The Witch 6


Estampillé plus grand film de genre depuis It Follows, que vaut vraiment The Witch, film d’épouvante médiévale auréolé d’un succès critique et d’un prix de la mise en scène à Sundance ?

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La Sorcellerie à travers les âges

C’est avec une certaine méfiance que j’approche des films de genre salués unanimement par les critiques, les spectateurs et les prix des festivals. Une méfiance justifiée par le fait que l’emballement autour de certains de ces très bons films est souvent une réaction contrastée au vide qualitatif astronomique laissé dans la production du cinéma de genre depuis plusieurs dizaines d’années. Soyons honnêtes, il n’est pas très compliqué pour un film d’horreur aujourd’hui de surplomber ces concurrents, un peu de la même façon qu’il n’est pas très compliqué pour l’Equipe de France de football de terminer première d’un groupe où se débattent l’Albanie, la Roumanie et la Suisse. Métaphore footballistique de circonstance placée, abordons le sujet qui nous importe. Premier film de son réalisateur Robert Eggers, The Witch est l’un de ces films portés aux nues partout où il passe (ou presque). Prix de la Mise en Scène au Festival du Film de Sundance, le film a été par ailleurs très remarqué au Festival du Film Fantastique de Gérardmer d’où il est quand même reparti bredouille. On pourrait faire les pisse-froids, jouer les esthètes, les spécialistes, ronchonner une fois de plus comme j’avais pu le faire déjà au moment de la sortie de It Follows (David Robert Mitchell, 2014), où je The-witch-movie-reviewm’étais évertué à calmer les ardeurs de ceux qui voyaient dans le film un chef d’oeuvre du cinéma d’horreur alors qu’on était simplement en présence d’un très bon film. L’emballement autour de The Witch étant peut-être plus modéré, je ne réitérerai pas ma logorrhée et préférerai dire tout le bien que je pense de ce film, qui s’il n’est pas non plus un chef-d’oeuvre, est sans nul doute l’un des meilleurs films d’horreur de l’année.

The Witch investit le terrain assez peu exploité du film d’horreur médiéval. Un sous-genre déshérité et ce malgré tout le potentiel que l’on peut trouver derrière les histoires fantastiques, teintées d’occultes et de croyances en tous genre, qui ont façonné l’époque. Si l’on peut penser à quelques exemples comme Le Nom de la Rose (Jean-Jacques Annaud, 1986) ou encore La Chair et le Sang (Paul Verhoeven, 1985) – deux films qui n’exploitaient pas forcément le filon du film d’horreur mais teintaient le drame d’occulte et de fantasmagories – on se rappellera surtout récemment du Black Death (2010) de Christopher Smith, film médiéval embrumé et poisseux sous fond de sorcellerie et de peste noire qui ne lésinait pas sur les séquences gores. Enfin, s’il fallait choisir un film dont The Witch pourrait se réclamer d’un quelconque héritage, ce serait peut-être du Grand Inquisiteur (Michael Reeves, 1968) dans lequel Vincent Price prenait un malin plaisir à brûler tout un tas de gens pour motifs de sorcellerie sans avoir la moindre preuve. Ici, l’action se déroule en 1630, à une époque où le passe-temps du personnage incarné par Vincent Price dans le film sus-nommé avait pas mal de licenciés. On suit l’histoire de William et Katherine, un couple princier qui doit se défaire du joug d’une sorcière du nom de Elizabeth II. Non je déconne. Si le couple s’appelle bien William et Katherine, ils coulent leurs jours heureux non pas dans des palais luxueux de Londres mais dans une maison coupée du monde à la lisière d’une forêt de Nouvelle-Angleterre. Couple dévolu à la cause de Dieu, ils inculquent à leurs cinq enfants une doctrine rigoriste et pieuse. La dévotion du couple va les amener progressivement à voir dans la disparition soudaine de leur nouveau-né puis la perte malencontreuse de leurs récoltes un signe de sorcellerie dont ils imaginent qu’ils pourraient être l’oeuvre de leur jeune fille adolescente.

