Gaz de France 2


Vous rêviez que Philippe Katerine soit un jour élu Président de la République ? Benoît Forgeard l’a fait dans Gaz de France, un OFNI qui malgré son imperfection fait mouche au sein du cinéma français.

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Liberté Égalité Absurdité

Le film politique est devenu ces dernières années un sujet de choix, de plus en plus fréquent dans nos salles obscures puisqu’ont été lancés avec notoriété des films comme L’exercice de l’État (Pierre Schoeller, 2011), Quai d’Orsay (Bertrand Tavernier,2013) un peu plus loin Le candidat (Niels Arestrup, 2006) et le pionnier du biopic français sur un président encore en activité, La conquête (Xavier Durringer, 2011). Par le prisme politique, rien d’étonnant à ce que le thème soit à la mode : c’est déjà l’orientation tactique de nos dirigeants eux-mêmes que de montrer davantage leur vie privée, paraître toujours plus transparents, toujours plus faussement proches de nous autres plébéiens. Alors là où l’intimité d’un Charles de Gaulle ou d’un François Mitterrand, personnages à la stature lointaine (ce n’est pas pour rien qu’il n’y a aucun autre biopic de ces deux-là que le troublant Le promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian (2005), justement distant et prenant un couvert fictif) peut être assez inaccessible pour éloigner une retranscription cinématographique, il n’y a plus de quoi s’étonner aujourd’hui, dans gdf-2une société sur-communicante, de voir sur grand écran l’envers du décor des campagnes présidentielles contemporaines et autres machinations de l’appareil exécutif. Sur le ton, on a certes eu le droit à des films divers, très secs et réalistes comme à des plus orientés vers un genre en particulier (le thriller pour Le candidat, la comédie pour ne pas dire la parodie dans La conquête) mais aucun n’est allé aussi loin, dans son délire et sa particularité, que Gaz de France.

Dans les années 2020, le président Bird est dans une mauvaise passe, au plus bas des sondages. Son conseiller, Michel Battement, réunit alors une équipe de gens normaux, dans le civil, mais aussi différents les uns que les autres, pour trouver l’idée qui repropulsera le chef d’État au top de sa côte de popularité. Enfermés dans un sous-sol, espèce de vide-grenier élyséen où les photographies officielles de Chirac, Sarkozy et Hollande prennent la poussière, leur brainstorming, et les rapports entre eux et avec le président, sont prétextes à une foutrée d’idées cons et de situations ou dialogues non-sensiques (au hasard, « Ça me fait de la peine qu’elle ne se souvienne pas de moi, alors qu’on est quand même restés ensemble pendant plus de deux ans »), rendus d’autant plus déstabilisants par un jeu des comédiens dévitalisé pas éloigné du stoïcisme désespéré d’un The Lobster (Yorgos Lanthimos, 2015), et un rythme qu’on peut juger quand même comme assez lent, certainement trop. On n’exagérera rien en disant que ça peut être sacrément hermétique et passer pour très con, voire vide, pour qui ne goûte pas à la posture…Mais ce n’est pas mon cas.gaz-de-france

Hormis ce problème de rythme tout de même assez palpable, Gaz de France réussit à dérouler un univers dans lequel on croit malgré ses audaces. Science-fiction (clairement, on parle de robots et de multiples sous-terrains sous l’Élysée, produits d’une technologie avancée) en huis-clos presque cheap où les comédiens sont filmés sur un fond vert d’une qualité discutable, le réalisateur Benoît Forgeard, en un tour de force qui n’en a pas l’air, soutient le pari de rendre crédible un monde faux et qui ne cherche même pas à le cacher. Comment ne pas voir là une adéquation de la forme avec le discours de Gaz de France, fustigeant la vacuité du discours et des volontés politiques actuelles sacrifiés sur l’autel de la quête ego-centrée du pouvoir, et ce avec une parodie transversale de tous les médias (chaînes d’infos en continu, internet, réseaux sociaux…) qui contribuent à cette vanité généralisée de la communication ? Sortez votre copie double, mettez vos nom et prénom en haut à gauche : vous avez deux heures.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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2 commentaires sur “Gaz de France