Love 2


Éclatante et mélancolique, l’histoire du couple selon Gaspar Noé sort en DVD et Blu-Ray chez Wild Side. L’occasion pour nous de revenir sur un des plus beaux films d’Amour du cinéma français (oui oui) au titre aussi simple qu’évocateur et viscéralement lié à son sujet : Love.

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Gnossiennes

Parmi les cinéastes, y en a qui sont dénués de talent, qui sont de bons artisans, en dessous d’autres qui ont du style, de la personnalité, en dessous d’autres qui sont des maîtres, et encore en dessous d’autres qui sont des génies…On a tous des noms en tête qui entreraient dans chacune des catégories. Aujourd’hui, dans le cinéma français, des dénués de vision, des faiseurs honnêtes, et des réalisateurs reconnaissables il y en a mais dans le tas, il y en a quelques-uns (mais alors vraiment quelques-uns) qui sont un pavé dans la marre. Différents, résolument différents,ils ne font le cinéma de personne et ne suivent aucune autre tendance que leur vision intime. A chacun de leurs films, on a l’impression de voir une date dans l’Histoire du cinéma ou dans notre vie de cinéphile. Il n’y a pas nécessairement de recette, si ce n’est la leur qu’ils sont les seuls à connaître vraiment… Pour ne rien exagérer, des cinéastes comme ça, il y en a peut-être une poignée par décennie, mondialement. Récemment, qu’on aime ou pas, si on regarde la filmographie de James Cameron (que je porte pas trop dans mon cœur) par exemple, force est de constater qu’il fait partie de ceux-là, en ayant signé au moins trois des plus grandes avancées technologiques de l’Histoire du cinéma avec Terminator 2 (1992), Titanic (1997), et Avatar (2009). En France plus précisément, à l’heure actuelle, je n’en vois tout simplement qu’un : c’est 346782.jpg-c_640_360_x-f_jpg-q_x-xxyxxGaspar Noé. Si Seul contre tous (1999) dénotait déjà, Noé a surtout tout niqué dans les deux films suivants, Irréversible (2002), prodige vertigineux aussi hargneux et sale qu’humain et tendre, puis Enter the Void (2010), expérience de cinéma extraordinaire, voyage entre la vie, l’Amour et la mort avec une caméra complètement libérée des lois de la physique. Du jamais vu, du jamais suivi depuis.

Noé, cinéaste de l’esbroufe technologique ? A ceux qui le pensent, Love est déjà en soi une claque dans la gueule. Pas de virtuosité, ici, pas d’immersion aussi spectaculaire, pas de mouvements de caméras amples, de concepts puissants : non, juste l’histoire d’un couple, filmé avec ce sens du cadrage, du montage et de la lumière, cette patte que l’on connaît à Noé et à son équipe, le fidèle chef opérateur Benoît Debie en tête. Le matin du 1er janvier, Murphy, tout jeune père de famille, reçoit un coup de téléphone d’une ex-belle mère qui s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de sa fille depuis deux mois (elle redoute un suicide). Murphy, tout au long de ce premier jour de l’année, se replonge alors dans son histoire avec Electra, ladite ex, du début jusqu’à la fin de leur relation…Et il n’oublie rien. Nous suivons le récit sans fard d’un couple, des débuts légers aux errements finaux et mélancoliques puis nostalgiques jusqu’à la souffrance. Je défie quiconque de ne pas avoir vécu, ou vu, une histoire proche de celle du film, car Gaspar Noé a su retranscrire ce qui était commun à toutes les histoires d’Amour tout en rendant son histoire particulière. Par sa sensibilité, sa lucidité aussi, d’une manière exemplaire.

LOVE-GASPAR-NOE-2D’autant plus exemplaire qu’il le fait comme on ne la jamais vu ou presque dans le cinéma français. Ne vous fiez pas à l’affiche putassière ou à des propos entendus de-ci de-là quant à un film porno et et rien d’autre. Love parle de sexe, oui, mais parce qu’il parle d’Amour, et vice-versa. Ainsi qu’on a tous pu l’expérimenter (sauf les lecteurs/lectrices vierges dont j’admire la chasteté), le sexe est une illustration du rapport à soi et du rapport à l’autre. Dans le couple, c’est un élément primordial, un catalyseur, un révélateur, et c’est pourquoi, quoi qu’on en dise, un couple qui a des difficultés horizontales en a ailleurs, ou en aura ailleurs. Cette idée, de la vie de tous mais si rarement exprimée au cinéma, est la quintessence de Love, suivant la trajectoire du couple non pas que par le sexe, mais liant le sexe à toutes les phases de la relation. Au début, c’est tendre, amusé, romantique, passionné. Puis ça devient plus brutal, selon les reproches, les non-dits, les amertumes : lorsque le couple s’en veut, il s’en veut aussi au lit. Quand il arrive à bout de souffle, il commence des expérimentations (échangisme par exemple) dans lesquelles il ne se retrouve pas plus, le feu étant pour de bon éteint…Ne reste plus que la rupture, une séparation accompagnée par la musique d’Erik Satie, qui clôt le film sur une note nostalgique comme chaque rupture, que l’on soit celui qu’on quitte ou celui qui part. Une justesse émotionnelle bouleversante permise certainement par l’aspect (une première dans la filmographie du réalisateur) autobiographique de l’œuvre, Murphy étant étudiant en cinéma et baptisant son filslove dvd « Gaspar », entre autres détails…

En supplément de l’édition DVD, Wild Side accompagne le film de scènes inédites (uniquement des scènes de dialogue statiques qui ne sont pas inédites en fait, mais des versions longues de séquences présentes dans le montage final), et d’un entretien de près d’une demi-heure avec le réalisateur. Timide as usual, il précise la genèse de son long-métrage (qui remonte à avant Irréversible !), son constat sur le sexe et le couple au cinéma (Noé parle de scène « d’amants » au lieu de « sexe »…Mais bon il dit aussi sexe quand même), les financements et des méthodes d’écriture ou de tournage particulières (lors des scènes intimes il n’y avait que Debie et le metteur en scène avec les comédiens sur le plateau, improvisation, tournage en 3D, goût pour le gros plan)…Tous ces éléments qui font que le film ne semble pas « parler » du couple, mais en être la retranscription sensorielle. Il n’oublie pas un petit mot sur la réception critique du long-métrage car Love, comme chacun des films du cinéaste, n’a pas été vraiment apprécié de la part de la critique, surtout lors des présentations cannoises. A chaque nouvelle œuvre du cinéaste italo-argentin, en effet la même incompréhension, circonspection, voire moquerie. C’est bien normal : à l’instar de Kubrick et de 2001, L’Odyssée de l’Espace (1968) qu’il cite comme une référence absolue, Gaspar Noé emmène tout simplement le cinéma trop loin pour que certains puissent le suivre. A ceux-là, rendez-vous dans 20 ans.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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