TheWitchEt c’est là que le film interpelle, intéresse, se densifie. Outrepassons les dithyrambes que le film mérite sur sa réalisation au cordeau, son image d’une beauté funeste qui rappelle autant Bergman que les films embrumés de la Hammer, ou bien encore sa bande son angoissante et soignée, c’est d’abord par les thèmes qu’il aborde dans son substrat que le film prend une ampleur inespéré. Brûlot féministe d’une grande audace, le film envoie au bûcher les brûleurs de sorcières pour re-situer ces drames survenus au XVIIème Siècle à l’aune d’une actualité brûlante et d’un sujet ardent : le fanatisme religieux comme entrave à la libération de la femme. Figure patriarcale effrayante, le père ici incarné par l’excellent Ralph Inesson est le véritable démon du récit. Gourou inculquant son éducation rigoriste à sa petite famille, il est le premier à douter de la fiabilité des femmes qui l’entourent, voyant en elles un nid à bactéries satanistes, une porte grande ouverte pour le démon. A mesure que le scénario quitte le quotidien et le portrait de cette famille religieuse pour s’engouffrer dans les abysses du genre et de l’occulte, tous les regards – y compris le notre, et c’est là la malice du réalisateur qui nous questionne ainsi directement sur notre déformation de pensée – se tournent vers la jeune fille de la fratrie, adolescente en passe de devenir femme et désireuse de se libérer du joug imposé par la morale catholique que lui ont inculquée ses parents. La libération sexuelle de la jeune femme, sa transformation physique, son refus d’obtempérer à un destin qu’on lui a tout tracé de bonne femme au foyer, font d’elle, dans cette Nouvelle-Angleterre puritaine, la cible idéale d’accusation pour acte de sorcellerie.

Brouillant admirablement bien les pistes – Y a t-il vraiment une sorcière dans ses bois ? Cette famille n’est-elle pas simplement en train de délirer ? – le film parvient à dynamiter le canevas du petit film d’horreur codifié pour l’amener vers autre chose, de plus dense, de plus étonnant, une structure narrative qui rappelle à bien des égards les meilleurs M.Night Shyamalan – on pense par ailleurs à The Village (2004) pour bien d’autres raisons – et qui évite l’écueil du simple tour de train fantôme un peu programmatique et idiot – pas de jump scare ici, soyez rassurés – pour en revenir aux sources du cinéma de genre : bousculer les conventions morales et s’autoriser la nécessité d’être irrévérencieux, subversif, progressiste. L’une des plus belles séquences du film intervient dans le derniers tiers, dans une grande envolée libératrice pour la jeune femme – ayant abandonné au grès des minutes son statut de second rôle pour s’imposer comme le personnage principal du film – qui, après avoir littéralement tué le père par l’entremise d’un complice bouc – les séquences mettant en scène notre ami cornu comme conseiller diabolique salvateur, sorte de (mauvaise) conscience invitant la jeune femme à se désentraver sont sublimes – va s’autoriser d’arracher le corset qui lui entrave le buste et l’empêche de respirer depuis tant d’années. Libérer de ses chaînes, elle quitte le domicile familial pour partir vivre sa vie païenne dans les bois, avec d’autres femmes de son âge. Se concluant sur une séquence de sabbat absolument magnifique, le film appuie son propos sur le visage extatique de la jeune femme, enfin libérée délivrée, qui lévite doucement dans les airs. Quand claque le temps du générique de fin, on ne peut qu’admettre que cette fois, la réputation du film n’était pas surfaite. On tient là assurément l’un des grands films de l’année. Alors bien sûr, toujours pas la trace d’un nouveau Carpenter, mais un nouveau né, Robert Eggers, dont il faudra surveiller la croissance et les premières dents.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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