Les deux cavaliers 1


Quid d’une collection western sans un seul film du sur-cité John Ford ? A ceux qui se posaient la question, Sidonis répond avec l’édition DVD et Blu-Ray des Deux Cavaliers, un des plus mauvais films de son auteur d’après ses propres dires, mais pas les nôtres.

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Les deux font la paire

Chères ou chers cinéphiles, nous avons tous un point commun, quels que soient nos goûts, nos points d’accord et nos divergences, notre intégrale du Commissaire Moulin ou de Navarro en Blu-Ray collector 4K réalité virtuelle. Ce point commun, c’est l’existence de la fameuse, incontournable (hélas) bête noire. Ce cinéaste que vous redoutez, qu’importe le sujet ou les acteurs, parce qu’il a le don foudroyant de vous énerver/endormir/casser les couilles. En lisant cela, vous avez tous un nom en tête : ma bête noire à moi c’est John Ford. Putain, oui. Quoi que filme ce bonhomme, ça m’ennuie prodigieusement. Je ne sais vraiment l’expliquer : est-ce une gestion du cadre, du rythme, du jeu d’acteur ? Certainement, mais quand je me dis que 2-rode-togetherj’aime Tarkovski, je me demande comment Ford peut me paraître à ce point hypnotique. Toutefois, votre serviteur ne se reposant jamais sur ses lauriers en carton et cherchant quand même à ne pas rester québlo sur d’injustes fausses idées, il s’est précipité sur l’édition DVD des Deux Cavaliers par nos amis de Sidonis qui me permettent, au passage, de découvrir dans les profondeurs les particularités et charmes du western.

A la lecture du synopsis, ma circonspection quant au cinéma de Ford n’était pas près de s’estomper, promettant l’histoire d’un sherif devant aller récupérer des blancs kidnappés par des Amérindiens (déjà le thème de La prisonnière du désert) il y a de cela plusieurs décennies. Je dois bien dire que le défaut que je pensais y percevoir s’y trouve bien : la perception des Amérindiens et de plus large mesure le traitement de l’indigène étranger, un truc que j’ai reproché à la plupart des westerns de John Ford, du Massacre de Fort Apache à Alamo en passant par La charge héroïque, et ce même en ayant bien en tête des films à la posture plus juste comme Le sergent noir. Dans Les deux cavaliers, cette représentation de l’étranger est grotesque, ni plus ni moins. C’est lié à l’époque à l’industrie hollywoodienne d’alors mais je pense que c’est aussi une part responsable du metteur en scène qui, si on le traite souvent d’humaniste, a quand même bien plus souvent filmé et cherché à comprendre le côté yankee. Cela dit, dès les premières minutes, le connaisseur du cinéma ou de l’âge d’or du western ou de celui de Ford sera frappé par le ton du long-métrage, bien plus irrévérencieux que la teneur morale et manichéenne plombante des éléments pré-cités.

En effet, le personnage principal, joué par un excellent James Stewart qui montre l’étendue de sa palette de jeu (regardez Les deux cavaliers puis Sueurs froides pour vous en convaincre) est un anti-héros total résolument, par cela même, moderne. Fonctionnaire fainéant et profiteur des privilèges de sa fonction, il n’accepte de partir à la recherche des enlevés par les Amérindiens que par appât du gain, quitte à mettre en place une souscription à la charge de chacune des victimes qui souhaite retrouver son proche kidnappé ! L’insolence égoïste et désinvolte de McCabe (son prénom) donne tout de suite le ton d’une comédie, servi par d’excellents dialogues cyniques et mordants, notamment lors de cette fabuleuse scène decritique-les-deux-cavaliers-ford12 discussion improvisée entre James Stewart et Richard Widmark, filmée en plan-fixe de plusieurs minutes…On n’est quand même qu’en 1961 ! Et l’audace est bien celle d’un réalisateur qui visuellement par contre, est un créateur d’images hors pair. Cette légèreté ironique, déjà troublante pour un western de cette trempe, est toutefois perturbée par des séquences assez sombres (logique, que le pessimisme soit la suite logique de l’ironie, puis du cynisme), fustigeant la bêtise d’une communauté aveuglée par la douleur et le repli sur soi, la xénophobie, ce jusqu’à la violence la plus fatale. Les deux cavaliers a la modernité de se passer, si ce n’est pour l’amourette finale de MacCabe, d’un happy end rassurant sur l’état du monde et des êtres.

En bonus, les érudits Bertrand Tavernier et Patrick Brion (les indispensables des éditions westerns de Sidonis) s’accordent lors de deux entretiens à vanter les mérites et cibler les défauts d’un long-métrage dont John Ford dira, à la vision, qu’il est « la plus grosse merde qu’il a tourné depuis 15 ans » avec sa grossièreté coutumière. Ironiquement, c’est pour l’instant, celui que j’ai préféré dans sa filmo. Ceci explique-t-il cela ? Le cinéma a ses raisons que la raison ignore.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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