Zootopie 2


Disney surprend son monde avec l’un de ses meilleurs films depuis longtemps, buddy-movie matiné de polar, le film est aussi une critique grinçante en forme de miroir déformant de notre société actuelle. Brillant.

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Le Renard et la Lapine

Si vous nous suivez depuis l’ère où nous avions un autre nom, vous savez qu’ici, on aime défendre l’idée qu’il y’a des sympathisants du mauvais genre partout, y compris chez les studios Disney. Nous avions d’ailleurs consacré un grand dossier à la question, bien-nommé Disney et le Cinéma de Genre, que nous vous invitons à relire en marge de cet article qui y trouvera désormais sa place. Et oui. Car sous ses atours d’énième mignonnerie animalière anthropomorphique, le nouveau film des studios Disney, Zootopie, décèle bien des surprises. Le pitch est assez simple. Zootopie est une ville bien étonnante, puisque seuls les animaux y habitent, dans un monde, somme toute, où l’homme n’a visiblement pas lieu d’exister. Plus étonnant encore, les animaux vivent dans cette métropole en totale harmonie les uns avec les autres, melting-pot social et racial complet, les prédateurs avec les proies. Le film suit le parcours de Judy Hops, une lapine bien décidé à entrer dans la police – elle est le premier lapin à y parvenir – et qui désireuse de faire ses preuves, se met en quête d’une loutre mystérieusement disparue. Aidée par le renard Nick Wilde – un futé qui sait flairer zootopieslothles arnaques parce qu’il est lui-même virtuose dans le domaine – Judy va mettre à jour un complot politique incroyable.

Avec Zootopie, Disney revient aux sources de ses inspirations matricielles. Si le motif des animaux qui parlent est récurrent dans l’histoire des studios – de Dumbo (1941) à Bambi (1942 jusqu’à Volt, Star Malgré lui (2008) – celui de l’animal anthropomorphique, qui se comporte comme un être humain et lui empreinte silhouette, gestuelle et sentiments, l’est tout autant – on pense bien sûr à Basile, Détective Privé (1986) ou bien encore à Robin des Bois (1973) auquel le personnage de Nick le renard est un évident clin d’œil. C’est en fait aux fameuses Fables de la Fontaine qu’il faut remonter. Véritable sources d’inspirations pour Walt Disney – il en adapta plusieurs d’entre elles dans ses Silly Symphonies (1929-1939) – ces petites histoires moralistes avaient pour but d’éclairer les hommes sur leurs conditions, de tendre un miroir déformant sur la société, les mœurs et les puissants. C’est exactement l’engagement pris par Disney avec son admirable Zootopie, qui abandonne au passage la forme éculée de la bluette made in Broadway – pas de chansons ici – pour revenir aux sources de ses inspirations premières : les fables et les codes du cinéma de genre. Car oui, Zootopie à bien des égards emprunte son canevas à de multiples genres : intrigue de polar, duo comique de buddy movie policier – on pense bien évidemment à L’Arme Fatale (Richard Donner, 1987), Tango et Cash (Andrei Konchalovsky, 1989) ou bien encore Rush Hour (Brett Ratner, 1998) – le film se permet même quelques incartades du côté d’un cinéma angoissant proche d’une pure horreur classique, s’amuse à rejouer Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) dans une parodie hilarante, tout en dévoilant progressivement une sous-intrigue de thriller politique comme on savait si bien en faire dans les années 70, dans la lignée des Hommes du Président (Alan J. Pakula, 1976).

cinema.zootopie-ces-animaux-qui-nous-ressemblentUtopie ? Dystopie ? Le film même s’il est une vraie comédie, propose avant tout un miroir déformant de notre société comme le proposait déjà La Fontaine en son temps. Au fil du film, le concept d’harmonie totale entre les animaux – les lions ne croquent plus les zèbres – volent en éclat quand des prédateurs le redeviennent brusquement. Médias et politiques alimentent le brasier, très vite, le fameux amalgame – mot très à la mode en ce moment – est fait. On dévisage les prédateurs dans la rue, le guépard obèse chargé de l’accueil à la Police Municipale est placardé – au passage, il s’agit surement de l’un des premiers personnages de l’univers Disney ouvertement gay ! – par crainte qu’il n’effraie les citoyens. Difficile de ne pas y voir une évidente métaphore de ce que peuvent vivre les musulmans du monde entier, depuis ce triste jour de septembre 2001. Mais le film ne s’arrête pas là. En plus de tirer à boulets rouges sur le racisme, il dénonce avec virulence le sexisme ordinaire, qui plus est au travail. Le film montre habilement à quel point il peut être compliqué pour des jeunes femmes d’être prises au sérieux dans certains milieux professionnels machistes comme celui de la police. La jeune lapine Judy Hopes n’est pas prise au sérieux par son supérieur – un buffle qu’on ferait mieux d’appeler mufle – qui plutôt que de lui donner des affaires dignes de son insigne – elle a fraîchement été nommée lieutenante – préfère la reléguer au rang de pervenche. Si Judy ne l’entend pas de cette oreille, elle va devoir redoubler d’efforts et faire ses preuves en s’attaquant à une enquête sans l’accord de son supérieur hiérarchique. Avec sa gouaille, son positivisme à tout épreuve, son courage et sa dimension féministe, la jeune lapine rejoint le rang des héroïnes Disney libérées, délivrées : aux côtés de Raiponce (Byron Howard/Nathan Greno, 2010), de la princesse Merida de Rebelle (Brenda Chapman/Mark Andrews, 2012) ou de La Reine des Neiges (Jennifer Lee/Chris Buck, 2013). Vous me direz souvent qu’il n’est pas neuf pour Disney Sans-titre-1de se pourvoir en moraliste de la société, qu’il y a toujours eu dans les films des studios ce côté angélique plein d’espoir. Certes. Mais pour le coup, l’aspect mordant et grinçant de cette fable moderne va jusqu’à fustiger les hommes et femmes politiques qu’elle accuse ouvertement d’instrumentaliser la peur et la haine des autres (le fameux amalgame) à des fins électoralistes ! L’audace est énorme venant d’un studio qu’on affuble souvent des pires préjugés : de la mièvrerie au mieux, de l’inconsistance au pire.

Non ! Qu’on se le dise, depuis qu’une bande de hippies s’étant rencontrés sur les bancs de la CalArts – l’école créée par Walt Disney en son temps, d’où sortent la majorité des animateurs Disney, Pixar et d’autres esprits libres comme Tim Burton – a pris les rennes du studio, le ton des films produits a clairement évolué : plus politique, plus progressiste, plus rebelle. On peut fustiger tant que l’on veut le canevas musical façon opérette de Broadway de La Reine des Neiges (2013) il n’en demeure pas moins que l’héroïne principale est à elle seule une avancée considérable dans la représentation de la femme à Hollywood. Variation autour de la thématique du très raté Les Mondes de Ralph (2012) déjà réalisé par Rich Moore – où un méchant de jeu vidéo pourtant très gentil en avait déjà marre qu’on le prenne pour ce qu’il n’est pas – ce Zootopie s’impose comme le meilleur film Disney des dix dernières années et promet de beaux jours à venir pour ce studio en peine dans les années 2000. Moralité. 


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.


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2 commentaires sur “Zootopie