Jean-Christophe Fouquet, Cinéphile des mondes perdus 1


Jean-Christophe Fouquet est l’auteur du premier livre en français sur Merian C. Cooper : Faites le plus grand ! qui est édité par le Festival International du Film d’Amiens à l’occasion de sa grande rétrospective de l’œuvre du père de King Kong. Nous avons rencontré Jean-Christophe pour discuter longuement de son amour du grand singe et de la carrière incroyable de Cooper. Entre autres choses.

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© Jean-Christophe Husson

Cinéphile des mondes perdus

Pour commencer, une question qu’on a dû souvent te poser, d’où t’es venu l’idée de faire un livre sur Merian C. Cooper ?

C’est très simple, l’idée est de Fabien Gaffez (Directeur du Festival International du Film d’Amiens, ndlr). Cela faisait plusieurs années qu’il me disait vouloir faire une rétrospective sur Merian C.Cooper car personne ne l’avait encore fait. Il pensait que la carrière de Cooper le méritait, et qu’en même temps cela sortait des sentiers battus : puisqu’il est rare de faire des rétrospectives autour d’un producteur. Il m’en a parlé assez tôt car il me savait fan de King Kong (1933) et c’est avant le festival de 2013 qu’il est venu me dire que le prochain festival, celui de cette année donc, allait enfin mettre à l’honneur Cooper. Immédiatement il m’a proposé de faire ce livre avec lui et j’ai accepté tout de suite. Mais au fur et à mesure de l’année, Fabien s’est rendu compte qu’il était trop pris par ses activités à la fois en tant que Directeur du Festival International du Film d’Amiens mais aussi à la Semaine de la Critique où il est programmateur, et de fait, il m’a vite fait comprendre que j’allais finalement l’écrire seul. Il m’a toutefois soutenu comme un éditeur peut le faire, par des séances de relectures, et en me donnant des orientations d’écriture. C’est un peu son bébé, mais c’est moi qui l’ait porté et accouché en quelque sorte.

J’imagine que pour faire un livre comme celui-ci il faut passer par une grosse période de documentation…

Je connaissais bien King Kong (1933) et les coulisses de sa réalisation car lorsque j’étais gosse le premier livre de cinéma que j’ai lu était Comment nous avons fait King Kong¹. Avant de le lire j’avais déjà vu le film plusieurs fois mais la lecture du livre m’a ouvert des perspectives de mondes imaginaires supplémentaires. C’est ainsi que j’ai appris qu’il existait d’autres films comme Le Fils de Kong (1933) ou Le Monde Perdu (1925) que je n’avais pas encore vus à l’époque. Sur la fabrication de King Kong et sur les débuts de la vie et de la carrière de Cooper et de son compère Schoedsack, j’étais donc déjà bien documenté car une grande partie du livre co-écrit par un vétéran du tournage, Orville Goldner, traite de leurs aventures avant la réalisation du film. Je connaissais néanmoins assez mal, à cette époque, l’histoire des animateurs Willis O’Brien ou Ray Harryhaussen. Même le lien avec John Ford, je l’ai fait plus tardivement – j’étais à l’époque un jeune ado fan de westerns et de « films de grands monstres », mais n’avais pas réalisé cette passerelle entre les deux que représentait Cooper. Mais si j’avais les bases, j’ai continué à apprendre pour écrire le livre, d’un point de vue purement factuel d’une part, mais aussi en découvrant des films que je n’avais pas encore vus. J’ai de toute façon du mal à me lancer dans l’écriture sans avoir tous les éléments qui me sont accessibles. C’est mon côté un peu geek : il faut que je voie tout, que je sache tout… avant de pouvoir me forger une quelconque opinion. Néanmoins je n’ai pas été autant documenté que je ne l’aurai voulu. J’ai eu très peu accès à des sources de première main. Par exemple, j’ai beaucoup utilisé la biographie de Cooper² écrite part Mark Cotta Vaz qui regorge d’informations qu’on ne trouve pas ailleurs. Si le livre avait été écrit dans un cadre universitaire on m’aurait probablement accusé de manquer de rigueur, puisque sur beaucoup de ces informations je n’avais aucun moyen de croiser mes sources, n’aillant pas accès aux fonds Cooper existants. J’ai aussi accepté d’être parfois guidé par des livres et des sites amateurs, comme moi : la question est à chaque fois celle de la crédibilité, du nombre d’erreurs constatées par rapport aux sources sûres. Il faut toujours faire des choix, avec un maximum de lucidité mais sans, à l’écriture, plomber le lecteur par des considérations bibliographiques.

