Tuer le père 2


Ce n’était pas si loin et ce n’était pas dans une galaxie lointaine… En 2012 alors que le monde entier attendait avec inquiétude sa destruction, c’est un tout autre séisme qui ébranla la planète : l’annonce surprise du rachat de Lucas Films par le mastodonte Disney. Un article écrit avant la sortie en salle du septième épisode puis mis à jour après la sortie médiatique récente de George Lucas à l’encontre de Disney.

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Tuer le père

L’annonce du rachat de LucasFilm par les studios Disney créa d’emblée une sensation trouble chez les fans de la saga intergalactique. Certains étaient malheureux de voir, d’une part, leur saga mythique tomber du côté obscur de la force économique de Mickey quand d’autres étaient heureux, par ailleurs, d’apprendre que c’était synonyme de mise en chantier d’une nouvelle trilogie. Les réactions de haine et de scepticisme furent, admettons-le tout de même, bien évidemment les plus nombreuses. Et alors que le septième volet de la plus grande saga de l’histoire du cinéma cartonne au box-office international, quelques esprits restent encore bloqués, rechignant à accepter la qualité d’un film qu’ils jugent être, de fait, une hérésie. Et pour cause, beaucoup estimaient alors ou estiment toujours, assez bêtement je dois le dire, que l’ogre Disney allait probablement dévaster cette franchise ultra-populaire en édulcorant son propos et son action. Les mêmes bêleurs d’inepties utilisent même un verbe pour cela : « disney-iser » ou comprendre « Rendre plus guimauve, plus mignon, plus princesse prout-prout ». Une aberration quand on sait que l’oeuvre de Walt Disney marque beaucoup plus les esprits enfantins pour ses moments d’effroi flirtant avec l’épouvante – en vrac, la forêt vivante de Blanche-Neige et les sept nains (1937), la transformation de Pinocchio (1940) en âne, la mort de la mère de Bambi (1942) – et pour ses méchants emblématiques – de Maléfique, en passant par Cruella Devil et jusqu’à l’immonde Jafar – que pour ses supposés bons sentiments.


Qu’on se le dise, le gobage de la galaxie Star Wars par la société créée par l’oncle Walt était en fait entériné depuis des lustres. L’univers créé par Georges Lucas avait déjà une grande place dans les parcs à thèmes Disney depuis l’ouverture en 1987 de l’attraction Star Tours au Disneyland de Floride. Construite au sein du Tomorrowland, univers imaginé par Walt Disney en personne pour rendre hommage aux visionnaires qui imaginent un futur rêvé. L’affiliation est évidente et s’apparente même à un véritable adoubement. En incorporant l’univers de Star Wars au sein de ses parcs, les studios Disney dévoilent au monde entier avoir peut-être trouvé un héritier au talent visionnaire et créateur de Walt Disney. De l’union naturelle de ces deux univers sont même nés des bébés totalement inédits, qui ont enrichi la cosmogonie de la galaxie imaginée par George Lucas. Le film-attraction Captain EO en est l’exemple parfait. Film en 4D au budget pharaonique – il détient toujours le record du film le plus cher jamais produit au ratio par minute – mettant en scène Michael Jackson, écrit par George Lucas, réalisé par Francis Ford Coppola, photographié par Vittorio Storaro, Captain EO pourrait faire office de spin-off à la saga Star Wars au même titre que peuvent l’être les quelques films centrés sur les Ewoks. Si George Lucas n’a jamais vraiment validé cette hypothèse : on y retrouve en tout cas le même univers rétro-futuriste, le même type de héros – le Captain EO en question, interprété par le Roi de la Pop, a quelque chose du Jedi – et tout un bestiaire de créatures créées conjointement par les fameux Imagineers de Disney et les créateurs de marionnettes d’ILM et LucasArts, qui ne feraient pas tâche dans un épisode de la saga. Dès lors, difficile de nier que Georges Lucas est sans équivoque l’un des héritiers les plus évidents de l’esprit Disney. Du maître, il a semble-t-il tout appris. Si l’on lui reconnaît souvent la paternité du merchandising de masse – petites poupées articulées à l’effigie des Jedi et autres héros de la galaxie – on oublie que Walt Disney bien avant lui avait vu en son égérie Mickey Mouse l’opportunité d’une déclinaison massive en produits dérivés. Il est donc indéniable que l’empire Star Wars empreinte son organisation à l’empire Disney. En cela, le rachat de l’un par l’autre en 2012, s’il apparaît pour certains fans – de Disney comme de Star Wars – comme une hérésie, est en réalité une fusion naturelle et évidente. « J’ai toujours été un grand fan de Disney » avoua même Lucas au moment de céder son bébé à la garde de Mickey et Minnie.

