Belladona


Véritable œuvre expérimentale où l’érotisme croise la poésie et le psychédélisme, Belladonna est un film étrange et sulfureux resté trop longtemps caché et qui ressort sur nos écrans dans une version restaurée.

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Le Bûcher des Plaisirs

Belladonna est un film singulier au sein du paysage cinématographique mondial mais aussi dans le microcosme de l’animation japonaise, un film dont la beauté visuelle et le propos ne se sont pas désagrégés avec le temps. L’histoire de la création du film de Eiichi Yamamoto remonte aux années 1960 à l’initiative du grand mangaka Osamu Tezuka. Ce dernier décide de créer son propre studio, Mushi Production, et lance ses premières productions comme Astro Boy (1963) ou encore Le Roi Léo (1965) – première série animée japonaise en couleur – mais Tezuka porte l’ambition d’attirer un public plus adulte. De cette volonté naîtra l’Animerama, une trilogie érotico-féministe inaugurée par Les Mille et une nuits (Eiichi Yamamoto – 1969), suivi par Cleopatra (Eiichi Yamamoto – 1970) et par Belladonna. Clôturant ce triptyque, ce film scellera le destin du studio, faute d’avoir trouvé son public et ce malgré les ambitions et la qualité de la trilogie. Fable médiévale rock se basant sur les divers récits et légendes autour de la sorcellerie, Belladonna est avant tout – fait surprenant – une adaptation de La Sorcière de Jules Michelet. De cet essai français du XIXème siècle dépeignant une vision romantique de la sorcière, Yamamoto et le scénariste Yoshiyuki Fukada vont en tirer l’histoire de Jeanne, jeune paysanne violée par son seigneur et délaissée suite à cette agression par son amour de toujours Jean. C’est alors que le belladonna_of_sadness_c-554x399Diable apparaît, séduisant la belle Jeanne et lui proposant la force et le pouvoir afin d’assouvir sa vengeance sur ses oppresseurs.

Yamamoto accouche ici d’un film radical, habité qui, comme son personnage de Jeanne, va clamer sa liberté en s’affranchissant du style de Tezuka et en allant chercher – avec son directeur artistique Kuni Fukai – des éléments dans l’art occidental et la culture française – le nom du personnage fait clairement référence à Jeanne d’Arc – en particulier du côté de l’Art Nouveau. On peut voir clairement l’influence d’œuvres de Klimt ou Schiele dans le design des personnages, plus particulièrement dans les figures féminines et Jeanne. Mais ce qui marque dans cette œuvre avant-gardiste est le métissage de différents types d’animation – un mélange d’animations fixes et de scènes animées se permettant des folies visuelles que seule l’animation permet – naviguant entre quelque chose de pur et de primitif, avec une science du détail dans l’esthétique du film très poussée. Yamamoto offre au spectateur une œuvre hybride dans lequel il peut déverser tout son imaginaire propre, l’impliquant énormément dans la narration grâce à ce jeu subtil entre les différentes techniques.

bella2_758_426_81_s_c1Belladonna, c’est aussi l’histoire d’une femme bafouée qui, après un traumatisme, va se reconstruire et prendre sa liberté – ce qui rappelle un peu Elle (Paul Verhoeven – 2016). Le film montre aussi comment l’émancipation de Jeanne va conduire les autres villageois à réclamer leur liberté, reprenant ainsi l’idée de Michelet qui voyait la sorcellerie comme un mouvement populaire et réactionnaire contre l’oppression et l’obscurantisme du Moyen-Age. Le dernier plan est un très bon exemple de cela où l’on voit les villageois assister à la mort de Jeanne sur le bûcher. La colère gronde et on voit les visages des femmes de l’assistance peu à peu se métamorphoser en celui de Jeanne. Elle a transcendé son humanité pour devenir un symbole. A travers cette adaptation, Yamamoto explore la question de la place de la Femme mais aussi du désir de par des scènes d’orgies folles, colorées et aux proportions démesurées où chaque plan met en valeur une Jeanne transfigurée, forte, dangereuse et sexuée et où l’acte sexuel s’acoquine avec la vie mais aussi la mort. De ce film, on retiendra la beauté plastique ainsi qu’une folie créatrice qui se veut ambitieuse et libérée. Un tourbillon d’idées et de trouvailles dont les thèmes ont une étrange résonance actuelle/contemporaine qui fait que l’on avance vers le bûcher le sourire au lèvre. L’enchantement a fonctionné et comme Jeanne, on se sent libre.


A propos de Mathieu Pluquet

C'est après avoir découvert Le Voyage de Chihiro, Blade Runner et L'Exorciste que Mathieu se passionne pour le cinéma; depuis cette passion ne l'a pas quitté. Sinon il aime les comics, le café et est persuadé qu'un jour il volera dans le TARDIS et rencontrera le Docteur (et qu'il pourra lui piquer son tournevis sonique). Ses spécialités sont la filmographie de Guillermo Del Toro, les adaptations de comics et le cinéma de science-fiction.

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