K-Shop 1


Venu de Grande-Bretagne, patrie d’un cinéma à la fois social et énervé, K-Shop nous plonge dans la vulgarité et la brutalité nocturnes de la drink culture british, avec une intrigue à base de cannibalisme et de vengeance. Rien que ça.

Dialogue inter-culturel

L’époque est rance et il est naturel que le cinéma la suive. A chaque période troublée de l’Histoire (je parle pas de vos premières règles ou gastro hein, mais d’un truc vénère) des œuvres ont tenté de saisir l’essence d’une époque, quitte à être trop en avance ou trop direct pour plaire au plus grand nombre, car tout le monde n’a pas forcément envie de se voir dans le miroir sans être prévenu et apprêté. Un bel exemple pour moi, récemment, est Le ruban blanc (Michael Haneke, 2009), merveille brute qui parlait, de manière visionnaire, de l’enfermement de nos esprits à nous, aujourd’hui, peut-être plus que ceux de 1914, ou tout autant. Évidemment le cinéma de genre regorge de joyaux qui transpirent leurs temps troubles, dont les éblouissants La nuit des morts-vivants (1968, mais comme à peu près tous les films de zombies de George A. Romero d’ailleurs) ou Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974)…Une volonté de toute évidence poursuivie par le réalisateur-scénariste britannique Dan Pringle avec son K-Shop, en compétition de la sixième édition du PIFFF.

Salah est un étudiant libanais venant au Royaume-Uni dans le but de concevoir son mémoire d’économie quelque chose (je ne me souviens plus, serez-vous assez cruels pour m’en blâmer ?). Son père tient un kebab ouvert jusque tard dans un quartier plutôt agité, et c’est un euphémisme puisqu’il est tellement agité que le papa crève suite à une altercation avec des clients un peu trop bourrés (ça arrive à tout le monde de tuer quelqu’un parce qu’on est alcoolisé, serez-vous assez cruels pour m’en blâmer ?). Salah doit alors abandonner ses rêves de diplomatie pour maintenir le commerce de Papa et affronter bien à sa manière le monde de la nuit, surtout après qu’il tue à son tour un client par mégarde…Et qui va servir de viande à kebab, les factures de grossistes étant de plus en plus dures à payer. Ça rappellera certainement à certains de multiples références, dont l’excellent épisode des Contes de la Crypte « Qu’est-ce que tu mijotes », réalisé par Gilbert Adler et avec Christopher Reeves. L’engrenage du meurtre et du cannibalisme imposé à la clientèle à l’insu de son plein gré prête tout ce qu’il faut pour livrer un film de genre pur et dur (l’expression est de rigueur), à base de vengeance, de charcuterie humaine, puis de comptes à régler avec des gangsters (forcément, c’est le monde de la nuit) et de tortures complaisantes. C’est un bon point, quand c’est sans plus de prétention que de servir comme il se doit le spectateur aguerri au cinéma de genre.

K-Shop surprend néanmoins au-delà de ses attributs sanguins et virils par son ambiguïté politique, si je puis dire. Salah est un immigré qui ne demande qu’à s’inscrire dans la vie britannique et le monde. Parlant plusieurs langues, cultivé, respectueux, visant de hautes fonctions (il souhaite devenir diplomate, on le rappelle), il est le candidat parfait à l’intégration à l’intégration réussie : une intégration hélas éclatée contre le racisme primaire de certains, mais surtout par le destin qui semble s’acharner à lui faire rester dans la catégorie sociale de son feu père. On ne pourrait, à cette étape, faire plus démago sur le plan anti-occidental et angélisme de l’immigré. Sauf que, bon déjà Salah devient un tueur en série psychopathe, donc pour l’angélisme c’est coton, mais surtout Dan Pringle appuie largement sa critique (malgré une seule scène de dialogue avec la tenante d’un hôtel, libanaise elle aussi, qui semble « défendre » ceux que Salah méprise) sur la vie nocturne, la drink culture, avec moult vomis, plans de sexe en pleine rue, vulgarité linguistiques j’en passe et des meilleurs. Il est très explicite que Salah est lâché dans une fosse répugnante où l’être humain s’avilit pour le plaisir et d’où l’ordre s’est échappé (voir la seule scène où nous voyons une policière, manifestement peu investie dans sa fonction). En somme, la croisade meurtrière de Salah se construit en opposition à ce qu’il considère comme un lot d’immondices indigne de l’humanité. Vous serez d’accord, la posture peut aisément être qualifiée de réactionnaire, hein ? Et en ayant en tête que Taxi Driver (1976) est une des références du réalisateur de K-Shop, on ne va décemment pas dire le contraire ne pouvant que constater les tendances un peu extrêmes du scénariste du film de Scorcese, Paul Schrader. K-Shop, film social migrant-friendly, ou droitisant-réac ? Une conclusion mi-morale satisfaisante (les méchants sont punis), mi-très ironique pour le protagoniste principal qui finit malgré lui par être dans la même posture que cette jeunesse qui l’a dégoûté, ne tranche pas cette ambiguïté et c’est tant mieux. Ce flou moral et politique rappelle, toutes proportions gardées, certains films de Don Siegel, Michael Winner, ou Sam Peckinpah. Dan Pringle sera-t-il un de leurs successeurs ? Réponse à son prochain long-métrage, que nous guetterons avec attention.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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