Les films de la saga Star Wars eux même ré-exploitent des poncifs déjà sur-investis par Disney. Le jeune héros, chargé d’une mission et devant faire face à son destin en passant par l’étape obligée du parcours initiatique, fait un écho évident avec les parcours du petit Arthur de Merlin l’Enchanteur (1963) , du pantin Pinocchio (1940), du jeune Mowgli du Livre de la Jungle (1967) et même plus tard du héros grec Hercule (1996). L’affiliation est évidente car Disney comme Lucas partagent les mêmes influences de la littérature chevaleresque. Plus encore, Lucas fait de Vador un méchant Disney par excellence, tourmenté et indéniablement gangrené par une soif de pouvoir et de mal. Il n’a pas cet aspect bouffon et comique que revêtirons certains vilains de Disney – Crochet, Hadès, Madame Mim, Gaston – mais s’apparente clairement à un penchant intergalactique et masculin de Maléfique : même silhouette noire longiligne et menaçante, avec à sa solde une horde de sbires. La Princesse Leïa, quant à elle, s’inspire autant de la tradition des princesses Disney qu’elle n’en dépoussière le style. Les princesses qui lui succéderont gagneront en indépendance et en caractère. Leïa est clairement la grande sœur de l’héroïne de La Belle et la Bête (1991), de la princesse guerrière Mulan (1998) ou de la récente Merida de Rebelle (2012). Pour ce qui est de la jeune Arielle de La Petite Sirène (1989) on admettra qu’elle n’a hérité, pour sa part, que du fameux bikini. Enfin, Lucas a clairement re-exploité l’une des marques de fabrique principale des films Disney : à savoir le sidekick – entendez le faire valoir – le petit personnage accompagnant le héros et qui l’aide à surmonter les épreuves. Dans Star Wars, ils sont nombreux à occuper ce rôle : le gentil Chewbacca comme sidekick de Han Solo, les robots R2D2 et C3PO, ou les mignons et valeureux Ewoks. Yoda occupa d’ailleurs dans un premier temps ce rôle. Conscience de Luke, il est à ses côtés pour l’aider à parfaire son éducation et trouver sa voie. En cela, Yoda empreinte considérablement au Jiminy Cricket de Pinocchio, comme à la souris Timothée de Dumbo (1941). Les séquences où Philoctète, le satyre en charge de l’éducation de Hercule (1996), entraîne son champion à manier sa force sont un évident clin d’œil à la séquence sur Dagobah, prouvant que Disney et Lucas n’ont eu de cesse que de se rendre mutuellement hommage.

Qui peut encore être assez borné pour admettre que parfois, il n’est pas plus mal de retirer des mains de ses parents un enfant qui a été martyrisé. Depuis plus de vingt ans, George Lucas n’a eu de cesse de modifier les films de la première trilogie, les barbouillant d’effets numériques jusqu’aux limites du grotesques. L’entreprise d’enrichissement de son univers pouvait être louable en un sens, mais elle décapitait par la même toute la mémoire d’un cinéma passé. Steven Spielberg, un temps fourvoyé dans ce genre de pratique – surement corrompu par son ami – a finalement décidé d’arrêter de remasteriser et retoucher ses vieux films. La version de E.T L’Extraterrestre (1982) où l’on voyait l’alien substitué par moment par un double numérique du plus immonde des rendus et les armes des policiers être quant à elles remplacées par … des talkie-walkies n’est heureusement aujourd’hui plus diffusée et commercialisée. A notre grand soulagement, Steven Spielberg a su se rendre compte que ses films avaient marqué pour certains l’histoire du cinéma et qu’il était nécessaire qu’ils laissent à jamais l’empreinte de l’époque à laquelle ils ont été réalisés. L’échec artistique de la prélogie Star Wars (Épisodes I, II et III) est à mon sens en grande partie dû à l’incapacité de George Lucas à trouver un liant logique pour faire admettre aux fans la possibilité d’une continuité temporelle sans continuité formelle. Face à cet échec, le nabab a préféré altérer ses œuvres entrées depuis au panthéon du septième art pour créer un semblant de continuité.

