Consumés


Après des années à annoncer qu’il voulait passer à l’écriture de roman, David Cronenberg sort enfin son premier livre, Consumés, l’occasion pour nous d’inaugurer notre nouvelle rubrique « Lectures ». Attention néanmoins, notre article dévoile un peu de l’intrigue du livre (mais pas trop).

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Consternés

Si il y avait un livre attendu avec une étrange impatience en cette rentrée de Janvier c’était bien Consumés, le premier roman du réalisateur canadien David Cronenberg. Etrange impatience, disais-je, car si je dois reconnaître que si le cinéaste déploie au sein de sa filmographie un certain talent d’écriture comme de mise en scène, son cinéma m’écœure la plupart du temps…Au moins il me touche d’une certaine manière et c’est toujours mieux que de m’ennuyer. La plupart des loustics qui écrivent ici ne partagent pas mon avis, ils lui ont même consacré un grand dossier à l’époque de la sortie de A Dangerous Method (2009).  Soit, allez savoir pourquoi, je m’étais fait une joie de réserver quelques soirées de janvier pour lire sous un plaid, une tasse de thé à la main (allons-y dans les clichés, en vrai je suis étalée sur le lit les jambes contre le mur et mon thé est froid) pour dévorer cet intriguant Consumés.

Consumés c’est donc l’histoire de Nathan et Naomi, un couple de journalistes pigistes amoureux de la technologie passant leurs vies à se croiser dans les terminaux d’aéroport. Les deux jeunes adultes enquêtent sur des affaires sur des continents séparés, deux investigations qui finiront, c’est inéluctable, par se rejoindre. Naomi se retrouve à Paris, logée à titre gracieux au Crillon enquêtant sur un couple de philosophes enseignants à la Sorbonne, des Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre modernes qui couchent avec leurs étudiants, mais ça aussi c’est inéluctable, si t’es un intellectuel tu dois partager l’intégralité de ton savoir hein. Madame finie dévorée par Monsieur qui a disparu sans laisser de traces et Naomi cherche à prendre contact avec ce dernier pour les besoins de son article. Pendant ce temps Nathan râle en Hongrie, penché sur les seins cancéreux parce que sa chérie lui a piqué l’objectif qui aurait été parfait pour prendre l’opération en photo. C’est là que les ennuis commencent pour la lectrice – ou le lecteur mais pourquoi diable tout mettre au masculin ? – : Cronenberg se perd dans les multitudes de marques et de descriptifs qui frôlent le copié-collé d’une fiche technique de la Fnac, donnant une impression de sponso cachée de blog tout au long du roman. Des différents objectifs et piqués d’appareils photos, aux comparatifs Iphone versus Blackberry, en passant par le portrait complet d’une tasse Nespresso…. Vous ne me croyez pas ? Voyez donc :

Nathan était précisément en train de boire un Roma, dans la tasse et la soucoupe fournies, toutes deux en céramique blanche et élégante avec le logo N fendu en deux, en relief, qui descendait en piqué dans un petit recoin carré biseauté, de lettres coiffées de vert, sous chacune, déclarant « Collection Nespresso – Made in Portugal ».

ou encore « Elle finit par trouver le clé USB verbatim 64 GB rouge en forme de cercueil » et j’en passe et des meilleures… A croire que le réalisateur manquant d’inspiration cherche à gratter des lignes en ajoutant des descriptions en buvant son café, comme je le fais avec mon mémoire pour atteindre le nombre de pages demandé – et si jamais mon directeur de mémoire passe par là, je veux qu’il sache que je comprends entièrement sa douleur et que j’arrête d’écrire en buvant du café, promis !

Si je saisissais sans peine où il voulait en venir avec son amas technologique, j’ai tout de même été lassée et énervée quant il en rajoutait une couche avec la typologie complète du Paris rêvé à base de Truffaut et de « mauvais garçons à la Jean-Pierre Léaud » truffés – sans mauvais jeux de mots – de clichés d’un Paris de Nouvelle Vague, où les héros marchent dans des rues pavés et où l’on parle « en français dans le texte ». On y passe également par la description quasi-complète de la chambre au Crillon dans laquelle on sent sans peine que le désormais écrivain y a passé plusieurs heures en lisant les Inrockuptibles ce « magazine français décalé et insolent spécialisé dans la culture et le cinéma » Quelqu’un pour lui dire que ce n’est plus le cas depuis un moment ? Ne l’ayant pas lu en langue originale, c’est à dire en anglais, je me dois d’arrêter tout de suite mes jugements de valeurs sur le style étrange et mauvais de Cronenberg, peut-être que c’est un malheureux problème de traduction. Donc attaquons-nous à la forme du roman.

Dans la forme l’intrigue ne perd pas de temps pour se poser, nous sommes tout de suite plongé dans un écran You Tube à l’intérieur des pensées de Naomi. Je ne sais pas si l’on doit mettre ça sur le dos d’une éventuelle identification inconsciente mais j’ai l’impression que le roman tourne beaucoup plus autour du personnage féminin qu’autour de son alter-ego, Nathan, qui lui est trop occupé à photographier une fille se mangeant la peau dans un état second, Cronenberg a peut-être vu les films de Marina De Van lors de son passage au Crillon ? Dans cet univers faussement ultra-connecté – ouais ok Skype quoi – Cronenberg cherche à insuffler des théories de cinéma direct, cinéma vérité, sorties tout droit des années 1960. On comprend facilement où veut en venir l’auteur et la fin arrive comme un cheveu sur la soupe, bien trop rapidement et un peu bâclée. Il a visiblement plein d’idées qu’il jette sur le papier sans plus s’attarder par la suite. Je lui donne un point positif pour balancer le temps d’un chapitre sur les coulisses du festival de Cannes.¹David-Cronenberg-Consumes-240x368

Bref dans tout cela, si je sens bien une vaine tentative de l’auteur de me faire entrer dans son histoire – où l’on peut voir en surface ses obsessions déjà présentes au sein de ses films, concernant l’ultra-technologique et le toujours plus connecté mais où personne ne tweet, soit dit en passant – je peine à rentrer dans ce scénario d’une vaste conspiration entre étudiants et professeurs se servant de cette hyper connectivité et ce monde virtuel, qui devient de plus en plus réel et ancré dans notre société et dans laquelle les forces de l’ordre peuvent se sentir dépassées. Un monde où la technologie peut faire passer le vrai pour le faux, où la technologie peut tromper le monde entier à base de calculs savamment découpés dans un champ de vision adéquat. Vaine morale également, tant l’histoire – malgré les désespérantes descriptions pour que le lecteur se trouve des points communs aux personnages – ne me paraissait pas plausible. Qui loge à titre gracieux au Crillon ? Qui entre deux vols peut s’acheter un Iphone 6 sur un coup de tête ? Ou encore un Macbook Air mais celui avec le lecteur de cartes flash ? Si c’est ça être pigiste, alors d’accord je veux bien !

¹ L’auteure, afin de préserver sa réputation de princesse s’abstiendra de commenter sur le fait qu’il n’y a pas vraiment de scènes de sexe, et que ça l’a beaucoup déçue car c’est trop survolé et que Cronenberg nous a habitués à mieux que ça.


A propos Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie et a écrit un mémoire de recherche s'intitulant "Du masque neutre au masque numérique - Le corps de l'acteur à l'ère de la capture de mouvement", et le titre en jette plus que le contenu !

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