Crimson Peak 3


Après Pacific Rim, son hommage aux films de monstres déguisé en hommage aux mangas avec des robots géants, Guillermo Del Toro revient à un cinéma plus proche de ses premières amours avec la fable d’horreur gothique qu’est Crimson Peak. Faites gaffe, l’article déflore (un peu) les rebondissements, vous êtes prévenus.

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« Ce n’est pas une histoire de fantôme… »

Je l’avais déjà dit lors de la sortie de Pacific Rim (2013), le combat que Guillermo Del Toro avait orchestré entre Kaiju et robots géants m’avait passablement déçu. Etant l’un des cinéastes que j’affectionne le plus, de par son imagination foisonnante, son sens de la poésie visuelle, et ses films comme Cronos (1993), Mimic (1997) et bien sûr Le Labyrinthe de Pan (2006) j’attendais particulièrement ce retour aux affaires du mexicain à un univers plus gothique et stylisé. Néanmoins, le savoir déjà engagé sur un autre film de maison hantée – l’adaptation pour le cinéma de l’une des meilleurs attractions des parcs Disneyland, le Phantom Manor – me faisait craindre pour l’avenir que le bonhomme se mette à devenir sa propre créature, répétant inlassablement les mêmes motifs jusqu’à l’épuisement. Loin s’en faut, Crimson Peak, qu’on se le dise, n’est pas un film de maison hantée mais un film dans la plus pure tradition du romantisme gothique. Guillermo Del Toro explique lui-même la différence entre les Capture d’écran 2015-10-17 à 13.01.11deux : « Dans un film de maison hantée, la maison est elle-même une entité vivante voir machiavélique, on pense par exemple à The Shining (Stanley Kubrick, 1980) ou bien La Maison du Diable (Robert Wise, 1963). Mais au contraire, dans un film qui reprendrait la tradition du romantisme gothique, la maison n’est qu’une manifestation matérielle de la décadence spirituelle ou morale des personnages, comme par exemple dans La Chute de la Maison Usher de Edgar Allan Poe. ». Ceci étant éclairci, passons à l’histoire.

Crimson Peak se déroule au début du 19ème siècle dans l’état de New York, et raconte l’histoire d’Edith Cushing (Mia Vasyqu’estcequ’ily’a), romancière en devenir qui est littéralement hantée par la mort de sa mère survenue quelques années plus tôt. Depuis ce jour, elle possède un don inestimable, celui de pouvoir communiquer avec les morts. Un jour l’un d’eux lui conseille de faire super gaffe à Crimson Peak dans l’avenir. Si des esprits pouvaient m’avertir aussi comme ça de temps en temps « Fais gaffe tu vas prendre 760 balles d’impôts locaux dans la gueule » ça m’arrangerait bien, et j’en ferais pas tout un cirque. Séduite par un bel éphèbe incarné par Tom Hiddleston qui a toujours sa même tête de méchant Marvel, la belle part s’installer dans la demeure familiale de son promis. Il vit avec son inquiétante sœur – corbeau somptueux incarné par une Jessica Chastain encore incroyable – dans un vieux manoir construit sur des puits d’argile d’un rouge carmin. La demoiselle va vite comprendre que la maison est habitée par des entités qui semblent vouloir l’avertir d’un danger imminent.

uscsqvdrl« Ce n’est pas une histoire de fantômes, mais une histoire avec un fantôme » explique la voix-off qui ouvre le film, comme pour rappeler l’affiliation gothique dont parlait Guillermo Del Toro plus haut. L’intelligence du film est de dévier le champ de réflexion et de représentation d’un genre vers un autre. Vendu comme un film d’horreur dans la pure tradition du film de maison hantée avec des fantômes aux manifestations terrifiantes et surprenantes – tout le début du film joue sur ce langage, sur-employant même les jump-scares aujourd’hui à la mode – le film dévie finalement pour rejoindre un sillon beaucoup plus proche du cinéma et de la personnalité du gros mexicain. Lui qui dit toujours « préférer les monstres aux êtres humains » applique une formule déjà éprouvée dans son cinéma, qui en fait par ailleurs l’une de ses spécificités (on pense bien sûr à Hellboy (2004) et son bestiaire) : chez Guillermo Del Toro les monstres n’en sont pas et c’est l’une des idées les plus fortes de Crimson Peak. Cela a beau ne pas être tout à fait original, le réalisateur mexicain propose de faire de ses fantômes des anges gardiens, des protecteurs qui viennent hanter la victime non pas pour lui pourrir la vie, mais pour lui annoncer qu’elle risque fort de finir comme eux si elle percute pas un moment qu’elle n’est pas dans une maison hantée mais dans une maison de fou.

watch-the-full-crimson-peak-comic-con-panelCe détour progressif du surnaturel vers une folie plus rationnelle – mais la folie peut-elle être rationnelle ? Vous avez trois heures – s’accompagne d’un glissement de la représentation du monstre, passant du spectre aux êtres humains. Sorte de manifeste en soi, le film est peut-être, sur ce sujet primordial dans la filmographie de Guillermo Del Toro, le plus abouti. D’une direction artistique impeccable, le film est aussi l’un des plus aboutis visuellement de la filmographie du réalisateur, avec ses lumières de couleurs vives à la Mario Bava – pour l’occasion Guillermo Del Toro a abandonné son chef-opérateur Guillermo Navarro pour retrouver Dan Laustsen qui avait photographié Mimic (1997) mais aussi Le Pacte des Loups (Christophe Gans, 2001) – le film rappelle l’esthétique du Masque du Démon (Mario Bava, 1960) et plus généralement du cinéma gothique italien et espagnol. Attendu comme un film de studio peu enjailleur, Crimson Peak est sans nul doute l’un des films les plus personnels de Guillermo Del Toro depuis la sortie il y a dix ans bientôt du Labyrinthe de Pan (2006).


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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