Fort heureusement, le bébé est désormais, à mon sens, bien plus en sûreté qu’il ne l’était. Certains s’égosillerons peut être encore à défendre George Lucas. Ce dernier, interrogé de toute part sur ce qu’il pense de l’Episode VII qui s’apprête a battre tous les records, a d’abord botté en touche en expliquant qu’il ne souhaitait pas le voir avant de préciser que selon lui Disney n’aurait pas écouté ses propositions et n’aurait rien compris à l’essence même de Star Wars. « Ils veulent faire des films pour les fans, ils veulent faire un space opera, mais ce qu’ils ne comprennent pas c’est que Star Wars n’est pas un space opera mais un soap opera. C’est une histoire de famille pas de batailles de vaisseaux spatiaux. » Ouais enfin, George… ça s’appelle quand même Star Wars nan ? Et si tu as vu le nouvel épisode, tu dois savoir que le film est plus que jamais une histoire de famille ! Quelques jours après qu’on ait appris que le bonhomme avait – enfin – vu le film, il avait simplement réagi en disant « Les fans vont adorer »…  Faisant comprendre son désarroi face à ce nouvel épisode, et corroborant ses précédentes déclarations. Mais pour ce qui est du fan-service que tu sembles tant décrier, n’est-ce pas quelque chose que tu as toi même utilisé et sur lequel tu t’es enrichi ? En nourrissant le marché de produits dérivés, de jeux vidéos, de séries télévisées animées ou de téléfilms sur les Ewoks ? Enfin, pas plus tard qu’avant-hier, lors d’un long entretien filmé avec Charlie Rose, il a porté un coup de grâce, allant jusqu’à déclarer avoir « vendu ses enfants à des marchands d’esclaves blancs ! » . Il en profite pour préciser les raisons du divorce : « cela a été consommé quand les équipes de scénaristes de Disney (dont J.J Abrams ndr) et moi avons mis en commun nos idées, j’avais un scénario à proposer pour le septième épisode, mais eux m’ont dit qu’ils voulaient faire quelque chose pour les fans, quelque chose de rétro, mais je déteste ça, je travaille très dur pour que chaque film soit différent !  Ils m’ont donc dit qu’ils ne voulaient pas utiliser mes histoires, ils ont choisi de faire les choses à leur manière donc je me suis désengagé du projet, j’ai pris ma propre route et je les ai laissé prendre la leur. » Mais ce n’est pas terminé, il ajoute « Moi, j’aurai tout foutu en l’air ! ».  Il n’y a vraiment rien de plus insupportable que de le voir maugréer sur le sort de son bébé alors même qu’il l’a vendu à Disney sans aucun scrupule. Qu’on se le dise, s’il ne voulait pas qu’on égratigne sa vision de Star Wars, il n’était absolument pas obligé de vendre la licence pour 4 milliards de dollars ! Dans l’entretien, Charlie Rose met d’ailleurs Lucas devant ses contradictions « Vous dites que ce sont vos enfants mais vous les avez vendus ! » une saillie à laquelle George Lucas répond un argument étrange : « Je n’ai jamais voulu réaliser les nouveaux films. J’ai 70 ans ! Faire ces trois nouveaux Star Wars va prendre dix ans, et je ne suis pas sûr d’être encore vivant à 80ans ! Alors j’ai fait le choix de vendre la société. »  Mais… Georgie, la solution à ton problème sentimentale et psychologique n’était elle donc simplement pas de ne pas vendre cette société et par la même occasion de ne pas lancer les chantiers de nouveaux films !  Ca se tient. Ou bien, d’empocher ses 4 milliards de dollars sans scrupules, profiter de ta bronzette en Californie et de faire profil bas. Ca se tient aussi.