Je trouve que ton livre transpire beaucoup plus l’amour du cinéma que bien d’autres sur le cinéma qui sortent dans des éditions dites « prestigieuses ». Il y a dans ton écriture, quelque chose de plus abordable sans pour autant entrer dans de la vulgarisation. Même dans la seconde partie du livre qui est plus analytique, on ne tombe jamais dans une diatribe incompréhensible et ampoulée.

Je tenais beaucoup au style factuel du livre, mais en même temps il m’a beaucoup posé problème. On dit souvent qu’il ne faut pas juger les films à l’aune de leurs conditions de production mais en tant qu’œuvres en elles-même, et ce qu’elles nous disent. C’est comme quand on se demande si la vie d’un auteur doit être le filtre principal d’analyse de son œuvre. La formule consacrée habituellement est de répondre fermement : Non. Pour moi qui vient plus ou moins du journalisme, le contexte de production a quand même une importance car je me suis rendu compte qu’à trop analyser une œuvre sans le connaître on pouvait vite se retrouver avec des sur-interprétations qui peuvent être complètement remises en cause par un élément nouveau plus factuel. Je n’ai rien contre les écrits théoriques et compliqués, seulement pour moi il faut que cela soit un minimum concret. Je n’ai pas pris la liberté du créateur, je n’ai pas, ou peu, fait de littérature. Après, je n’ai pas voulu non plus que le livre soit une somme, il devait rester modeste et accessible, car c’est une première pierre en français sur l’oeuvre de Cooper, il reste de la marge. Surtout que l’idée du festival et du livre, c’est cela : tenter de relancer l’intérêt autour de la carrière de Cooper. La simplicité, la clarté et le côté factuel, c’est aussi une manière de faire en sorte que le lecteur qui arriverait en terrain inconnu ne se sente pas totalement exclu. J’espère que le livre est quand même une introduction assez complète, avec des outils francophones – ils existent déjà en anglais, même si peut-être pas de façon aussi pratique qu’ici malgré l’absence d’index – pour que les gens qui voudraient appréhender cet univers aient le moyen de le faire. Il s’agissait donc de réussir à transmettre le factuel d’une part et l’amour de l’œuvre avec son lot d’interprétations plus personnelles d’autre part. D’où l’articulation un peu bâtarde du livre, en deux parties : une première partie plus informative et biographique et une seconde plus analytique, qui se laisse aller d’avantage au lyrisme, bien que je n’en soit pas particulièrement partisan. Le risque est souvent de se laisser aveugler par l’amour que tu portes aux films, il faut trouver un juste milieu.

Dans le cadre de cette rétrospective Merian C.Cooper, le Festival International du Film d’Amiens avait pour invité le célèbre historien du cinéma anglais Kevin Brownlow. As-tu correspondu avec lui durant l’écriture du livre ?

Pour moi qui ne connais pas bien ce milieu, Kevin Brownlow était une telle pointure qu’il en était de fait inaccessible – ou du moins c’est ce que je pensais. C’est en l’ayant rencontré sur le festival que j’ai compris qu’en fait ce n’était pas le cas. Il m’a même dit que j’aurais dû lui envoyer des mails pendant l’écriture de Faites le plus grand ! pour qu’il m’apporte des réponses à certaines de mes questions. Je lui ai clairement dit que je n’avais pas osé. Après, pour être tout à fait franc, je ne pense pas que Kevin Brownlow – pour avoir dialogué longuement avec lui durant le Festival – m’aurait vraiment apporté plus d’informations que celles qui sont déjà contenues dans le documentaire qu’il a consacré à Cooper ou dans les retranscriptions des bandes de ses entretiens avec Cooper et Schoedsack, des documents qu’il a d’ailleurs utilisé in-extenso lors de ses présentations en salles pendant le festival. Le vrai regret c’est de ne pas avoir pu mettre « Merci à Kevin Brownlow pour ses renseignements » à la fin du livre. Il faut avouer que ça aurait fait classe. (rires)

Ce qui me gène personnellement dans beaucoup de livres de cinéma c’est de ne pas pouvoir enrichir la lecture par la vision des films concernés. Ce qui est génial avec Faites le plus grand ! c’est qu’il complète la rétrospective du festival, ce qui permet de mettre en perspectives tes écrits et les films visionnés.

