Le corrupteur 2


On profite de la sortie en Blu-Ray des fameux Innocents de Jack Clayton pour vous parler…D’un film injustement méconnu, à la fois dans le spectre henryjamesien et dans celui de sa tête d’affiche, Marlon Brando, j’ai nommé Le corrupteur.

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Principe de plaisir

En toute honnêteté, je n’ai qu’un souvenir très, mais alors très vague du roman Le tour d’écrou. Le séjour tortueux et fantastique d’une nounou intriguée par deux gamins qui la font un peu bader, ce n’est pas a priori, ma tasse de thé, malgré les non-dits, les sous-entendus, les silhouettes flottantes, réelles ou projetées, et même la portée psychanalytique de la chose. Peut-être, en définitive, que le roman de Henry James ne disait pas assez, à force de vouloir rendre tout inquiétant et trouble. D’un classique de la littérature a été tiré en 1961 un classique du cinéma réalisé par Jack Clayton, Les innocents, et qui est réédité en Blu-Ray ce mois-ci, phare de l’actualité vidéo fantastique du moment. Mais à Fais Pas Genre, puisqu’on fait rien comme tout le monde, mais plutôt que « que c’est nous qui décide », ça nous a donné envie d’aborder un film Marlon Brandotrop rarement cité malgré justement ses liens avec trois éléments qui ont tous marqué par leur empreinte le, ou au moins un certain cinéma : Le Tour d’écrou donc, l’acteur Marlon Brando, et le réalisateur Michael Winner aussi célèbre que controversé pour la série des Un justicier dans la ville (1974), avec Élie Kakou, à moins que ce soit avec Charles Bronson.

Le corrupteur a été réalisé en 1971, mais est ce qu’on appellerait aujourd’hui une préquelle aux Innocents. L’action se situe avant l’arrivée de la nurse héroïne du roman de James et suis le quotidien des deux enfants, Flora et Miles, avec leur prescriptrice précédente (jolie et charnelle Stéphanie Beacham), leur tante, et surtout le jardinier/homme de main, interprété par Marlon Brando. Ce dernier fait office d’unique figure masculine, mais en même temps d’ami, à la fois adulte et enfantin, très terrien et poète, dramatique et désinvolte face aux soubresauts du destin : ces paradoxes entiers font vaciller le frère et la sœur qui le prennent dès lors en exemple, au grand dam de leur tante plus rétrograde. Tout ceci ne serait pas bien méchant à la vérité, si cette influence ne prenait une tournure d’abord étrange, puis glauque, et ensuite pour de bon meurtrière. Le petit surprend en effet, et ce au début du film, les jeux érotiques de la perceptrice et du jardinier, pas des plus anodins, car liés au bondage, une pratique sexuelle que l’innocence de nos lecteurs ignore absolument et que je ne me souillerai pas à expliquer autrement que par la corrupteur-1972-03-gcomparaison à un rôti de veau bien ficelé. Le désir de mimétisme, les enfants, propres à eux-mêmes, vont le pousser jusqu’à reproduire point par point ces jeux érotiques, habillés bien sûr, en plein jour, mais bien conscients des notions de puissance et de soumission …

Je pense qu’il n’y a pas besoin d’expliquer qu’à l’époque d’Un Justicier dans la ville, Michael Winner n’en était donc pas à son premier pitch casse-gueule, frappant méchamment dans les couilles de la bien-pensance. Ce qui rend Le corrupteur incroyable, et certainement encore plus actuel dans la société « libérée » d’aujourd’hui, c’est qu’il aborde l’enfance sans mascarade, sans évangélisation ni diabolisation exagérée. Par un ricochet constant, les gamins et les adultes se répondent, si bien que l’influence des uns sur les autres joue comme un miroir illustrant que l’un est l’autre, l’un portant les germes, plantant la graine de l’un et de l’autre. L’enfant est aimant, sincère (les scènes avec le jardinier sont vraiment touchantes, ne laissant aucun doute sur l’affection et le véritable père de procuration qu’il représente pour eux) et entier dans son Amour, mais, comme les adultes, et comme tout être humain, renferme en lui autant de noirceur, d’égoïsme, de désir de combattre, de vaincre, de soumettre, et de dominer. Le ton même du film, léger même dans les scènes qui pourraient être les plus glauques sur le papier, place tout dans le regard des enfants, constamment enjoué, comme sans conséquence, un jeu, alors que peu à peu se noue un drame dont la violence est impensable… L’inoubliable retranscription cinématographique de ce chaos d’Amour et de haine qu’est l’enfance.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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