Longue vie à la nouvelle chair 1


En avril dernier, dans les colonnes des Cahiers du Cinéma, Serge Toubiana – directeur de la Cinémathèque française et président de la commission d’avance sur recettes du CNC – avait fustigé la jeune génération qu’il ne jugeait plus cinéphile au motif qu’il était « impossible de devenir cinéphile avec internet » et que les jeunes générations « ne vont plus au cinéma, c’est le cinéma qui vient à eux. »

Videodrome1

Lettre ouverte à Serge Toubiana

A l’ami Toubiana qui estime que les jeunes générations ne sont plus de vrais cinéphiles, car, je cite : « ils ne vont plus au cinéma, c’est le cinéma qui vient à eux », je réponds que ma cinéphilie s’est forgée dans un fauteuil, et qu’il ne s’agit pas uniquement de celui d’une salle obscure. L’émotion provoquée par la projection sur un grand écran, qui plus est – déjà jadis – d’une pellicule 35mm, est, je vous l’accorde la plus belle qui soit – entendons : l’expérience de cinéma la plus pure – mais celle que j’ai le plus souvent vécu dans ma jeunesse est toute autre mais pas moins noble. Épuiser les bandes magnétiques des VHS et voir l’image se consumer progressivement dans les limbes du signal analogique à force de visionnages répétés a aussi quelque chose de très beau et de profondément émouvant. Nous n’avons peut être pas eu tous la chance de grandir, comme vous peut-être, dans une grande ville à deux pas d’un cinéma de quartier ou, que sais-je encore, dans les caves de la Cinémathèque. Fils de parents ouvriers, j’ai fait mes dents, mes gammes et mes bêtises à la campagne, à plus de vingt minutes en voiture du premier cinéma. Mon cinéma de quartier, c’était le salon de la maison familiale, et j’y ai épuisé des heures à me créer une cinéphilie qu’aujourd’hui encore je transporte dans mon bagage.

Et pourtant, du haut de mes vingt-quatre années, je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Ce temps où Internet balbutiait, où le modem, pour s’y connecter, semblait reproduire un message crypté pour les extraterrestres façon Rencontre du troisième type, et où chaque minute de connexion était décomptée et coûtait. Même si durant toute mon enfance mes parents n’ont jamais oublié de n’emmener régulièrement au cinéma – j’y voyais surtout les grosses sorties et comédies populaires – et à m’enseigner en cela, ce rituel, – envoûtant et fascinant lorsque l’on est enfant – de la salle obscure, j’ai grandi avec une certaine impossibilité à assouvir une soif de connaissance, que, veuillez m’en excuser, l’émergence d’Internet a permis d’étancher. La culture a un prix. Une grande partie du peuple, encore aujourd’hui, n’y a que difficilement accès. En cela, je vois dans l’acte de piratage – tant décrié par les professionnels – un puissant acte militant plus ou moins inconscient. Se saisir gratuitement de la culture quand son coût ne nous est pas abordable, ce n’est pas que du vol, c’est aussi un pas symbolique vers une forme de survie sociale et culturelle. Pour utiliser une analogie cinématographique qui devrait vous parler : lorsque Fay Wray, au début de King Kong, vole une pomme, ce n’est pas pour saboter le commerce de l’épicier… mais bel et bien parce qu’elle a faim.

À vous écouter, cette jeunesse qui n’a jamais autant regardé de films et séries ou écouté de la musique, serait étonnamment la moins cultivée. Depuis l’émergence du piratage, j’ai constaté, au sein même de mon entourage – et pas seulement chez les jeunes – une évolution assez intéressante de la manière d’aborder le cinéma et le rapport respectueux à l’œuvre. La sériephilie en est, à mon sens, la première responsable. Trop souvent reléguées au rang de soupes télévisuelles inintéressantes, les séries télévisées ont ramené les spectateurs les moins curieux, par l’intermédiaire du libre accès au web, à des habitudes de consommation plus sélectives et critiques. Bien sûr, les plus maladifs continuent de consommer absolument toutes les séries et films qui sortent, comme on enchaîne des repas, sans en savourer les saveurs. Mais la plupart se forgent, par la force des choses, une réelle culture cinéphilique qui les amène à modifier leur rapport aux œuvres, et donc, leur méthode de consommation. Dix années en arrière, avant l’émergence d’Internet et du grand marché culturel qu’il offrait, mes propres parents n’auraient jamais accepté de regarder un film dans sa version originale. Aujourd’hui, ne pouvant plus attendre la diffusion française trop tardive de leur série américaine préférée, ils en suivent les épisodes en version sous-titrée, téléchargés le lendemain de leur diffusion américaine, sans sourciller. De fil en aiguille, il leur devient plus naturel – tout du moins, beaucoup moins gênant – de regarder les films en version originale, y compris au cinéma.