C’est en effet une volonté du festival. Cela fait de nombreuses années qu’ils font ça. La politique éditoriale est assez prononcée puisqu’il y a au moins un livre qui sort chaque année et qui complète l’un des grands thèmes de l’édition. Mais c’est vrai que, très souvent, on se retrouve à lire des bouquins sur le cinéma sans avoir vu les films, ou alors il y a longtemps. C’est un peu le problème, il n’est pas évident de parler d’un médium via un autre. On peut toujours jouer avec l’iconographie, et essayer de créer du sens avec des images arrêtées mise en marge de l’écrit mais cela ne remplace pas le sens d’une image animée. C’est d’autant plus compliqué, que le langage pour décrire le cinéma est, je trouve, relativement pauvre. On peut écrire des lignes entières sur un travelling latéral et que tout cela reste très abstrait par manque d’une même expérience partagée entre l’écrivain et le lecteur : celle du visionnage. Cette pauvreté, ce manque d’à-propos du langage écrit alors que le cinéma en lui même développe un langage très riche qui lui est propre, est assez frustrante. Écrire sur l’art d’une manière générale ce n’est pas évident, mais écrire sur le cinéma je trouve ça encore plus dur. J’imagine que c’est pareil pour la musique.

Dans sa première partie, le livre revient en détail sur la longue carrière de Cooper, sur sa rencontre avec Ernest B. Schoedsack et leurs premiers films réalisés ensemble : des films dont l’appellation 3D ne veut pas tout à fait dire la même chose que la 3D que l’on connaît.

Il faut savoir que Merian C. Cooper était un homme d’affaire, il avait du flair et savait particulièrement bien marketer ses projets. L’appellation 3D est accrochée aux premiers films qu’il a fait avec Ernest B. Schoedsack à savoir Grass : A Nation’s Battle for Life (1925) et Chang : A Drama of the Wilderness (1927). En effet il ne s’agit pas de la 3D au sens de trois dimensions, mais d’un acronyme signifiant : Distant, Difficile et Dangereux. C’était la grande époque de l’exploration, l’époque où se sont mis à fleurir des tonnes d’aspirants Vasco de Gama. Cooper avait déjà cet esprit d’aventure et d’exploration, mais sans le cinéma. C’est durant un voyage avec Edward Salisbury que Merian C. Cooper a touché pour la première fois une caméra. Il a par la suite eu l’idée d’inviter Schoedsack à bord pour réaliser des films sur ces voyages. Ils ont pris goût à la chose et se sont lancés ainsi dans l’aventure Grass (1925). Leur idée était donc de faire des films respectant les critères : Distant, Difficile et Dangereux, et d’aller dans les endroits où l’homme-blanc n’était pas encore allé pour en rapporter des images, comme plus tard le personnage de Carl Denham ira sur Skull Island tourner un film avec King Kong (1933). C’est ça qui fait aussi la beauté de King Kong, c’est un film qui parle d’eux.

Mêler exploration, anthropologie et aventure cinématographique, cela me fait penser à ce qu’on pu faire certains opérateurs Lumière qu’on envoyait faire des vues dites exotiques aux quatre coins du monde. Cooper les avait-ils comme modèles ?

Ce que Cooper disait c’est qu’il ne connaissait rien du cinéma. C’est typiquement le genre d’affirmation qu’on est en droit de remettre en question. Au début des années 1920, l’essor du cinéma est tel que ce serait comme dire aujourd’hui qu’on ne connaît rien d’internet ! Si l’on admet que c’est vrai, je serai obligé de te répondre non. Mais si l’on y réfléchit, Cooper étant à cette époque dans des sociétés d’explorateurs à New-York, il est peu probable qu’il n’ait pas eu vent des explorations filmées, des frères Lumière ou d’autres. D’autant plus qu’une fois que Schoedsack est arrivé dans la barque, il a dû lui apporter quelques connaissances sur le cinéma car c’était son métier depuis quelques années déjà. Mais Cooper disait aussi ne jamais avoir vu Nanouk, l’esquimau (1922) de Robert Flaherty…

Justement, ce qui est étonnant, c’est que l’histoire officielle du cinéma a apparemment décidé de ne retenir que Robert Flaherty et son Nanouk, l’Esquimau (1922) en tant que représentant d’une sorte de documentaire hybride entre reconstitution ethnologique et fiction exotique.

L’avantage qu’a eu Flaherty c’est d’être arrivé le premier sur ce terrain, et d’avoir choisit un sujet assez fort. Après pourquoi Grass (1925) et Chang (1927) ont été oubliés… je n’ai pas de réponse. Il y a pourtant une fraîcheur juvénile dans ces deux films que tu ne retrouves pas dans d’autres du même genre, y compris chez Flaherty, plus délicat et poète. Ils étaient davantage dans l’idée d’aller rencontrer les autres, de rendre compte d’une aventure trépidante et d’un certain exotisme, sans pour autant en faire un pensum scientifique et ethnologique. Non pas que ce soit le cas chez Flaherty, d’ailleurs ! Chang (1927) doit beaucoup à Nanouk (1922), c’est indéniable. Mais chez Cooper et Schoedsack, ce qui prime c’est d’abord de faire du spectacle, de rendre compte d’un monde inexploré – c’est ce que permet le cinéma plus encore que la littérature, car c’est une force d’évocation immédiate – en ajoutant du spectaculaire et du romancé. En fait, ce que faisait Cécile B. DeMille avec des gars en jupette, eux ils le faisaient avec la vraie vie ! Je pense que d’une certaine façon l’alliance entre la fantaisie du regard porté sur ces nouveaux mondes et le caractère concret des images filmées a fait que ces films gardent encore aujourd’hui un intérêt assez unique. Ils nous disent comment les gens de cette époque voyaient le monde et comme certains ont pu se faire leur cinéma par le voyage et l’exploration. Les deux films sont tout de même encore estimés. Pas plus tard que l’année dernière, Chang (1927) était au programme École et Cinéma, ou un autre dispositif du genre.