Restons raisonnables : l’Empire Disney a beau parfois, il est vrai, égratigner ses propres licences – la déferlante récente de remake en prise de vue réelles de ses grands classiques de l’animation, de l’abominable Alice au Pays des Merveilles (2009) en passant par l’aberrant Maléfique (2014) en est la preuve – on voit mal ses as du marketing risquer un instant d’altérer un univers dont la puissance de feu commerciale parle d’elle-même. Faisons-leur confiance, ils savent plus que personne ce que des millions de fans attendent d’eux et de J.J Abrams, et ils ont bien raison de s’en soucier plus que de l’avis de ce vieux gronchon qui a déjà réussi à se mettre à dos une grosse partie des fans de la saga avec la réalisation de sa prélogie. Qu’on le veuille ou non, bien plus que tous les autres arts, le cinéma à cette faculté si particulière de toucher tant de gens qu’il arrive très souvent que des films échappent à leur créateur et appartiennent véritablement à une sacro-sainte culture populaire, en d’autres termes, qu’ils appartiennent aux gens qui les regardent et les admirent. (Un très bon épisode de South Park, « Bérets Gratos » S06E09 défend ardemment cette position et s’en prend sauvagement à George Lucas). Soyez d’accord avec moi ou pas, ce que j’attends personnellement de Disney et de Abrams c’est qu’ils nous fassent oublier les Episodes I, II et III. Quoi d’autre donc … Peut être qu’ils nous fassent oublier George Lucas ? Je ne m’y risquerai pas. Soyons clairs, j’admire la vision de cet homme et ce qu’il a pu offrir au septième art de la fin des années 70 jusqu’au milieu des années 80 et je lui reconnais l’adjectif de visionnaire, de conteur d’histoires, d’Homère contemporain. Mais force est de constater qu’il y’a bien eu un moment où le chevalier Jedi est passé du côté obscur de la force : peut être aveuglé, comme Picsou, par l’appel de l’or ou par la nécessité de renflouer ses tiroirs caisses après un divorce particulièrement douloureux autant du point de vue sentimental que financier. Ce n’est pas un secret, il en a souvent parlé, cet épisode de sa vie a profondément déprimé le monsieur et il ne s’en est jamais totalement remis. Pas étonnant d’ailleurs qu’il utilise la même analogie du divorce pour revenir sur la récente vente de ses univers à Disney : « Quand vous rompez avec quelqu’un, la première règle, c’est de ne pas l’appeler, la deuxième, c’est que vous n’allez pas chez elle pour voir ce qu’elle fait ! Parce que si vous faites ça, vous ravivez de vieilles blessures. Et cela rend les choses encore plus difficiles à vivre. »  Soit. Je peut concevoir aussi qu’il puisse être triste de voir ses enfants préférer désormais leur nouveau beau père. Parce qu’il est jeune et cool, et que son prénom « Gigi » c’est rigolo. Depuis, dans un communiqué, George est revenu sur ses propos et s’est excusé d’avoir assimilé J.J Abrams, sa vieille amie Kathleen Kennedy et le patron de Disney Bob Iger à des esclavagistes, mais qu’on se le dise, ce rétropédalage sent le vinaigre et la manoeuvre politique. On peut comprendre que Disney a tout intérêt à ne pas risquer un divorce et un procès avec George Lucas, par peur que cela n’entache le succès du film qui s’apprête à pulvériser les records. Quoi qu’il en soit, la firme aux grandes oreilles a probablement dû lui rappeler le nombre de zéros sur le chèque qu’il a empoché il y’a quatre ans, et aussi, sûrement, quelques lignes du contrat qu’ils ont signé. De fait, le communiqué est laconique. George Lucas y salue le travail de Disney et rappel l’avoir choisi « pour prendre soin de l’héritage Star Wars à cause de son respect pour l’entreprise et son dirigeant Bob Iger ». Changement de son de cloche total, il se dit même « ravi que Disney possède les droits sur la saga et l’emmène dans une direction si excitante, à la fois au cinéma, à la télévision et dans les parcs d’attractions ». Par contre, même s’il précise que son interview avec Charlie Rose a été enregistrée avant qu’il n’ait vu le film – ce qui nous rappelle à tous qu’il ne faut pas parler des films avant les avoir vu – il n’en profite pas pour mettre à jour son avis sur Le Réveil de la Force. Quant à moi, si toute cette histoire n’aura pas remis à jour ce que je pense de la prélogie et des retouches effectuées par Lucas sur la trilogie originelle, elle aura en tout cas conforté la déception immense que je ressent depuis des années vis à vis de ce réalisateur qui m’a longtemps fait rêver et maintenant me désespère. Bon allez ! Il est temps de tuer le père ?


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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