Pardon, monsieur Toubiana, mais aujourd’hui encore, non, le cinéma ne vient pas de lui-même au peuple, surtout le plus modeste. Aucun film ne tombe par magie dans son disque dur sans que l’on ne l’ait choisi et décidé, et, jusqu’à preuve du contraire, aucune vraie réforme ne prévoit de rendre l’accès aux salles moins coûteux. Au contraire, les prix ne cessent d’augmenter, à tel point que pour une famille de deux parents et quatre enfants, une sortie au cinéma équivaut tout bonnement à deux mois de forfait internet ! C’est donc bien le peuple lui-même qui vient au cinéma, et si les salons se transforment en salles obscures, c’est aux exploitants eux-mêmes de se poser les bonnes questions. Dans les circuits multiplexes surtout, rares sont les séances où les normes techniques sont amplement respectées. Son trop bas ou trop fort, enceintes inertes ou envoyant du souffle, couleurs tronquées par ces affreux écrans métalliques installés pour la 3D – cette dernière étant par ailleurs rarement bien réglée elle aussi –, formats des films non respectés… Pour la plupart des cinéphiles 2.0 que nous sommes, la salle et son expérience se démystifie car il devient souvent compliqué d’obtenir une bonne qualité de projection. Mon installation personnelle (un rétroprojecteur de milieu de gamme, un lecteur Blu-Ray et un équipement son de qualité plutôt bonne) est bien souvent préférable à certaines de mes expériences déplorables en salle, sur des films récents, entendons-nous bien. Oui oui, je vous vois venir, vous qui revendiquez que les jeunes sont incapables d’accepter, je cite, « une copie rayée » et que « l’on est dans une culture du numérique et du Blu-Ray où l’image doit être nickel ». Demander des conditions de projections décentes n’est pas un caprice, c’est, je crois plutôt, un acte militant et profondément cinéphile. Il s’agit là de réclamer un respect des œuvres diffusées, que certains exploitants eux-mêmes considèrent comme de vulgaires produits. Heureusement, il existe encore des directeurs de salles cinéphiles et respectueux des œuvres, et quelques projectionnistes qui connaissent leur métier. Un métier, par ailleurs, qui était au service des œuvres, et qui a été sacrifié sur l’autel du profit.

Car ce n’est ni Internet, ni l’avidité du peuple à consommer sans payer qui a mis en branle l’économie de l’exploitation, et dans le même temps l’expérience de la salle de cinéma : c’est l’ostracisme totalitaire d’une certaine classe, énarque de la culture, dont vous vous portez garant, qui n’a toujours pas considéré qu’il était anormal de payer parfois presque douze euros une place de cinéma – soit presque soixante francs – quand pour quarante francs, il y a moins de vingt ans, on y emmenait toute la famille. C’est cette même classe qui trouve normal de dire que les gens ne se cultivent plus mais consomment, alors même que le passage de l’argentique au numérique décidé par des instances politiques et quelques nababs de l’exploitation – et littéralement infligé aux plus petits exploitants de salles, soit dit en passant – n’a été qu’une vaste escroquerie destinée à augmenter le prix des billets pour soi-disant amortir le coût des nouveaux équipements. Est-il normal, en 2014, plus de cinq ans après l’arrivée massive de la 3D, de devoir encore payer parfois trois ou quatre euros supplémentaires sur le prix du billet pour une technologie depuis longtemps remboursée ? Une nouvelle fois, idéalement, j’aimerais ne jamais devoir dire que l’expérience de la salle n’a plus rien de sanctifié. C’est un sanctuaire dans lequel j’aime me recueillir, plusieurs fois par semaine, et l’émotion que j’y trouve – lorsque l’expérience n’est pas entachée par le non-respect des œuvres projetées – n’a, je vous l’accorde, rien de comparable avec celle que je vis dans mon salon. Mais si l’expérience collective de la salle obscure est belle et puissante, cela ne voudra plus rien dire quand plus personne n’aura ni les moyens, ni les raisons de s’y rendre.

Joris Laquittant

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A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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