Elle 3


Après les Pays-Bas d’où il est originaire, les États-Unis, et re-les Pays-Bas, Paul Verhoeven pose sa caméra en France pour venir foutre un coup de pied au cul du cinéma français avec Elle.

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Cat’s Eye

Parmi les annonces qui font tilt à l’oreille du cinéphile plus ou moins déviant, celles de l’adaptation du roman de Philippe Djian « Oh… », qui avait déjà défrayé la chronique lors de l’obtention du prix Interallié en 2012 (et dont les deux prochaines suites, « Bah… » et « Gbloskte… » sont en préparation), par le trublion Paul Verhoeven et de l’arrivée de ce dernier en France se posaient-là. Paul Verhoeven, dont nous avons également retranscrit la masterclass à la Cinémathèque Française ici, est un cinéaste particulièrement insaisissable, à la carrière aussi troublée que ses films. Exilé aux États-Unis après avoir, lors de ses tous premiers efforts, tapé un peu trop fort dans les racines de ses Pays-Bas (religion, nationalisme, sexualité etc), le Hollandais y a signé des blockbusters tantôt marquants et changeant littéralement la face du business (Basic Instinct et la vague des thrillers érotiques qui a suivi), maxresdefaulttantôt démontés par une critique qui est largement passée à côté des intentions du monsieur (Showgirls). Bien qu’il soit repassé par le pays du gouda (un cliché ne fait jamais de mal) avec Black Book (2006) et Tricked (2012), c’est bien dans notre chère Hexagone qu’on l’a invité à promener sa caméra virulente avec Elle, en l’an de grâce 2016. Pour un baptême franchouillard, Paul Verhoeven ne choisit pas le sujet le plus grand public.

Michèle (Isabelle Huppert) est patronne d’une boîte de développement de jeu de vidéos, célibataire, et fille d’un homme qui est devenu fou en tuant plein de gens dans les années 70 mais surtout, est victime d’une agression sexuelle très violente à son domicile. De par les complications et la notoriété médiatique de son nom de famille due aux éclats meurtriers de son père, elle ne fait pas appel à la police et procède à une enquête toute personnelle pour connaître l’identité de son violeur masqué, qui continue d’ailleurs de la harceler par des moyens pas très élégants. Elle prend naturellement la forme d’un whodunit, où l’attention du spectateur passe d’un suspect potentiel à l’autre (de l’employé qui déteste Michèle à celui qui en est amoureux, en passant par le voisin très serviable et attirant joué par Laurent Lafitte). Ce n’est pas, en réalité, la première partie du film qui est la plus intéressante, même si elle porte les prémices de ce qui va suivre, mais à partir de la seconde agression (oui parce que la Michèle finit par se faire attaquer une deuxième fois par le même gars, y a des jours comme ça) que le film prend son sens, déploie son intérêt…Et sa subversion.

L’identité de l’agresseur est en effet révélée lors de cette seconde tentative de viol, et elle est très loin d’être anodine, plaçant l’héroïne dans une sulfureuse relation de sado-masochime, où la sexualité se mêle au désir, à l’excitation d’être brutalisée…Au plaisir du viol ? Facile de faire alors le même procès qu’aux Chiens de Paille de Sam Peckinpah, en se parant de féminisme maladroit, ou surtout mal placé : Elle est un film de genre, ce qui veut dire qu’il s’aventure dans les zones sombres, plus loin que les autres œuvres, et ce, sans parler de complaisance, mais au moins avec irrévérence. Paul Verhoeven n’a jamais été un cinéaste moral et son irrévérence à lui a toujours été de montrer ce que l’être humain peut avoir de plus pervers, égoïste, brutalement paradoxal et primaire : s’il y a un cinéaste qui s’applique au fameux mythe d’Eros et Thanatos, c’est bien lui. Il ne juge pas à proprement parler comme ces dogmes qu’il fustige à loisir (voir le personnage de Virginie Efira), mais donne l’impression de se moquer par cette distanciation amusée (l’audacieux plan d’ouverture aborde le point de1462290746_ouvelle vue d’un chat), à deux doigts du too much par son outrance psychologique, de jeu d’acteurs, d’écriture, ces éléments qui nous font sérieusement balancer sur notre siège, dans une incertitude de ton que tous les spectateurs peuvent ne pas apprécier.

Surtout il ne faut pas oublier que c’est un cinéaste à nouveau en exil. Libéré des contraintes que Hollywood lui a imposées, Paul Verhoeven poursuit la démarche qui a travaillé sa période américaine, la dérision par le grotesque des individus, et également des genres. Robocop et Starship Troopers sont les deux faces d’une même pièce, bien que l’une ait été couronnée de succès et l’autre un échec. Toutes deux sont des entreprises troublantes de pirater un genre (la science-fiction) et par extension un pays (les États-Unis et leur politique nationale et internationale) de l’intérieur avec un cinéma violent et caricatural, au discours aussi clair que parodique, pour mieux montrer les vices de chacun d’eux. Ce que Verhoeven a fait avec ces deux excellents ouvrages de science-fiction et les States, il le fait tout simplement en 2016 avec le drame national et la France. C’est pourquoi le casting est digne d’un film populaire et le scénario s’encombre par exemple de plusieurs axes parallèles de cocufiage au sein du monde CSP++ auxquels appartiennent nos personnages principaux…Le cinéaste a tout à fait compris ce que qu’était notre cinéma grand public, et il l’a perverti, vicié, caricaturé, avec l’apparence de le respecter : c’est ainsi que la bousculade du cinéma français vient d’un étranger de 78 ans. Chers compatriotes, Paul Verhoeven nous emmerde, et on l’en remercie bien.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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