C’était probablement de ma part une réflexion franco-française, peut être que l’oeuvre de Cooper est d’avantage reconnue aux Etats-Unis ?

Ma théorie, peut-être foireuse, est qu’il est trop versatile pour être pris au sérieux. Si on creuse, comme je l’ai fait, on peut trouver dans sa filmographie des trajectoires, mais pour la France il n’est peut être pas assez auteur, pas assez monomaniaque pour être pris au sérieux. Et puis il ne faut pas se cacher qu’il se traîne aussi des boulets… La Source de Feu (1935) ou Les Derniers Jours de Pompéi (1935) sont loin d’être des chefs-d’œuvre, même si je les aime beaucoup et qu’ils restent assez uniques. Il est quand même plus simple de le réduire à King Kong (1933) qui est un grand film et un succès mondial.

Les deux films les plus célèbres du duo sont un peu des films jumeaux puisque réalisés presque en simultané et dans les mêmes décors. Il s’agit bien sur des Chasses du Comte Zaroff (1933) et de l’indémodable King Kong (1933), deux films très exotiques, en lien direct avec Grass (1926) et Chang (1927).

Si Cooper et Schoedsack décident de ne plus aller dans des endroits distants, difficiles et dangereux leurs personnages vont continuer d’y aller. Dans ces deux films on retrouve les mêmes éléments : il y a un voyage en bateau, on accoste sur une île, et sur cette île vont se dérouler des aventures dangereuses. Il y a donc en effet un lien fort entre les films dits 3D et le duo que forme Les Chasses du Comte Zaroff (1933) et King Kong (1933). Tout comme Cecil B. DeMille disait que pour faire un bon film il fallait « du sang, du sexe et la Bible », Merian C. Cooper aurait pu dire que pour faire un bon film il faut « un voyage, une terre inexplorée et un danger face auquel on doit survivre. » On lui doit en fait l’invention du concept du survival. Les Chasses du Comte Zaroff (1933) est clairement le père de tous les films de traque et de survie qui suivront.

La durée très courte du film nous rappelle qu’il est adapté d’une nouvelle. Le film est direct, sans fioritures, efficace. On ne peut pas dire cela de beaucoup des survival réalisés ces dernières années qui sont souvent redondants, leur manque d’inventivité finit souvent par les rendre trop longs et assez moyens.

Le film est assez bien construit bien que toute la séquence de discussion dans le château au début est peut être un peu longue. Mais en même temps elle est tellement bien filmée et bien jouée qu’elle ne pêche pas. Après il faut savoir que sa courte durée est aussi une contrainte de production. Les Chasses du Comte Zaroff (1933) a été conçu comme un film de série b, réalisé en marge de King Kong (1933). C’est un film un peu entre deux eaux, ce n’est pas véritablement un film de série b parce qu’il a gardé un certain prestige et qu’il a bénéficié des décors époustouflants de King Kong mais en même temps il a l’avantage d’avoir une économie narrative qui est typique des films bis. Le film reste dans la mémoire collective parce qu’il est bien connu qu’il a été conçu comme un film jumeau de King Kong, mais aussi parce qu’à mon avis il est d’une épure cinématographique incroyable, qu’il était très novateur pour son époque et qu’il est particulièrement bien réalisé. Il y a des idées visuelles magnifiques dans le film, comme le champ/contrechamp entre un travelling avant subjectif et un travelling arrière lors de la poursuite. On sent que c’est Schoedsack qui est derrière la caméra. Le vrai metteur-en-scène de tous ces films : c’est lui. C’est pour ça que parfois j’ai trouvé frustrant d’écrire un livre que sur Merian C. Cooper car je me suis senti obligé, pour des raisons de place et de temps, de laisser de côté l’apport de Schoedsack et donc de parfois moins parler de mise-en-scène. Mais j’en parle quand même beaucoup, heureusement !

