Lutte sans merci 1


Le très bon éditeur Sidonis explore les séries B de différents genres du cinéma américain, et notamment le polar, avec aujourd’hui une rareté plus qu’intéressante et précurseur du vigilante, Lutte sans merci (1962) de Philip Leacock.

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On est jamais mieux servi que par soi-même

De la forme qu’on en retire aujourd’hui, le vigilante dans son sens le plus large peut facilement être un genre à la moralité rance, traînant avec lui des giclées de sang au nom de sentiments et pensées plus ou moins acceptables par le grand cinéma et les sociétés qui l’ont conçu. Itinéraire de mecs ou de meufs ayant quelque chose à venger/prouver/nettoyer, il est à tous les coups ou presque l’occasion de suivre des individus en révolte ou contre le monde, ou contre leur propre vie, et toujours, dans la violence. Le genre a déjà été moult fois étudié et disséqué, aussi bien en termes cinématographique qu’en termes politique, et c’est bien naturel car il est certainement impossible de dissocier ces deux éléments, un peu comme si on voulait faire du porno sans grosse bite bien turgescente. Vous voyez, difficilement dissociable quoi. Le mauvais côté, c’est que par conséquent il a souvent été reproché à des films cinématographiquement puissants leur teneur morale (Un justicier dans la ville, Michael Winner, 1974), tandis qu’on a fait l’impasse sur la qualité pourtant moindre de longs-métrages au profit de leurs accointances spirituelles, ça explique 13weststreet1notamment pourquoi le meilleur scénario de Paul Schrader est bien Légitime Violence (John Flynn, 1977) et non pas sa version soft, pleine de concessions (Travis Bickle érigé en héros, sérieux ?) Taxi Driver (Martin Scorcese, 1976), comme la plupart des cinéphiles s’accordent pourtant à le penser. Lutte sans merci, dont l’édition en DVD par Sidonis nous occupe aujourd’hui, est une peu le Papi du vigilante, préfigurant bien des aspects qui poseront les bases du genre, bien qu’avec moins de panache et de déflagrations-dans-ta-gueule que les objets sus-cités.

Walt Sherill est ingénieur mais a surtout le malheur de se faire agresser par une bande de jeunes un soir sur la route de son home sweet home. Salement amoché (plusieurs jours de RTT validés par la CFDT), cette agression crée chez lui un traumatisme et surtout un fort désir de savoir qui a pu se livrer à une telle violence sur sa personne. Comme tout un chacun, il se rend d’abord à la police…Mais l’inaction de ces derniers, ou tout du moins la patience un peu désinvolte dont ils font preuve (à moins que ce ne soit juste que Walt n’est qu’un sale petit impatient) le pousse à enquêter de lui-même sur l’identité de ses juvéniles agresseurs, et, très vite, la colère aidant, à s’en venger. Réalisé en 1962 par Philip Leacock, Lutte sans merci est donc un pionnier du vigilante, portant dans son synopsis les germes (et même les pousses) du genre, bien qu’il soit un pionnier en réalité assez mou. En accord avec ce qu’en dit François Guérif dans l’un des deux entretiens en bonus (l’autre étant avec Patrick Brion), et malgré sa courte durée, le film traîne un peu la patte malgré des scènes de violence poussées pour l’époque, et ne propose qu’un calme un peu inquiet et placide où la pression peine à se faire sentir. Le scénario en prend conscience tout seul en expédiant un final un peu trop rapidement, avec une mort en formejaquette de deus-ex-machina qui est bien pratique au moment où elle arrive pour clore le film, mais qui fait quand même se demander à quoi, du coup, servait la dernière demi-heure qu’on vient de se coltiner.

Néanmoins, la copie de Sidonis d’une bonne qualité au vu de la modestie de cette série B nous permet de découvrir un pre-vigilante qui avec ses défauts cinématographiques n’en fait pas moins une petite date dans le cinéma d’alors. D’un ton assez sombre, quasiment tout le temps de nuit, Lutte sans merci est d’abord assez critique envers les forces de l’ordre. Ce qui pousse Walt à enquêter de lui-même, ce n’est pas, d’abord, une quelconque soif toute personnelle de vengeance, mais bien au contraire l’apparente inutilité de l’inspecteur chargé de l’enquête, en opposition avec un Walt qui commence par ne pas oser faire quoi que ce soit sans la police…Mais s’y voit de plus en plus contraint par l’inaction de cette dernière. A la décharge des forces de l’ordre, et c’est aussi un point qui fait la qualité pionnière de Lutte sans merci, l’enquête est ralentie par un jeu de pouvoir : contrairement à ce qu’on pouvait voir dans les bandes des années 60, les agresseurs ne sont pas des loubards des classes populaires, des noirs américains, ou des chicanos, mais des fils à papa qui ont brutalisé notre ingénieur lors d’une virée nocturne en décapotable, et ce, sans le moindre remord. Étonnante pour l’époque sur grand écran, cette idée d’une jeunesse dorée qui montre un visage détestable est une charge sociale qui, si elle avait peut-être plus de sens alors qu’aujourd’hui, reste frappante. Il y a donc assez de quoi posséder le DVD dans votre vidéothèque genresque !


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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