The Thing 1


Événement pour tous les amateurs de cinéma de genre (donc a priori pour les lecteurs de Fais pas genre, ou alors c’est qu’ils se sont gouré de site), The Thing réapparaît dans nos salles d’obscures en ce début d’année 2016. Faute de pouvoir papoter d’un nouveau film du grand John Carpenter, autant se pencher à nouveau sur ce classique des 80’s.

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L’Apocalypse selon Saint John

C’est assez fascinant, quand on commence à bien connaître la filmographie d’un cinéaste qui a plusieurs décennies de carrière et au moins une dizaine ou quinzaine de longs-métrages à son actif, d’identifier le climax de leur carrière. Ces années où il semble être à son plus haut degré de maîtrise, de vigueur cinématographique, et où il enchaîne peut-être deux ou trois ou quatre films qui font tous date. C’est variable et pas forcément lié à l’expérience du réalisateur, si on considère par exemple que les films les plus aboutis de François Truffaut sont certainement les trois derniers (du Dernier Métro à Vivement dimanche) tandis que pour Francis Ford Coppola c’est plutôt au début de sa carrière (du Parrain à Apocalypse Now). Une filmographie est particulièrement marquante dans cette réflexion : celle, exemplaire, d’un Alfred Hitchcock qui s’est « contenté » de réaliser, de 1957 à 1962, que des chefs-d’oeuvre à la suite et pourtant fort différents, j’ai nommé Sueurs froides, La mort aux trousses, Psychose, et Les Oiseaux. A mes yeux, John Carpenter (qu’on sait très influencé par le maître britannique) a eu lui aussi une période d’acmé, où il était le plus audacieux, le plus surprenant, le plus marquant. Elle débute par Halloween en 1978, passe par l’éblouissant Fog en 1980, retombe un peu avec New York 1997 en 1981 avant d’atteindre son apothéose avec The Thing, sorti en 1982.

the-thing-3Dans ce remake de La chose venue d’un autre monde (Christian Nyby et Howard Hawks, non crédité au générique), Carpenter pose sa caméra dans un centre scientifique américain en Antarctique, peu à peu décimé par une étrange entité sans forme propre qui prend possession de chacun des êtres vivants, des chiens aux membres de l’équipe…Le canevas est simple, identique à celui du prédécesseur de 1951. Cependant dénué du sous-texte propagandiste de la SF d’alors en plein anti-communisme, The Thing version Carpenter est bien un film des années 80 et de manière générale d’une époque post-crise, conçu après la chute des idéologies et le crépuscule des idoles doctrinaires. Le retour du politique, ce sera pour Johnny (et le reste du monde) plus tard, sous l’ « America is back  » de Ronald Reagan que le réalisateur épinglera dans la farce Invasion Los Angeles (1988), une histoire elle aussi basée sur une présence extra-terrestre invisible à l’œil nu et qui prend possession des gens. Bien, bien possession, si vous pensez comme moi à la fameuse scène de cul.

S’il y a bien un Kurt Russell qui a d’abord le beau rôle en chef de la bande désigné par ses pairs face au danger et ayant toujours un coup d’avance sur le physique ou l’intelligence de ces camarades, même lui finit par perdre pied, tremblant, sombrant dans une folie méfiante l’obligeant à ne plus lâcher son lance-flammes. L’entité se propage d’individu en individu, dès lors, qui l’a déjà en lui ? Comment savoir qui l’a ? La personne qu’on a face à soi, est-elle infectée et obéit-elle déjà psychologiquement à l’entité ? Atteignant une angoisse viscérale au moins aussi palpable (bien que moins charnelle) que celle d’un Bug (William Friedkin, 2006), le long-métrage se déleste vite des certitudes à la fois quant aux personnages (qui est humain, qui ne l’est plus) et de sa perception des codes (comme précisé plus haut, tout le monde finit par péter un câble sans qu’il n’y ait de personnage principal uniformément solide). Allant au bout de son histoire et de ses personnages, au bout de sa logique même, The Thing emmène peu à peu le spectateur dans une impasse où l’on se prend à suivre des protagonistes dont l’issue ne laisse quasiment aucun espoir. Si vous avez peur des spoilers, je peux vous rassurer en vous disant que tout le monde ne meurt pas à la fin, mais ce n’est pas pour autant que vous sortirez de la salle avec le sourire.

the-thing-1982-stillJohn Carpenter lui-même ne s’y trompe pas en qualifiant The Thing de premier volet de sa « trilogie de l’Apocalypse » (composée du sus-nommé donc, du Prince des ténèbres (1987) et de L’antre de la folie en 1994) : il y fait preuve d’un nihilisme abyssal, où la survie même devient dérisoire face à l’isolement, la suspicion, et cette fameuse entité métamorphe que l’on devine être d’origine extra-terrestre. On ne peut pas dire que le cinéaste californien eut été un grand optimiste lors de ses réalisations précédentes : dès la fin de Dark Star (1974), film de fin d’études, on pouvait s’en rendre compte. The Thing ne fait que poursuivre une thématique chère à Johnny en poussant le cran encore plus loin. Les notions de mal invisible et invincible qui font la force du tueur d’Halloween, incapable de mourir, et du brouillard fantomatique impalpable et insaisissable de Fog (à ceux qui rient en entendant dire que Carpenter est un grand cinéaste, je m’esclaffe à mon tour en songeant aux scènes où il arrive à installer un climat de peur en ne filmant…Rien, au sens propre du terme) sont poursuivies avec The Thing jusqu’à des débordements graphiques qui étonnent quand on connaît le goût davantage pour le suspense que Carpenter a hérité de Sieur Hitchcock. Ouvertement Nouvelle Chair, les êtres contaminés par la chose sont brutalement transformés, leurs corps maltraités, fondus, déchirés, avec un réalisme sensoriel qui évoque forcément David Cronenberg. Là où dans les films précédents du cinéaste, le mal semblait être partout mais extériorisé (le brouillard)/personnifié (Michael Myers) dans The Thing, il atteint son paroxysme en éclatant, les corps, de l’intérieur. On retrouvera une posture similaire deux décennies plus tard avec un Ghosts of Mars (2001) fun mais bien moins frappant, où les possédés subissent eux aussi des modifications physiques, dans une moindre mesure.

De la paranoïa, à cause d’un ennemi indétectable qui conquiert les individus de l’intérieur puis les fait imploser….Est-ce qu’il vous en faut encore pour considérer la ressortie de The Thing comme indispensable aux heures sombres de 2016 ?


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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