Le Venin de la Peur 2


Oeuvre charnière de la filmographie de Lucio Fulci, Le Venin de la Peur ressort dans un sublime écrin édité par nos amis du Chat Qui Fume. L’une des sorties vidéo à ne pas manquer en cette rentrée.

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Luce su Lucio

Lorsque l’on parle du giallo, deux noms reviennent le plus souvent, ceux de Dario Argento et de Mario Bava. Car oui, le cas Lucio Fulci est en effet plus particulier. Cinéaste de genres – au pluriel – il s’est illustré en réalisant des séries B voir Z, flirtant sur les modes qui traversèrent le cinéma d’exploitation italien. Ainsi, il a navigué de la comédie typiquement italienne au western, s’arrêtant un temps dans la comédie musicale, s’aventurant dans le film de zombies ou la comédie policière, le teen-movie ou s’autorisant une escale dans la fresque historique. En d’autres termes, à l’inverse de Argento et Bava, son nom est, pour la majorité des cinéphile, beaucoup moins synonyme de giallo. Et pourtant, surfant sur la vague lancée par Mario Bava il en a réalisé certains des plus beaux dont son premier Perversion Story (Una Sull’atra, 1969) en passant par le magnifique La Longue nuit de l’Exorcisme (Non si sevizia un paperino, 1972) jusqu’à plus tard, quelques résurgences du genre dans le très violent L’éventreur de New-York (Lo squartatore di New York, 1982). Le film dont il est question ici, Le Venin de la Peur (Una Lucertola con la Pelle di Donna, 1971) se trouve sous divers titres – une étonnante habitude de l’époque – ainsi, en français, il est aussi parfois nommé Carole ou par le plus extravaguant et vendeur Les Salopes vont en enfer alors qu’en anglais, il bénéficie d’un très étrange mais très beau titre : Lizard in a Woman’s Skin. Lucio Fulci aimait qualifier ce film comme l’une des clés de voûte de sa filmographie, une sorte d’acmé en somme. Il faut dire qu’au moment où il le réalise, le réalisateur tente tant bien que mal de s’extirper de son image de faiseur prêt et capable de tout faire, pour démontrer une véritable identité esthétique et thématique. Malgré le succès artistique et critique du Venin de la Peur la cinéphilie peina 4toujours – et encore aujourd’hui – à le considérer comme le cinéaste atypique qu’il est, une sespèce d’étrangeté, sachant agripper les codes des genres tout en livrant des films éminemment personnels. Et pourtant, si toute la première partie de sa carrière est en effet une longue croisière à escale, de genre à genre, on peut toutefois admettre qu’après Perversion Story et Le Venin de la Peur, Lucio Fulci semble avoir trouvé quelques-unes des figures principales de ce que l’on pourrait appeler son cinéma : une touche reconnaissable parce que cruelle, à la violence graphique bordée d’onirisme et flirtant souvent avec le surréalisme.

L’histoire du Venin de la Peur est celle de Carol Hammond, une jeune femme qui est victime d’hallucinations, imaginant sa belle voisine blonde, une richissime actrice, comme organisatrice d’immenses bacchanales sous acide dans son très bel appartement. Dans l’une de ces hallucinations, elle finit par assassiner à l’arme blanche cette même voisine. Mais ce qu’elle pensait n’être que des rêves qu’elle confiait sur le divan à son psychanalyste semble s’être déroulé pour de vrai. Enquêtant sur la mort de l’actrice, la police resserre alors peu à peu son étau sur Carol, qui semble bien plus maligne et stratège qu’elle n’en a l’air. Tourné en anglais, le film se déroule dans un Londres du début des années soixante-dix, on y retrouve l’atmosphère d’une enquête londonienne de Sherlock Holmes mais propulsé à l’époque du Swinging London, période durant lequel le mouvement 7hippie et les drogues psychédéliques électrisent la société britannique. Souvent considéré comme un cinéaste réactionnaire – parce que son œuvre est traversée de mauvaises pulsions, de désirs inavoués, tous sauvagement punis – ici, en tout cas, il tire à boulets rouges sur les mouvements hippies, les considérant comme des drogués organisateurs d’orgies, mais aussi sur la psychanalyse : Carol utilise la psychanalyse pour se construire un alibi de démence, manipulant ainsi son psychanalyste pour qu’il l’a juge folle, victime d’hallucinations, et puisse en témoigner.

