Musique brute : handicap et contre-culture


Présenté à l’Etrange Festival 2016 dans la section documentaires, le moins que l’on puisse dire c’est que Musique brute (…) détonne par la fraicheur et l’énergie qu’il dégage et ne laisse personne indifférent. Au premier abord, nous pourrions nous demander : qu’est-ce qu’il peut y avoir de bien étrange dans ce documentaire ? Pour l’expliquer, il faudrait commencer par ces sons et cette musique si singulière, inhabituelle et étonnante produite par ces personnes en situation de handicap qui nous emmènent dans leur univers. Sous l’œil du documentariste, Mathieu Mastin, le documentaire met en lumière ce joli monde invisible que nous découvrirons à l’œuvre sur scène, dans les institutions en musique, toujours !

Brute de décoffrage

L’histoire est simple et elle pourrait tenir en quelques lignes. David est musicien, Antoine éducateur spécialisé. Depuis six ans, ils arpentent les institutions sociales et médico-sociales au sein de leurs ateliers Méditerranée qu’ils nommeront ensuite Brutpop. On pourrait être en droit de se poser cette question : comment faire jouer de la musique à des jeunes et moins jeunes en difficulté d’apprentissage classique ? Cette réponse, vous la trouverez à travers le documentaire qui montre clairement le processus de création de ces jeunes autistes, trisomiques ou de ces jeunes souffrant de psychoses déficitaires graves. De même que dans les ateliers Brutpop, dans le projet transposé à l’écran, on constate qu’il n’est pas question d’expérimenter les difficultés que peuvent rencontrer les personnes en situation de handicap, mais bien de valoriser que ces personnes mettent naturellement en place des mécanismes de compensation. David et Antoine, grâce à leur talent de « bidouilleurs », adeptes du DIY – Do It Yourself – insufflent une réelle énergie partout où ils passent. A l’aide de matériaux peu onéreux, ils parviennent à créer en lien avec les fablabslaboratoires de fabrication – des instruments essentiellement en bois, simples d’utilisation.

Il y a aussi une certaine cohérence dans cette démarche et ce n’est pas un hasard si David Lemoine compte dans cette aventure. Membre du groupe noisy Cheveu, on retrouvait déjà dans sa musique quelque chose de profondément libre et affranchi. En fin de compte, les deux compères nous amènent à nous questionner. Au fond et c’est bien là l’essentiel, le documentaire nous montre que la musique est là pour nous permettre d’évacuer, de ressentir, qu’elle est infiniment complexe dans ses variations mais tellement simple d’utilisation pour tout à chacun. Pour ce documentaire, nous suivons dans leurs nombreuses expérimentations ces deux fils rouge, David et Antoine. Un peu à la manière d’un road-movie, nous voyageons avec eux d’une ambiance à une autre et nous attachons à ces jeunes qui proposeront un éventail large de genre : expérimental, hip-hop, électro… On constate que certains des jeunes développeront une véritable aisance rythmique qui leur permet de s’adapter aux contextes musicaux. Vous découvrirez Denis et Christophe en expérimentateurs discrets ou Romain en grand amateur de noise bruitiste électro dont la musique est assez familière d’un Aphex Twin.

Certains chercheront à reproduire une musicalité, d’autres chercheront juste à jouer, s’exprimer, d’autres encore feront tout cela à la fois. Nous croiserons des groupes comme les Choolers, Wild Classical Music Ensemble et Les Harry’sMusique brute pose un regard fabuleux sur l’apprentissage de la musique et montre comment le « son » en dehors de sa question purement musicale, peut contribuer à proposer un autre regard sur la maladie et le handicap. Il faut saluer le projet musico-social porté par ces deux «gentils trublions» que sont David et Antoine dans le secteur social et médico-social, projet qui explore les liens entre psychologie, expression créative et musique bruitiste. Vous pourrez retrouver le documentaire en entier sur le site de Vice Media qui a coproduit le film avec Vidam. De même, vous pourrez découvrir l’essentiel de l’activité Brutpop en ligne.


A propos de Isir Showzlanjev

En parallèle d'une carrière psychosociale, Isir a hérité d'une pathologie incurable, à savoir visionner des films par lot de six. Il ne jure que par Sono Sion, Lynch, Polanski et voue un culte improbable à Fievel. Il aime aussi les plaisirs simples de la vie comme faire de la luge, monter aux arbres et manger du cheval.

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