10 Cloverfield Lane 1


Spoilers

Huit ans après l’étonnant Cloverfield (Matt Reeves, 2008) – qui avait relancé la mode du film de monstres géants, en même temps qu’il donna un coup de fouet au film de found footage – débarque une suite innatendue, 10 Cloverfield Lane.

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La Boîte de Pandore

S’il y’a bien une chose que J.J Abrams sait particulièrement bien manier – en dehors des lens flare – c’est le marketing. Depuis ses séries Alias (2001-2006) et Lost (2004-2010) il n’a eu de cesse d’utiliser le même outil promotionnel : le mystère. Théorisé par lui-même sous le nom de Magic Mystery Box, le concept consiste d’abord à limiter la promotion d’un film à des teasers mystérieux et minutieux, et dans le cas des séries, à faire en sorte que le spectateur suive avec intérêt l’intrigue d’épisodes en épisodes, désireux de découvrir enfin ce qui se cache derrière les mystères disséminés ici et là. Qu’est-ce que la fumée noire dans Lost, les disparus ? Qu’est-ce que renferme le train de la bande-annonce de Super 8 (J.J Abrams, 2011) ? Qu’est devenu Luke Skywalker dans Star Wars : Le Réveil de la Force (J.J Abrams, 2015) ? Ou quel est ce monstre qui attaque New-York dans la vidéo promotionnelle de Cloverfield (Matt Reeves, 2008) ? C’est par la même recette que cette suite assez peu attendue, il faut bien l’avouer, du premier opus, intitulée 10 Cloverfield Lane – un titre déjà chargé en mystère qui a su engendrer très peu de temps avant sa sortie un buzz retentissant – la bande-annonce étant tombée pile un mois avant l’arrivée en salles du film. A l’heure où Marvel et consorts inondent le web de bandes-annonces (au pluriel), teaser du trailer, et trailer du teaser, J.J Abrams et sa production Bad Robot préfèrent jouer sur l’attente et la surprise pour susciter l’envie spontanée chez les spectateurs de découvrir un film dont ils ne savent rien, ou presque rien.

10CloverfieldLane-2Réalisé par un wannabe du nom de Dan Trachtenberg – il s’était fait remarquer uniquement pour un fan-film adapté du jeu-vidéo Portal, intitulé Portal : No Escape (2011) – cette suite étonne parce qu’elle paraît, pendant une heure vingt n’en être pas une. Prenant le contre-pied direct du premier volet – aucune caméra pseudo-amateur ici, grand bien nous en fasse – 10 Cloverfield Lane est un véritable thriller claustro. Le film suit le parcours de la jeune Michelle – interprétée par la très très belle Mary Elizabeth Winstead vue dans Scott Pilgrim vs. The World (Edgar Wright, 2010) et Boulevard de la Mort (Quentin Tarantino, 2007) – qui se réveille dans une cave après un accident de voiture. A la voir enfermée, nourrie par cet inquiétant homme incarné par le toujours monstrueux John Goodman, on pourrait penser un instant revoir Room (Lenny Abrahamson, 2016) sorti quelques semaines plus tôt. Elle même pense d’abord avoir été kidnappée par un prédateur sexuel ou au mieux par un fêlé conspirationniste. Ce dernier lui explique en effet qu’il ne la retient pas prisonnière, mais qu’il lui aurait sauvé la vie après une attaque chimique d’envergure. A ce stade, le lien avec les événements de Cloverfield – l’attaque de la ville de New-York par un monstre géant non-identifié – ne semble pas concorder avec la théorie du bonhomme. Aussi, le film étonne parce qu’il parvient jusqu’au dernier tiers à nous faire oublier qu’il appartient à une néo-saga, ce qui permet de l’apprécier à sa juste mesure, comme un thriller psychologique et un survival lorgnant par moment vers une (éprouvante) épouvante particulièrement anxiogène.

Là où le film emporte la mise (en scène), c’est aussi dans sa proportion à créer des retournements de situation qui ne font pas flop. Axé sur le point de vue de la jeune femme emprisonnée et désireuse de s’enfuir – elle remet sérieusement en doute le bien-fondé des allégations du gros Goodman – le scénario réussit le tour de force d’emporter le spectateur, avec son héroïne, dans la même quête de liberté et de vérité. La mise en scène étouffante de ce huis clôt caverneux, rend les espaces de cet abri anti-atomique de luxe aussi irrespirables pour les personnages que pour les spectateurs. Ainsi, quand la jeune femme parvient, aux détours d’un repas, à voler les clés au nez et à la ceinture bedonnante de son ravisseur, puis à tenter une évasion, nous ressentons la même tension qu’elle et le même désarroi de constater que dehors, il y a bien ce danger dont son ravisseur/sauveur lui avait touché deux trois mots. Le film fascine par sa facilité déconcertante à enchaîner ainsi plusieurs retournements de situations, tous tournant par 10-cloverfield-lane-critique-goodman-winstead-gallager-jr1ailleurs autour de la personnalité trouble du personnage de John Goodman, sans jamais tomber pour autant dans la facilité d’écriture ou la surenchère boursouflée.

Puis, vient le dernier tiers du film, où l’héroïne, endurcie par son isolement sous-terre et les différentes épreuves qu’elle a du y traverser parvient enfin à en sortir. A ce stade, le réalisateur parvient, par l’habilité qu’il emploie dans l’utilisation du son, à un sommet de mise en scène : Michelle, emmitouflée dans sa combinaison et cachée derrière un masque à gaz fait-maison, contemple le ciel et les champs de maïs alentours. La paranoïa s’effondre à mesure que les signes extérieurs de normalité se manifestent. Derrière elle, des oiseaux s’envolent, chantants. Laissant tomber son masque et relevant la tête pour respirer l’air frais du dehors, la nature déploie un orchestre de sons et d’ambiances qu’elle n’a plus entendu depuis longtemps. L’image rappelle à bien des égards certaines émotions traversées par le personnage de Michael Shannon dans Take Shelter (Jeff Nichols, 2012) dans lequel il était déjà question d’un abri de protection et de la peur d’une catastrophe imminente. Le film traverse – derrière la malice à mener en bateau le spectateur jusqu’à ses dernières images -je n’en dirai pas plus – des thématiques fortes, qui résonnent avec l’actualité et la peur grandissante d’une attaque terroriste inédite, utilisant des produits chimiques. Pour toutes ces raisons, 10 Cloverfield Lane entre sans nul doute au panthéon des grands films de science-fiction qui disent quelque chose de leur époque – quelque part entre La Guerre des Mondes (2005) de Steven Spielberg et certains des meilleurs films de Jack Arnold, sur la peur du nucléaire – et nous rappelle qu’il est tout à fait possible de faire des suites à Hollywood qui ne soient pas simplement un duplicata abscons de l’original. Bon dieu de merde, que ça fait du bien.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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