Les vampires du Dr. Dracula


Les vampires du Dr. Dracula va être un film important pour l’avenir du cinéma de genre espagnol : en effet, il va signer l’avènement de Paul Naschy comme grand manitou du bis au pays de la paëlla.

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Pobres diablos

Né en 1934 à Madrid, Jacinto Molina a commencé à se faire connaître dans le monde du catch, en devenant une vraie vedette dans son pays. Dans la même période, alors qu’il était âgé d’à peine plus de vingt ans, il cherchait à approcher les studios de cinéma de Madrid, ses études d’architecture le poussant à chercher un travail du côté des décors de films, mais c’est surtout son physique trapu qui fut remarqué, si bien que simultanément à son activité de lutteur, il écuma les plateaux de tournage en tant que figurant, ce qui lui permit alors de rencontrer notamment Boris Karloff, l’une de ses idoles. Ce jeune passionné de cinéma d’horreur, particulièrement des films de la Universal – Frankenstein rencontre le loup-garou (Roy William Neill, 1943), avec Lon Chaney Jr. et Bela Lugosi, est resté gravé à tout jamais dans son esprit en tant que première et plus grande claque – se mit alors à écrire un scénario, une histoire de loup-garou, justement, comme hommage à son film préféré. Le titre : La marca del Hombre Lobo, la marque du loup-garou.

Le comte Waldemar Daninsky (Paul Naschy) est un personnage taciturne et ténébreux. Il fait néanmoins la rencontre de la jeune et belle comtesse blonde Janice Von Aarenberg (Dyanik Zurakowska), dont il s’éprend. Mais leur idylle est vouée à l’échec lorsque, au même moment, un couple de gitans réveillent par mégarde un loup-garou, et que de nombreuses morts brutales sont attribuées à des loups…

Réalisé par Enrique Lopez Eguiluz, un obscur cinéaste abonné aux films populavampiresdrdraculaires sans grande renommée, Les vampires du Dr. Dracula vaut peut-être moins pour l’objet cinématographique qu’il est que pour la longue histoire de sa production, passionnante, et qui apporte encore des anecdotes improbables qui font qu’on l’aime d’amour, ce cinéma bis européen. Si Jess Franco réalisait depuis sept ans des films d’horreur – une longue carrière de plus de quarante ans allait encore suivre –, c’est le petit scénario écrit par cet ex-catcheur qui allait déterminer, à certains égards, l’avenir du cinéma de genre espagnol. En Espagne, personne n’y croyait, à cette histoire de loup-garou, autant qu’à la carrière de gardien de but au Real de Julio Iglesias (et je ne vous parle même pas de sa carrière de chanteur…). Attaché à son script, c’est en Allemagne que Jacinto Molina va essayer de le vendre, avec succès puisque c’est une petite société de Munich qui lui apportera les financements nécessaires, en prenant par la même occasion la décision de le tourner en relief, à travers un procédé tour neuf, le HIFI Stereo 70, qui, comme son nom ne l’indique pas, filme en 3D sur une pellicule 70mm. Molina, qui avait écrit le rôle de Daninsky pour Lon Chaney Jr., idole de sa jeunesse pour avoir été le loup-garou des films Universal, demande aux producteurs allemands de lui offrir ce rôle ; manque de bol, Chaney, alors âgé de 61 ans et miné par l’alcool, décline la proposition, ne souhaitant pas voyager aussi loin à cause de sa santé fragile – il se retirera du cinéma trois ans plus tard et mourra en 1973. La silhouette de Molina rappelant celle de Chaney, les allemands encouragent celui-ci à prendre le rôle principal de son film, mais à changer de nom, afin d’avoir l’air plus… teuton. En hommage au pape de l’époque, Jacinto change alors son prénom en Paul, et, pour son admiration pour le champion de pentathlon hongrois Imre Nagy, il adopte Naschy comme nom de famille. Il n’en faut pas plus pour voir naître une légende.