Et puis il y a King Kong, la huitième merveille du monde. Fabien Gaffez lors de sa présentation au festival disait qu’il s’agissait probablement de l’icône la plus signifiante pour représenter le cinéma. Quand et comment t’es tu confronté la première fois à ce grand singe mythique ?

Je devais avoir douze ou treize ans, j’avais la VHS éditée par les Editions Montparnasse. J’ai eu la chance d’avoir très jeune un magnétoscope j’ai donc passé un long moment à enregistrer seulement
des films comme Benji la Malice (Joe Camp, 1987, ndlr) avant de passer à des choses plus sérieuses comme tout ce qui passait à la télévision dans des émissions comme La Dernière Séance ou le Cinéma de Minuit. C’était une période où je nourrissais mon imaginaire, je lisais tous les Sherlock Holmes ou les romans d’aventures de Jack London. Quand j’ai commencé à voir des films comme King Kong (1933) ça a été une vraie révélation. Depuis j’ai du le voir une vingtaine de fois.

Dans ton livre on apprend des tonnes d’anecdotes assez incroyables et savoureuses sur la genèse de King Kong, notamment qu’il a été inspiré par un Dragon de Komodo !

Merian C. Cooper avait déjà en tête de faire un film avec un grand singe et il a rencontré dans le cercle d’explorateurs qu’il fréquentait un certain Douglas Burden qui avait exploré l’île de Komodo et en avait ramené deux Dragons de Komodo pour les exposer dans un zoo. Très peu de temps après leur arrivée aux États-Unis, les spécimens sont morts. Cooper y a vu immédiatement une source d’inspiration pour le film qu’il préparait. L’histoire de Kong est en effet la même que celle de ces Dragons de Komodo : on explore l’île où ils vivent, on les ramène sur le continent, on les expose et ils meurent. Cette histoire des Dragons de Komodo a tant influencé Cooper qu’il a même envisagé un moment d’inclure des vrais Dragons de Komodo dans son film et de les faire se battre contre des vrais singes… ce qui aurait été à mon avis catastrophique. Il était clair pour Merian C. Cooper qu’il ne voulait pas d’un homme dans un costume pour interpréter son singe, car il trouvait le rendu ridicule. La production du film n’a pas commencé tant qu’il n’avait pas trouvé un moyen de donner vie au roi de Skull Island. La solution lui est tombée dessus en 1931, quand il a rencontré Willis O’Brien qui signera les incroyables animations en image-par-image de King Kong (1933).

Leur rencontre ne s’est pourtant pas bien passé dans un premier temps…

Willis O’Brien travaillait sur un film pour la RKO intitulé Creation et qui comportait d’innombrables séquences de monstres préhistoriques animés. Quand Merian C. Cooper a rejoint le studio on lui a donné une carte blanche, le projet Creation patinait, il a donc littéralement été sacrifié au profit de King Kong. Willis O’Brien a été très vexé, il a mis beaucoup de temps à accepter de reprendre du service sur King Kong. Quant à Harry Hoyt, le réalisateur du Monde Perdu (1925) qui devait réaliser le film avec Willis O’Brien, l’arrêt du projet a détruit sa carrière. O’Brien a finit par mettre ses rancœurs de côté et a accepté d’animer Kong, grand bien lui en a pris, il est entré dans l’histoire. Mais les rapports entre Willis O’Brien et Cooper ont toujours été plus ou moins tendus. Pour la suite très commerciale Le Fils de Kong (1933), O’Brien était semble-t-il là aussi vexé de se rendre compte que c’était un petit film sans grandes ambitions, et qu’on ne lui donnerait pas tous les moyens dont il rêvait pour surpasser son travail sur King Kong. Plus tard sur Monsieur Joe (1949), il a même finit par carrément laisser la main à son apprenti, un certain Ray Harryhaussen… Donc en effet, on ne peut pas dire que la relation entre les deux hommes s’est faite en symbiose totale, elle a été un peu tumultueuse bien qu’ils aient toujours eu des projets ensemble puisqu’ils voulaient notamment réaliser War Eagles, un projet de film dans lequel des guerriers vikings chevauchaient des grands aigles et qui n’a jamais vu le jour. J’ai entendu dire que le film serait en projet actuellement à Hollywood…

Il y’a une formule consacrée qui tend à dire que les effets du King Kong de 1933 n’auraient « pas pris une ride ».

