La Nuit des Morts Vivants : Précis de Recomposition 4


Focus sur un livre qui réunit onze plumes universitaires proposant toutes de renouveler les axes d’analyse d’un des films les plus décortiqués de l’histoire du cinéma d’horreur : La Nuit des Morts Vivants de George A. Romero.

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University of the Dead

Au rayon cinéma de nos bibliothèques, on trouve souvent deux catégories de livres, qui s’opposent littéralement et littérairement. D’un côté ceux qui tentent de vulgariser le septième art, sa conception et son analyse, et de l’autres ceux qui, au contraire, en font une matière d’analyse plus poussée, aussi moins généreuse peut-être, parce que destinée à un lectorat plus averti et plus lettré. Disons le tout sec, le livre dont il est question ici, s’inscrit entièrement dans cette catégorie d’ouvrages qui ne cachent pas leur propension intellectuelle. Tout est dans le titre. Ou plutôt ici, dans le sous-titre. Le précis dont il est question ici est par ailleurs présenté comme un volume et ne cache pas non plus son origine purement universitaire. Dirigé par Barbara Le Maître, professeure d’études cinématographiques à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense, l’ouvrage réunit onze plumes de professeurs, doctorants ou maîtres de conférences œuvrant aux quatre coins de la France, et propose de renouveler les axes d’analyse de ce film de genre culte qu’est La Nuit des Morts-Vivants (Night of the Living Dead, Georges A. Romero, 1968) qu’on ne vous présente pas, si ce n’est pas pour vous rappeler qu’il s’agit bien entendu du premier volet de la fameuse saga des zombies (les fameux of the dead) qui en compte à ce jour sept. En effet, avec son œuvre singulière, Romero fait partie de ces rares élus, parmi le cinéma d’horreur moderne, à avoir eu son droit d’entrée à l’université avec David Cronenberg, Dario Argento et dans une mesure plus moindre, John Carpenter. Néanmoins, à la différence de Cronenberg et d’Argento, la phase d’acceptation de Romero nuit-des-morts-vivants-2au sein du panthéon des réalisateurs labellisés « que l’on peut étudier », ne s’est pas faite par un passage dans les grands festivals, sorte de caution ultime de l’auteurisation, mais par la dimension politique – dont se défend en grande partie le réalisateur par ailleurs – de ses films qui les ont amenés à venir hanter les amphithéâtres des facultés et à obtenir, ce qu’on appelle communément la carte. Malgré tout, il faut admettre que les axes d’analyses de l’oeuvre de Romero tournent toujours un peu en rond. Une fois que l’on a rabâché la dimension symbolique des zombies, le sous-texte politique, la critique ardente de la société de consommation dans Zombie (Dawn of the Dead, 1979) jusqu’à celle d’internet dans le très moyen Diary of the Dead (2007), que peut-on dire de neuf sur l’oeuvre de Romero ? En promettant de renouveler les axes d’analyse de La Nuit des Morts-Vivants, le présent ouvrage vendait du rêve.

Ne faisons pas de faux suspense, je fais partie de ces lecteurs qui préféreront à mille ouvrages d’analyses épistémiques de l’oeuvre d’un grand réalisateur un seul livre d’entretiens avec le même réalisateur. Ayant moi-même souillé les bancs de la fac pendant quelques années, j’ai toujours été très ennuyé par l’analyse universitaire du cinéma, parce qu’elle m’a toujours paru poussiéreuse, déconnectée, la tête plongée dans les vieux registres écrits par de vieux théoriciens – André Bazin, Gilles Deleuze, Sergueï Eisenstein – sans jamais les remettre en question à l’aune, pourtant, d’une révolution numérique qui a profondément modifié la nature même du cinéma et de sa sacro-sainte valeur ontologique avec laquelle on fabrique, depuis des années, la pensée analytique du cinéma. Le plus souvent déconnecté de la fabrication, la réflexion du cinéma promulguée dans les universités contredit régulièrement, par son étude interprétative des œuvres, la réelle ambition de ces dernières et de leurs réalisateurs. L’ouvrage dont il est question ici, s’il m’a intéressé – de manière plus ou moins prononcée – n’échappe pas aux défauts inhérents à son contexte d’écriture. On a là affaire à un écrit purement universitaire, qui ravira les amateurs de textes codifiés et impersonnels, très bien écrits, avec des mots pensants et un champ lexical redondant – mention spéciale pour la diégèse et le diégétique – ainsi que son flot habituel de citations – certains auteurs allant jusqu’à citer Barbare Le Maître, qui dirige ce volume, et à qui on doit tout de même quelques ouvrages sur la figure cinématographique du zombie tels que Zombie, une fable anthropologique. Si ce type de livre est votre came, sachez-le, vous serez rassasiés et vous en aurez pour vos 17 euros. Ces précis de recomposition, sont par contre à déconseiller à ceux qui, comme moi, ont des poussés d’urticaire en face de textes dont la proportion analytique dépasse – ou annihile, comme le plus souvent ici – les faits concrets liés à l’acte de création même du réalisateur, ses désirs, ses attentes, ses intentions.

