La ronde du crime 3


En parallèle de sa collection western, les Editions Sidonis creusent aussi le sillon du film noir. Au menu d’une des galettes nouvellement sorties, La ronde du crime du brillant Don Siegel, tourné en 1958.

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La poupée qui fait non

En 1956, Don Siegel réalise à mes yeux juste un des plus grands films de science-fiction de l’histoire du cinéma (le superlatif dès la première phrase d’un article, rien de mieux pour attirer votre attention) : L’invasion des profanateurs de sépulture. N’en étant pas là à son premier long-métrage, Siegel a néanmoins signé avec elle non seulement une œuvre forte, mais empreinte de la patte constante de son auteur, cinéaste ambigu, d’une certaine sécheresse car ne s’encombrant pas de futilités, cultivant le paradoxe et la zone de doute morale. Une formule qu’il appliquera tout autant à la lettre avec son film le plus connu, certainement, du grand public, L’inspecteur Harry (1971) avec Kad Merad ou Clint Eastwood (un beau gosse du genre) mais aussi La ronde du crime, que l’éditeur Sidonis sort en DVD, dans une belle remasterisation. Pour quiconque s’intéresse à la fois au réalisateur ou à l’histoire du film 18755482-jpg-c_300_300_x-f_jpg-q_x-xxyxxnoir, The Lineup (son titre original) est indéniablement à voir, synthétisant les caractéristiques de l’un et de l’autre, ne serait-ce que pour une scène d’ouverture surprenante, plus in medias res que le plus in medias res des incipits que vous vous êtes coltinés en cours de français au bahut.

Avant même le générique du début et avec moins de quinze plans fixes, Siegel nous présente le fonctionnement du système criminel qui donne son cadre au film (un homme vole une valise et la jette dans un taxi qui part en trombe), met en place l’enquête (meurtre simultané d’un voyou et d’un flic) et livre une scène à la violence brute dont rien ne nous avait préparé. C’est simple, à part l’ouverture merveilleuse d’Audition (Takashi Miike, 1999), on fait rarement mieux en termes de concision. Et quand arrivent les deux inspecteurs chargés de l’enquête, on se rend compte que toute la trame du film vient d’être placée en deux minutes, chrono. Plus étonnant encore, si nous suivons d’abord les investigations des deux agents qui mettent en lumière un système très élaboré de trafic de drogue (à travers des mules qui transportent des objets, surtout des poupées, contenants de la drogue sans le savoir), le scénario opère un brusque changement de point de vue, et se met à suivre, par la suite, uniquement deux antagonistes, les bandits censés récupérés ces mêmes objets. Les itinéraires de ces quatre ne se croiseront qu’une seule fois, à la fin évidemment, à un moment du film où nous avons finalement passé plus de temps avec les méchants que les gentils, et après un prologue où Siegel nous a fait croire que l’enquête était le vrai sujet du film.

Frappante, l’objectivité du cinéaste à filmer des sujets moralement douteux voire sociopathes (tel que le dit un des deux bandits) et leur caractérisation soignée dans l’écriture (ils nous font rire ou peur par leurs discussions ou réactions, ont des petits rituels…) place l’intérêt de La ronde du crime non pas dans une intrigue et des indices, mais dans un état presque documentaire, sans volonté de condamnation, une vision du monde tel qu’il est : la violence, le crime font partie de la société et sont mêmes nécessaires pour certains des individus qui la composent. Elle peut être raisonnée (le système global des mules est super ingénieux) ou aveugle même contre femmes et enfants (la crise de colère d’un malfrat lorsque qu’il découvre qu’une des poupées qui devait contenir de la dope est vide) mais est là, et mérite d’être suivie, d’être racontée, filmée, montée. Dans cette volonté de ne pas filmer que les beaux sujets mais d’accompagner les anti-héros, la lie ou la part criminelle de l’humanité, est le point de convergence entre le film noir et les thématiques passées ou futures de Don18755481-jpg-c_300_300_x-f_jpg-q_x-xxyxx Siegel, mais là est aussi le point de rupture car à la différence de plusieurs représentants du genre (je pense à Billy Wilder dont le Boulevard du Crépuscule par exemple est un gouffre sans fond), le réalisateur n’est pas un nihiliste, les gentils gagnant, quand même, très souvent. Quand en plus, les gentils gagnent avec une mise en scène dont l’ampleur choque parfois les yeux (voir le beau travelling dans la patinoire, ou la course-poursuite finale), c’est le cinéma, même de série B, qui en sort grandi.

Fidèles au poste, les compagnons François Guérif et Bertrand Tavernier livrent en bonus une présentation détaillée (près d’une demi-heure de vidéo pour les deux entretiens cumulés) permettant réellement de mieux savoir apprécier un film qui peut ne pas frapper à la première version, de l’aveu même de Tavernier, et du modeste mien. La galerie photos et la bande-annonce, anecdotiques comme d’habitude, complètent une galette à la qualité technique idéale qui continue de nous faire aimer le voyage de Sidonis au cœur des genres emblématiques du cinéma américain.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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3 commentaires sur “La ronde du crime