C’est tellement bien fait et la technique employée est tellement unique que ça garde une vraie fraîcheur. Je préfère le terme de fraîcheur à celui employé souvent de charme, car j’ai toujours l’impression de le découvrir pour la première fois. Le film a beau être vieux et représentatif d’une certaine époque, il est si unique qu’il est toujours nouveau en tant que tel. Pour moi un film ne prend pas de rides, de même que je n’aime pas dire d’un film qu’il vieillit mal ou vieillit bien. Un film a été réalisé à une époque, et c’est notre travail de spectateur de le re-contextualiser au regard de cette époque. Je trouve ça toujours très bizarre de dire que tel ou tel film aurait passé « le test des années », c’est une formule horrible et je ne comprends pas ce que cela veut dire. Pour moi un film est bon ou pas bon. Je trouve très étrange de se dire que si un film avait été fait aujourd’hui il serait mieux. Ce n’est franchement pas la question. C’est comme si on oubliait cent ans de cinéma en ne regardant que par le prisme du cinéma actuel.

Malgré tout, King Kong n’a pas échappé à la mode du remake. Si bien qu’on ne peut pas parler du King Kong de 1933 sans évoquer les versions de 1976 et 2005. Que penses tu de ces deux films ?

J’aime beaucoup celui de 2005 réalisé par Peter Jackson. Même si comme dans tous ses films depuis Le Seigneur des Anneaux (2001-2003) il en fait un peu trop ! C’est boursouflé par moment, parfois même kitsch et maladroit, mais il y a un tel amour du cinéma et du film original qui transparaît qu’on lui pardonne tout. Mais c’est vrai qu’il manque parfois un peu de subtilité, les traits de caractère de certains personnages sont un peu appuyés. Son personnage de Carl Denham est beaucoup plus mégalo et sombre, c’était déjà un peu le cas dans l’original mais c’était plus subtil car le personnage était le double de Cooper. Dans ce remake cette ambivalence entre le réalisateur et son personnage est totalement évacuée, à aucun moment on se dit que Carl Denham est Peter Jackson… On me dit souvent que le film est supérieur à l’original parce qu’il y a une histoire d’amour entre le singe et Ann Darrow. Cette idée était déjà poussée dans le film de John Guillermin en 1976, que soit dit en passant, je trouve très mauvais. Le problème avec Jackson c’est qu’il grossit un peu trop les traits de cette romance, si bien que beaucoup de scènes finissent par être niaises et maladroites. Prenez la séquence de patin sur glace par exemple, j’ai beaucoup de mal à l’accepter. Quand je dis qu’il en fait trop, il suffit de compter le nombre de tyrannosaures ! Au lieu d’en mettre un, il en met trois ! En dehors de tout ça, la manière dont il a rendu l’esprit d’aventures du film, la manière dont il étoffe Skull Island d’une certaine mythologie, tout cela est réussi et intéressant.

Je trouve que là où le film de Jackson est supérieur aux deux précédents, c’est dans la représentation qu’il fait du peuple indigène de Skull Island. Il ne les limitent pas à des clichés colonialistes, il leur créé une vraie identité de civilisation, avec des coutumes, une architecture, des rites…

Il essaie d’associer les idées d’un monde perdu et d’un monde décrépit. Mais d’une certaine façon ses indigènes ressemblent aux orcs du Seigneur des Anneaux. Lorsqu’il réalise son film on est plus dans l’époque de la colonisation, les représentations ont changées et il faut quand même noter que c’est le premier des King Kong à être une reconstitution, les deux autres sont contemporains de leurs époques. Mais il garde un regard singulier sur ces civilisations indigènes qui ont l’air décrépies, comme ci cette notion d’exotisme était vieille et décadente. Chez Jackson, Skull Island c’est un monde qui est déjà mort.

Cooper est un personnage dont la vie est très romanesque, très cinématographique, je m’étonne vraiment qu’Hollywood n’ait jamais songé à en faire un biopic ! Qui verrais-tu l’interpréter ?

Cela m’étonne aussi que cela n’ait pas déjà été fait ! Mais l’acteur auquel je pense immédiatement est Jack Black, qui a déjà interprété Carl Denham dans le King Kong de 2005. C’est en fait obligatoirement biaisé parce que l’on sait que Carl Denham empreinte beaucoup à Merian C. Cooper. Mais cela prouve que choisir Jack Black était une très bonne idée de casting. D’un point de vue de la distribution Peter Jackson s’en sort pas trop mal, bien que Adrien Brody soit peut être un peu moins bon que les autres. Naomi Watts s’en sort très bien dans le costume de Ann Darrow qui est quand même l’un des rôles les plus compliqué de l’histoire du cinéma : Il s’agit après tout d’une blonde légèrement vêtue qui passe son temps à hurler ! Rendre cela crédible et intéressant est sûrement plus compliqué que jouer un alcoolique dépressif… Fay Wray était déjà très bien – malgré son sur-jeu hérité du muet – elle parvenait à donner une certaine intensité dramatique au personnage, alors que Jessica Lange en revanche s’est réfugié dans le caractère sexy de la cruche de service.