La palme revient au texte de Anne Goliot-Lété, To see or not to see : le récit encadré, qui en dehors de son recours un peu poussif au motif – ici celui des surcadrages et des concerts d’interprétations qu’offre l’utilisation des cadres de fenêtres dans le film, qui seraient comme des cadres dans le cadre plus large de l’écran de cinéma – s’octroie une petite excursion du côté de la théorie du montage, qui m’a, en tant que monteur de formation et de métier, fait froncer les sourcils à bien des niveaux tant elle suinte la doctrine universitaire, utilisant des termes dits de montage qui ne sont utilisés en réalité que dans les livres théoriques écrits par ceux qui ne le pratiquent pas – Eisenstein et Murch escomptés – tels que le recours à des expressions comme « blocs de mouvement-durée » et autres théories Capture d’écran 2016-07-01 à 00.00.13fumeuses sur le montage alterné dont la fonction programmatique et classique serait selon l’auteure de montrer « un poursuivi, un poursuivant et une distance à parcourir » ce qui est évidemment une définition très réductrice, un exemple tout au moins, très souvent utilisé pour expliquer simplement le principe du montage alterné dans les cours de faculté. Une pensée du montage qui m’interpelle et me gêne par ailleurs, parce qu’elle conviendrait d’accepter qu’il s’agit là d’une opération programmatique purement technique, où il s’agirait d’appliquer des recettes, des méthodes, applicables à tous les films de la même manière, régies par des règles, des manettes à actionner pour provoquer tels sentiments, telles réactions, comme un bon vieux effet Koulechov. Cette idée du montage est datée et profondément universitaire, elle donne à croire que le travail du monteur est dénué de ressentis et d’instinct et l’enferme dans un diktat de règles de montage – le raccord regard, le raccord mouvement, la règle des 180°, etc – que l’on apprend beaucoup plus sur les bancs des facultés que sur les bancs de montage !

Sachez-le par ailleurs, il m’apparaît compliqué voir même un peu abscons d’entamer la lecture de cet ouvrage sans avoir au préalable vu, voir même revu, le chef d’oeuvre de Romero. Les analyses, parce qu’elles ambitionnent de dépasser le tout venant et de renouveler les axes, d’offrir d’autres portes d’entrées sur le film, nécessitent une bonne connaissance de l’oeuvre et un souvenir frais de ses différentes séquences. L’avantage du livre est de ne pas proposer un même axe d’analyse développé sur 200 pages. Si les textes des onze auteurs réunis forment une cohérence évidente, ils conservent chacun leurs spécificités et un angle d’attaque qui leur est proche. Aussi, cela permet de faire évidemment son marché, de quitter la lecture d’un texte avant la fin, irrité, ou même parfois, en relire un à plusieurs reprise, parce qu’il nous intéresse davantage, nous intrigue, nous nourrit. Malgré tout, on ne peut pas tout à fait admettre que l’ambition affichée par les auteurs est toujours atteinte. Certains textes surfent sur l’analyse habituelle sociopolitique du film : notamment les textes de Teresa Castro et de Martin Goutte, respectivement consacrés à la dimension post-colonialiste du film pour le premier et à sa représentation presque sociologique d’une certaine Amérique rurale et sudiste pour le second. Plus alambiqué, mais néanmoins inspirée dans son genre, le texte de Jessie Martin analyse le noir et blanc du film comme une prolongation, entre autres, de la question raciale, au centre du film, malgré la volonté de George A. Romero. Je ne vais pas revenir un à un sur tous les textes, simplement soulignés ceux qui m’ont le plus interpellé, 1507-1intéressé, questionné. En bien, d’abord, l’étude de Gilles Menegaldo, qui décortique le film de Romero sous le prisme des genres, et de ses influences diverses. Bien documenté, ce texte évite l’écueil de la sur-interprétation et est sans nul doute de tous les textes celui qui impose le plus de factuel. Autre intérêt, celui pour le texte de Jennifer Verraes, qui parvient à enrichir l’analyse de l’original en parlant quasiment uniquement de son remake. Un mécanisme d’analyse très ludique, qui définit bien entendu l’original comme un film inégalable, mais qui met aussi en lumière l’intérêt de la version réalisée par Tom Savini des années plus tard. Enfin, l’analyse de Adrienne Boutang, qui décortique la gestuelle zombie et sa caricature comique, met en lumière la figure du zombie et l’impact de La Nuit des Morts-Vivants dans sa représentation moderne. Edité par Le Bord de l’Eau dans sa collection Cinéfocales, ce livre, vous l’aurez compris, bien dense, mérite vos 17 euros si vous ne faites pas des crises de spasmophilies face aux pensums universitaires. De mon côté, je ne suis pas pleinement client et reste persuadé qu’il y a mieux à apprendre en lisant quelques entretiens de George A. Romero.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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