La proie de l’autostop


Artus Films nous gâte encore d’un objet filmique identifié mais quand même bien au-delà du rape and revenge de base, malgré sa communication et il faut le dire, plusieurs éléments du script. Retour sur l’édition DVD de La proie de l’autostop de Pasquale Festa Campanile.

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La femme est l’avenir de l’homme

Je vais pas revenir sur les classiques plus nécessaires à connaître que l’intégralité des œuvres d’Eric Rohmer (j’ai rien contre lui personnellement, mais faut avouer que la Nouvelle Vague a fait moins relou que Ma nuit chez Maude), en vous expliquant dans les détails « qu’est-ce que c’est que le rape and revenge ». Pour ceux, sait-on jamais, qui l’ignorent, la définition la plus simple est la meilleure : c’est l’histoire d’une meuf qui se fait violer et qui se venge de ses agresseurs. Du coup oui, La Source (Ingmar Bergman, 1959) tout comme Irréversible (Gaspar Noé, 2002) peuvent être, dans le sens large, plus ou moins considérés comme des rape and revenge. Ce genre a connu son heure de gloire évidemment suite au séminal et rentre-dedans La dernière maison sur la gauche (Wes Craven, 1974) et, comme tout ce qui a connu son 78930heure de gloire, a eu moult rejetons du côté de l’Italie. Avec plus ou moins de bonheur…Heureusement pour nous, c’est avec beaucoup de bonheur qu’Artus Films édite La proie de l’autostop, appartenant lui aussi au rape and revenge, mais enrichissant le genre et l’ouvrant à des horizons bien plus intéressants que ce dont on pourrait se figurer sur le papier.

Mancini et Eve forment un couple italien en vadrouille aux États-Unis lorsqu’ils tombent par hasard sur un voleur évadé d’un asile psychiatrique. De base, Adam (le nom dudit malfrat) les prend juste en otage, puis il en vient à tisser un lien vicieux à la fois avec Mancini, et surtout avec Eve…Le film commence par nous montrer un couple en crise, dans laquelle Eve souffre du machisme maniaque et obsédé (sexuellement parlant) qui la place en objet du désir masculin et rien d’autre. La rencontre avec Adam obéit d’abord au schéma classique de la prise d’otages, mais évolue grâce à l’intelligence pernicieuse du voleur échappé, qui va se jouer des différents rapports présents dans le couple. Mancini est journaliste et a épousé Eve car elle est la fille de son boss ? Adam table sur l’arrivisme du monsieur pour lui proposer d’écrire un livre sur ce qu’ils sont en train de vivre, un bouquin qu’il espère être un best-seller, et sur lequel, du coup, il agit pour nous comme un metteur en scène dans une mise en abyme («Je vais faire ça, tu le mettras dans le livre et ça sera aussi dans l’adaptation au cinéma qu’ils en feront »). Le couple se délite et Eve est victime de la domination aveugle de son mari ? Adam se poste en libérateur, jusqu’à amener une scène de « viol » à laquelle Eve semble finalement consentir et prendre du plaisir, en guise de vengeance lancée à la face de son mari. Une situation qui n’est pas sans rappeler deux films de Sam Peckinpah : Guet-apens et son couple pris en otage enla-proie-de-l-autostop bagnole dont la fille succombe au syndrome de Stockholm dans une moindre mesure, mais surtout Les chiens de paille, et une séquence similaire d’une agression sexuelle qui vire au consenti….

La proie de l’autostop cristallise en fait de manière intelligente et fluide plusieurs thématiques de son époque (1977). Le rape and revenge est par essence féministe, mais Pasquale Festa Campanile et ses scénaristes y induisent une finesse psychologique toute sadienne, construite en opposition à un machisme qui paraît ridicule, et se permettant même le luxe d’y opposer, sans aucune image de grandes folles, un coupe gay de bandits de grands chemins, complices d’Adam qui reviennent à la charge pour récupérer le butin que ce dernier leur a chipé. Progressiste, le film n’oublie pas non plus de régler ses comptes à l’imagerie hippie alors agonisante, débutant sur une scène de camping du style toute sympathique, mais se clôturant sur une séquence de cruauté menée par cette même jeunesse dite libérée. La route vers Los Angeles n’est plus du tout un chemin vers la liberté, mais qu’une succession de dangers nés avec le vice de l’être humain, le flower power est enterré à coups de haches et avec en filigrane, une critique acerbe de l’arrivisme et du rapport de force capitaliste (je m’autorise le mot capitaliste pour cette fois, puisque le long-métrage se déroule dans les 70’s, sinon je lui aurais préféré le mot plus neutre de libéralisme…Voilà c’est tout pour aujourd’hui, ça fera 111 balles, je prends les chèques cadeaux et les tickets restau). Ce n’est pas tous les jours qu’un film d’exploitation est aussi riche et prompt à l’étude : David Didelot ne s’y trompe pas en nous faisant, en bonus, un long exposé du film et de son contexte, allant du très intéressant (les carrières du film et de ses auteurs, l’analyse de l’œuvre en soit) à l’anecdotique (la carrière d’une meuf certes bonne mais qu’on ne voit que deux minutes dans le film). Des bandes-annonces et un diaporama s’ajoutent aux suppléments d’une galette DVD à l’image restaurée de manière impeccable par Artus Films.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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