Et pourtant j’ai l’impression que c’est la Ann Darrow dont tout le monde se souvient, probablement du fait de cette séquence d’effeuillage très érotique qui a marqué les esprits.

C’est une question de génération je pense, le film de 1976 passait beaucoup plus à la télévision lorsque nous étions adolescents que celui de 1933. Et c’est justement l’âge où certaines émotions se réveillent… allez en parler à Fabien Gaffez tiens ! (rires) On perd beaucoup du romantisme de la version de 1933, on est presque dans une version sexy un peu crade du mythe. Il faut dire que le film sort en pleine période d’essor du cinéma pornographique et tout cela transpire dans cette version.

On découvre dans le livre que Cooper a aussi beaucoup de points communs avec un autre producteur, Howard Hughes, à commencer par leur amour des avions.

Ils partageaient en plus de leur amour des avions, un anti-communisme poussé, la même folie des grandeurs – bien que Cooper était quand même un peu moins barré que Howard Hughes – et surtout, chose amusante, ils ont tous les deux dirigé la RKO à des époques différentes.

Estimes-tu qu’il existe aujourd’hui un héritier de Merian C. Cooper ?

Pour le coup, peut être que Georges Lucas aurait pu l’être s’il avait fait autre chose que la même chose durant toute sa vie. Disons que Cooper aurait pu être Lucas s’il s’était contenté de faire King Kong vingt cinq fois, mais ce n’est pas le cas. Il y est revenu, c’est vrai, puisqu’il y a eu la suite immédiate Le Fils de Kong (1933) qui a été réalisé pour l’argent et uniquement pour cette raison, sans s’en cacher d’ailleurs – c’est un film que j’aime bien toutefois, je le trouve touchant – et puis par la suite Monsieur Joe (1949) que beaucoup considèrent comme un remake déguisé de King Kong (1933). Cooper a inventé d’autres choses et exploré d’autres territoires, tout en gardant une même ligne directrice. Même dans La Source de Feu (1935) il y a cette idée de voyage, de porte que l’on traverse et qui nous transfère vers un autre monde. J’avais d’ailleurs envisagé de titrer le livre Aux Portes des mondes perdus tant cette figure de la porte, cette notion de frontière entre notre monde et un monde inexploré, étrange et inconnu, traverse l’œuvre de Cooper.

En écrivant ma question j’ai essayé de me trouver ma propre réponse, et j’ai repensé à James Cameron qui a récemment descendu en sous-marin dans la Fosse des Mariannes³, un endroit dans les profondeurs de l’océan Pacifique qu’aucun homme n’avait encore exploré. Est-ce que ce ne serait pas lui notre héritier de Cooper ?

Je n’avais pas pensé à James Cameron, mais c’est vrai qu’ils ont quelques points communs. En dehors de leur plaisir d’exploration et de découverte de monde nouveaux, ils partagent aussi le plaisir d’expérimenter des nouvelles technologies. Tout au long de sa carrière Merian C. Cooper voulait passer des paliers technologiques. Ça a été le cas avec l’animation de King Kong (1933), puis plus tard avec le Cinerama… mais il a aussi longtemps rêvé de faire des films en couleur sans y parvenir, et même envisagé la 3D. A la fin de sa vie, Cooper était très intéressé par les voyages spatiaux, ce qui combinait à la fois son plaisir d’explorateur et sa fascination pour les avancées technologiques.

Je crois savoir que le récent film de science-fiction Interstellar (2014) de Christopher Nolan t’a semblé avoir quelques résonances avec la vie de Merian C.Cooper ?

Oui c’est amusant ! Le personnage de Matthew McConaughey explore des mondes nouveaux et s’appelle Cooper. Ce ne doit être qu’une simple coïncidence, d’autant plus que Cooper est un nom de famille assez commun aux États-Unis. J’ai fait quelques recherches sur internet pour voir si Christopher Nolan évoquait cette référence, mais je n’ai rien trouvé qui étayerait cette théorie.

Finalement, l’homme qui me semble le plus proche de l’esprit de Merian C. Cooper – et je m’étonne d’ailleurs qu’il n’ait jamais eu envie de travailler ensemble – tu le cites plusieurs fois dans ton livre : c’est Walt Disney.

