La Nuit des Diables


Le Chat qui Fume nous propose encore une fois de redécouvrir l’un de ses classiques du cinéma Italien injustement oublié avec La Nuit des Diables de Giorgio Ferroni.

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La Notte dei morti viventi

Réalisateur que l’on lie souvent à la veine néoréaliste du cinéma Italien parce qu’il a contribué à sa façon à enrichir le mouvement avec son film Tombolo, paradis noir (1947), Giorgio Ferroni a pourtant une filmographie davantage tournée vers les films qui font pas genre : films d’aventures avec La Grande Chevauchée de Robin des Bois (1971) en passant par les péplums La Guerre de Troie (1961) ou La Terreur des Gladiateurs (1964), le film d’espionnage New York appelle Superdragon (1966), le western spaghetti Le Dollar Troué (1965) et bien sur le film d’épouvante avec Le Moulin des Supplices (1960) et son avant-dernier film, La Nuit des Diables (1972) dont il est question ici. Adapté librement d’une nouvelle de Tolstoï intitulée La Famille de Vourdalak – déjà adaptée par ailleurs par le pape du gothique italien, j’ai bien sûr nommé Mario Bava dans l’un des sketches de son film Les Trois visages de la Peur (1963) – le film raconte l’histoire de Nicola, un homme moustachu qui porte des cols roulés – pas de doute donc, on est bien en Italie dans les années 70 – qui est retrouvé errant et amnésique dans une forêt. Hospitalisé, il voit arriver à son chevet une femme nommée Sdenka, qu’il semble connaître et qui le met dans des états seconds de fureur. Après un fâcheux accident de voiture qui manqua de peu de tuer une famille de sangliers, l’homme est recueilli par des paysans vivant en autarcie. Il finira par apprendre, à son grand désarroi, que la région est en fait infestée de vourdalaks, des créatures mortes-vivantes dont le passe-temps favori est de boire le sang de leurs victimes. En outre, il semble évident que le film est conçu comme une sorte de relecture italienne de La Nuit des Morts-Vivants (Georges A. Romero, 1968), enfoncer les portes ouvertes par le cinéma américain étant la spécialité du cinéma de genre italien. Aussi les titres italien comme français font évidemment penser à celui du film de Romero, de même que l’allure et le maquillage des vourdalaks – teint blafard, démarche lente – ne cache pas leur inspiration, tandis que la fameuse séquence du mort-vivant pourchassant la voiture de l’héroïne du film américain est ici revisitée à la toute fin du film.

nuit2Néanmoins, le film n’est pas pour autant un faux remake, il s’inscrit aussi dans la plus pure tradition du cinéma gothique italien dont Mario Bava fut l’artilleur principal. La Nuit des Diables reprend l’intrigue de la nouvelle dont il s’inspire et tisse peu à peu son angoisse en plongeant un personnage vulnérable au sein d’une confrérie étrange, où chacun semble suspect et rongé par la folie. L’atmosphère oppressante, teintée d’occulte, est sublimée à chaque plan, bien aidée par la lumière enchanteresse de Manuel Berenguer, les effets spéciaux gores du grand Carlo Rambaldi et la musique envoûtante de Giorgio Gaslini que l’on connaît surtout pour avoir composé les bandes originales de grands gialli comme Les Frissons de l’Angoisse (Dario Argento, 1975) ou Cinq femmes pour l’Assassin (Stelvio Massi, 1974). Exploitant un lieu commun du cinéma et de la littérature fantastique gothique, à savoir le petit village reclus au milieu des bois peuplés d’habitants tous plus étranges et allumés les uns que les autres, le film brouille les pistes, entre le « en fait ils sont tous fous » et un recours total au fantastique. Égrainant peu à peu les indices sur la véritable existence (ou non) des créatures qui semblent terrifier les habitants du village, le film s’engouffre dans les abîmes de la fantasmagorie et y trouve toute sa densité. Toute l’intelligence du scénario est donc de nous prendre continuellement à contre-pied, de nous emmener sur des fausses pistes : démence généralisée, histoire de sorcière, véritable invasion de morts-vivants extérieurs au village, à moins que ce ne soit les habitants du village eux mêmes qui soient les terribles vourdalak ? On s’amusera par ailleurs en constatant à quel point le film partage des atomes crochus avec le récent The Witch (Robert Eggers, 2016), en dehors de son recours au motif de la sorcière – on peut vraiment pas faire plus crochu comme atome – les deux films partagent une ambiance commune, un sous-texte liant l’occulte au religieux, le même plaisir esthétique pour les images dé-saturées et ternes. En outre, évidemment, la même ADN, le même imaginaire gothique hérité de la littérature et la peinture. Ce qui le rend toutefois nettement plus italien que les films de Romero ou de Eggers, c’est sa fascination pour la psychiatrie, véritable sujet matrice du cinéma de genre italien de cette époque, que l’on retrouve à nouveau ici par le biais du personnage du héros amnésique, dont on finit la-nuit-des-diables-edition-1000ex-par penser que tout ce que l’on vient de voir n’était peut-être – on ne peut pas en être certain – que le fruit de sa démente imagination.

Cette nouvelle édition concoctée par Le Chat qui Fume ne comporte pas quelques bonus, elle en déborde ! Jamais avares en suppléments, les matous nous gâtent cette fois de près de 2h30 d’interviews de spécialistes et de membres de l’équipe, ainsi que quelques autres petits cadeaux toujours appréciables tels que la version du film en format VHS, un début alternatif conçu pour le marché français, et même le livre audio de la nouvelle originale de Tolstoï ! Du côté du master proposé, il est d’une beauté parfaite, toujours surprenant quand on connait la rareté des films dégotés par l’éditeur de Montpellier. On ne serait que vous conseiller de privilégier la version originale italienne, tant la bande son de la version française est bien moins riche et dense. Encore une fois, on ne manquera pas de souligner aussi tout le soin mis par Le Chat qui Fume dans la qualité artistique des packagings de ces éditions, qui en plus de sortir des éditions riches en contenus, n’oublie pas non plus d’en faire de beaux objets.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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