Le film puise bien ses influences – graphiques et thématiques – dans les codes du giallo, en récupérant certains des motifs créés avant lui par Dario Argento et Mario Bava tels que l’intrigue policière, un meurtre mystérieux souvent à l’arme blanche, les couleurs criardes, les vents irréalistes, le sujet du voyeurisme, tout en invoquant d’autres motifs plus personnels tels que les visions oniriques et érotiques, l’intrusion de séquences gores avec un sang d’un rouge écarlate, mélangeant aussi ces codes avec d’autres, plus proches du cinéma gothique de la Hammer et de l’expressionnisme allemand. La contribution de Lucio Fulci à ce genre cinématographique à part entière est donc souvent sous-estimée. Et pourtant il est évident que le gore présent dans l’un des plus emblématiques Giallo, Suspiria (Dario Argento, 1977) empreinte directement aux apports que Fulci a fait au genre, notamment six ans plus tôt avec Le Venin de la Peur. L’apport du gore dans Le Venin de la Peur a profondément choqué à l’époque. L’une des séquences les plus marquantes du film, dans laquelle Carol voit dans une hallucination des chiens crucifiés, éventrés et encore vivants se vider de leur sang dans des râles abominables avait même mené le réalisateur et son producteur au tribunal, accusés par des associations de protection des animaux d’avoir utilisé des vrais vlcsnap-2013-01-09-00h41m10s166chiens pour l’élaboration de cette immonde séquence. Carlo Rambaldi, responsable des effets spéciaux sur le film – il deviendra célèbre plus tard pour avoir donner vie à E.T L’Extraterrestre (Steven Spielberg, 1982) – a créé certaines créatures du Venin de la Peur, qui apparaissent dans des séquences oniriques saisissantes dont des chauves-souris, un immense cygne mécanique et donc ces marionnettes de chiens éventrés. L’accusation d’avoir tué de vrais animaux peut vraiment paraître absurde lorsqu’on voit cette scène avec nos yeux d’aujourd’hui, puisqu’il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’il s’agisse de marionnettes…

Plus que ses deux compères, Lucio Fulci resta jusqu’à sa mort le mauvais garçon, l’oublié, le mal-élevé et mal-aimé du cinéma de genre italien : très souvent victime de la censure qui sévit jusqu’à la fin des années 80 dans son pays, la plupart de ses films ont été amputés d’une grande partie de leurs plans érotiques ou gores. On s’étonnera que Mario Bava et Dario Argento – dont certains des films postérieurs au Venin de la Peur comportent des séquences tout aussi contestables par la censure de l’époque – n’aient pas trop subi le diktat des censeurs, probablement plus habiles dans leurs négociations avec ces instances et n’étant pas considérés comme Fulci l’était, comme des anarchistes de droites qui détestent tout le monde, y compris les institutions. Cette mauvaise réputation imputée à mon sens par la censure de l’époque contribua bien évidemment à faire de Lucio Fulci un cinéaste que l’intelligentsia cinéphile range encore aujourd’hui plutôt du côté du sympathique réalisateur de série B à Z, pour cinéphiles d’un mauvais genre. le-venin-de-la-peurHeureusement, aujourd’hui, l’éditeur vidéo Le Chat qui Fume a estimé que Lucio Fulci avait tout aussi le droit que Dario Argento ou Mario Bava à une édition de prestige pour l’un de ses films, pour notre plus grand bonheur. Qu’on se le dise, ce coffret est tout simplement le plus bel écrin qu’il nous ait été donné de chroniquer depuis le début de l’année. Graphiquement soigné avec une magnifique jaquette, il comporte un Blu-Ray d’une qualité d’image et de son irréprochable ainsi que son petit frère DVD en prime pour ne pas faire de jaloux. Pour les plus old school, vous pourrez même visionner le film dans une édition toute particulière : celle de la VHS française d’époque ! Pour compléter le tableau, le film nous est proposé dans à peu près toutes ses versions et montages existants (anglaise, française, italienne) et les bonus proposés sont d’une densité assez inattendue. On y retrouve plus de trois heures de suppléments, dont de nombreux entretiens avec les comédiens du film, ou des spécialistes de Fulci – privilégier ceux de Olivier Père et Christophe Gans – dont les analyses ont été une riche source d’inspiration et de documentation pour cet article. Et pour parfaire le tout, le coffret propose, comme une cerise sur ce trop beau gâteau : la bande originale du film composée par Ennio Morricone ! Vous l’aurez compris, sans chauvinisme aucun, on recommande. Et plutôt mille fois qu’une.

Joris Laquittant


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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