur possible. Ce qui est emmerdant, c’est que ça peut toujours être justifié (être proche du personnage, l’isoler blabla) mais ça commence à être une tendance vraiment chiante dans le cinéma horrifique, qui n’a pas de complexe esthétique à avoir. Ce seul défaut est heureusement compensé par une très bonne écriture.

En effet, Lowe montre ses talents de scénariste avec un équilibre surprenant entre l’humour (la voix du fœtus elle-même sort des blagues) et l’horreur, pouvant passer littéralement d’une seconde à l’autre d’un acte de violence extrême à un comique de situation, puis revenir à l’horreur, et ainsi de suite. Le numéro d’équilibriste est d’autant plus appréciable qu’il ne s’éloigne jamais de son sujet, la maternité, un sujet qu’il envisage tout autant sur le plan social (difficulté d’une mère à trouver un emploi, un compagnon, à la moindre activité en fait) que névrotique, si je puis dire. Car il s’agit bien d’une névrose que Prevenge dévoile, celle d’une maman qui n’est plus maître d’elle, ni de son corps ni de son esprit, jusqu’à la schizophrénie puisqu’elle abrite ce qu’elle considère comme un étranger, assoiffé de sang de surcroît. Ce, au point d’être surprise, lorsqu’il naît, que l’enfant soit « un bébé normal »… Je ne pourrai pas statuer de la justesse de l’allégorie puisque je n’aurai point le plaisir d’avoir quelque chose qui grandit en moi, mais j’augure de la qualité de Prevenge qui est certainement l’un des plus films les plus complets projetés au PIFFF cette année.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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