C’est vrai qu’ils sont très proches. De par les mondes imaginaires qu’ils se sont construits, de part les avancées technologiques qu’ils ont amenés chacun de leur côté – j’aime bien dire que les effets utilisés sur King Kong (1933) ne sont ni plus ni moins qu’une version horizontale et grand format de la caméra multiplane de Walt Disney ! Mais Cooper n’avait pas un sens des affaires aussi fin que Walt Disney, si bien qu’il n’a jamais développé un empire aussi démentiel. Après s’être fait voler son héros Oswald, Walt Disney a appris de son erreur et est devenu très carré d’un point de vue juridique et c’est ce qui lui a permit de gérer sa marque et d’étendre son empire. Cooper lui était peut être moins malin de ce point de vue là, il a très mal géré les droits de King Kong et contrairement à Walt Disney ou Georges Lucas par la suite, il n’a jamais su en tirer profit avec du merchandising. Les produits dérivés de Kong ont déferlés surtout entre la fin des années 70 et le début des années 80, quand le film de John Guillermin est sorti. Mais Cooper a un moment eu pour projet de faire son propre Disneyland, autour de son film This is Cinerama (1952) – qui était la bande démo en quelques sorte de ce grand format de projection – une sorte de Cineramaland qui n’est resté qu’à l’état d’idée.

Nous n’avons pas encore parlé de sa dense collaboration avec John Ford sous la bannière de la société Argosy. C’est d’ailleurs un aspect de la carrière du producteur Merian C. Cooper qui est assez peu connue. On sait que John Ford n’a pas toujours entretenu des bons rapports avec ses producteurs, sa collaboration avec Merian C. Cooper fait presque exception.

Adolescent j’étais déjà très fan de John Ford, mais je n’avais jamais vraiment fait le lien avec Merian C. Cooper. C’est vraiment en se replongeant dans la carrière de Cooper pour l’élaboration du livre que j’ai vraiment associé le duo Ford/Cooper et les films qu’ils ont réalisé ensemble après avoir créé Argosy Pictures. Je crois que ça a fonctionné entre eux, d’une part parce qu’ils étaient plus ou moins sur la même longueur d’onde sur de multiples sujets, mais aussi parce que Cooper savait parler avec tact avec John Ford. On peut en effet dire que leur collaboration est exemplaire, il n’y a pas de déchet dans les films qu’ils ont fait ensemble, à part peut être Dieu est Mort (The Fugitive, 1947, ndlr) avec Henry Fonda, que je trouve un peu en dessous du reste du fait de son formalisme un peu étouffant. J’aime bien différencier Cooper et Ford ainsi : Cooper c’est un cinéma qui va tout droit, qui explore l’inconnu, qui va de l’avant, alors que John Ford c’est plutôt un cinéma qui tourne en rond, qui reste dans le connu. Ce qui compte pour lui c’est l’environnement où il décide de poser sa caméra, expliquer ce que ça veut dire d’y être et d’y vivre. De leur collaboration est quand même né l’un des plus beaux films de John Ford qu’est La Prisonnière du Désert (1956).

Maintenant que Faites le plus Grand ! vis sa vie, quels sont tes prochains projets ? Un nouveau livre en perspectives ?

(Hésitation) Continuer de vivre, de regarder des films et de voir ce qui se passe. C’est-à-dire probablement pas grand-chose ! Ce bouquin fut une belle expérience, mais je n’ai pas l’énergie suffisante pour écrire sans objectif défini, sans deadline. Écrire pour écrire est une belle chose, et j’envie ceux qui sont capables de le faire, mais ce n’est pas pour moi. Disons que j’ai peut-être une vision de la vie un peu trop terre à terre, ce qui est, avouons-le, un peu embêtant pour un cinéphile. Et puis le temps manque déjà pour voir des films, alors écrire systématiquement dessus… Pourtant c’est comme ça qu’il faudrait fonctionner : écrire des notes pendant les films, des synthèses des réflexions après, et se faire un petit stock d’idées, souvent hautement périssables, au cas où. On ne sait jamais. Mais dans notre société de loisirs aux sollicitations passionnantes incessantes, prendre le temps de se poser pour écrire sans but défini devient de plus en plus compliqué… Bref, on verra bien !

Propos de Jean-Christophe Fouquet
Recueillis par Joris Laquittant
Photo de Jean-Christophe Husson

 

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Le livre Faites le plus grand ! de Jean-Christophe Fouquet, préfacé par Fabien Gaffez est édité par le Festival International du Film d’Amiens et en vente à l’adresse mail suivante (contact@filmfestamiens.org) au prix de 8 euros.


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Notes de bas de page :

  1. « Comment nous avons fait King Kong » de George E. Turner et Orville Goldner – Edition de la Courtille – 1976 – 276 pages
  2. « Living Dangerously: The Adventures of Merian C. Cooper » de Mark Cotta Vaz – Villard Books – 2005 – 496 pages
  3. « Deepsea Challenge 3D : L’aventure d’une vie » de John Bruno & Andrew Wight – Documentaire – 2014 – 1h30

A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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