Si l’histoire de la production des Vampires du Dr. Dracula est assez curieuse, l’œuvre qui en résulta n’en est pas moins étrange. Loin d’être parfait, le film contient de nombreux défauts qui ne manquent pourtant pas de charme, un charme désuet propre à de nombreux films de Naschy, d’ailleurs. Il y a en effet un fossé entre la forme et le fond. Pour un premier scénario, qui plus est écrit par un non-professionnel, il est normal d’y trouver des faiblesses, des erreurs, que l’on trouve aujourd’hui gentiment amusantes parce que joliment kitsch. L’histoirevampiresdrdracula regorge de clichés, Paul Naschy (qui, pour le scénario, sera toutefois crédité sous son vrai nom) y met, pêle-mêle, tous les lieux communs qu’il a pu rencontrer dans les films Universal de son enfance. Au final, le film manque cruellement de rythme, certaines séquences n’ayant aucun intérêt dans la trame, et les tribulations amoureuses entre Daninsky et Janice deviennent rapidement pénibles. Mais ce premier essai scénaristique plutôt raté – Molina écrira par la suite des scénarios bien plus réussis, rien que dans cette même saga du Loup-garou – est rehaussé par une photographie digne des plus flamboyantes œuvres du cinéma d’horreur de l’époque. Car si le réalisateur Enrique Lopez Eguiluz est un parfait inconnu pour beaucoup, il n’en est pas de même pour le directeur de la photographie Emilio Foriscot, qui venait tout juste d’officier sur le magnifique western Le dernier face-à-face (Sergio Sollima, 1967) et sur Le retour de Kriminal (Fernando Cerchio & Nando Cicero, 1968), et qui sera plus tard le chef-op’ des deux premier gialli de Sergio Martino, L’étrange vice de Madame Wardh (1971) et La queue du scorpion (1971). Si ses travaux les plus remarquables étaient encore à venir, le CV de Foriscot était déjà bien rempli au moment du tournage des Vampires du Dr. Dracula, et le film possède un imaginaire visuel qui est plein de renvois au cinéma fantastique de l’époque Universal, certes, mais aussi beaucoup au gothique italien. Et si le montage et les maquillages ne sont hélas pas à la hauteur de l’esthétique développée par Foriscot, c’est encore une fois le charme kitsch qui prime. À sa sortie, le film eut son petit succès inattendu, et le personnage de Waldemar Daninsky allait poursuivre Paul Naschy pendant très longtemps encore, puisque l’acteur interprètera par la suite ce rôle à onze reprises, la dernière en date remontant à… 2004 !

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Il semblait éminemment judicieux pour Artus Films de lancer une nouvelle collection sur le cinéma d’horreur espagnol en choisissant le premier film de l’icône Paul Naschy, unique grand représentant de l’âge d’or du cinéma d’horreur de l’autre côté des Pyrénées (on pense aussi forcément à Jess Franco, mais celui-ci s’est énormément exporté, en France, par exemple, ou en Allemagne, contrairement à Naschy qui resta fidèle à l’Espagne) ; à l’instar de la Hammer, qui fut récompensée du Queen’s Award to Industry en reconnaissance des services rendus à l’industrie cinématographique, et de l’anoblissement de son fondateur Sir James Carreras, Paul Naschy reçut des mains de Juan Carlos Ier la Médaille d’Or du Mérite des Beaux-Arts. Mais en France, malgré tout, la filmographie prolifique de Paul Naschy est très méconnue, très peu distribuée en salles comme en vidéo. Parmi la saga du loup-garou Waldemar Daninsky, seuls deux volets furent édités en DVD : La furie des vampires (Leon Klimovsky, 1971), le troisième, et L’empreinte de Dracula (Carlos Aured, 1973), le sixième, sortis en 2004 chez Seven Sept. L’on notera à cette occasion comment les distributeurs français de l’époque ont préféré vendre ces films comme des films de vampires, voire même des films sur Dracula. Quoi qu’il en soit, le DVD disponible chez Artus Films est remarquable, le master provenant d’une récente édition espagnole est impeccable, à l’image pure et aux couleurs intenses, dans son ratio 2.20 d’origine. Deux pistes audio sont proposées, une VO espagnole et une VF, toutes deux disponibles en Dolby Digital 2.0 : ne serait-ce que pour une question de pratique, on recommande la VO, le film étant proposé pour la première fois dans une version intégrale, certains dialogues seront automatiquement en espagnol. Ajoutons à cela un doublage parfois approximatif, aux dialogues réécrits pour mieux coller au titre mensonger de Vampires du Dr. Dracula (les deux vampires du titre sont anecdotiques et Dracula n’y apparaît bien sûr pas), et vous aurez une de ces VF kitschounettes auxquelles l’on pouvait avoir droit à l’époque. Côté bonus, par contre, on repassera : à l’exception des bandes-annonces et de la galerie d’images, rien n’est proposé. Une petite déception qui n’a toutefois gâché en rien le plaisir de pouvoir faire découvrir le film.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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