Les Héritiers de Walt Disney


Si Disney a eu une influence certaine sur ses contemporains, il a surtout influencé des générations de cinéastes qui ont grandi avec ses films. Des dizaines de cinéastes s’avouent héritiers de Walt Disney. Ce qui marque, c’est que tous ces héritiers, plus ou moins désignés, feront pour la plupart presque uniquement des films de genre.

Sales gosses

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#1 Steven Spielberg
Le fils spirituel

ETLes films de Walt Disney ayant accompagné plusieurs générations d’enfants, de nombreux cinéastes se réclament de l’héritage Disney. Le premier d’entre eux est sans doute le plus évident : Steven Spielberg. Aujourd’hui unanimement considéré comme un auteur aux multiples facettes, capable de mettre en image les peurs et rêves enfantins comme les cauchemars d’adultes – un trait commun avec Walt Disney – Steven Spielberg affirme que son premier souvenir d’effroi au cinéma fut le démon Chernabog de Une nuit sur le Mont Chauve de Fantasia (1940). De même, il avoue avoir décidé – après les multiples déboires que tout le monde connaît – de ne pas montrer le requin des Dents de la Mer (1975) en se rappellant l’enseignement de Bambi (1942), dont la menace hors champ du chasseur l’avait énormément marqué enfant : « J’avais 3 ans lorsque j’ai vu mes premiers films, les images ont été très puissantes pour moi: le déraillement dans The Greatest Show on Earth de Cecile B.De Mille ou la mort de la mère de Bambi sont des images qui m’ont marquées étant enfant, et qui ont marqué mon travail par la suite ». Spielberg garda beaucoup d’enseignement de la technique Disney : faire peur et émerveiller à la fois. On retrouve cette idée dès Rencontres du Troisième Type (1977) – dans lequel Spielberg cite Fantasia et sa montagne mystérieusement terrifiante – puis plus intensément dans E.T. L’Extraterrestre (1982) bien entendu, qui permit au public de voir véritablement en Spielberg un héritier du maître. Le réalisateur s’en expliqua à l’époque de la sortie : « Je suis flatté qu’on me compare à Walt Disney, s’il s’agit du Disney vivant et créateur, celui qui m’a arraché autrefois au monde réel pour m’emmener dans le monde du merveilleux. Je souhaite que E.T. laisse une trace sur votre cœur, une impression de chaleur, et que le film éveille et réveille en chacun la curiosité, et l’espoir en des qualités humaines… c’était le message de Walt Disney ».

Les plus grands succès de Steven Spielberg empreintent énormément à Disney. Fantasia étant l’un de ses films favoris, Spielberg le cite très souvent comme référence, il le fit à l’occasion de la sortie de Jurassic Park (1993) expliquant que la vision des combats de dinosaures dans l’un des épisodes du chef-d’œuvre de Disney fut sa première rencontre avec les monstres préhistoriques, et serait à l’origine de son désir de faire un film de dinosaures. On ne s’étonne même plus, en 2013, que les différentes aventures dehook-revanche-capitaine-crochet Indiana Jones (1981-2008) aient trouvé leur place dans les parcs à thèmes Disney. Après avoir refilé ses lubies adolescentes à d’autres grands enfants (on en reparlera après), Spielberg a vite quitté ses obsessions pour revenir à des préoccupations plus adultes, nourri qu’il est par une fascination pour l’histoire et ses grands traumatismes. Entre deux films plus sombres, ce grand gamin s’offrent néanmoins quelques plaisirs coupables, le ramenant dans le giron des inspirations estampillées Disney. Le plus parlant est sans nul doute Hook, la revanche du Capitaine Crochet (1991), véritable cri d’amour au Peter Pan (1953) de Disney. Le film initialement développé dans les années 80 pour les studios de Mickey se veut comme une suite directe du classique de l’animation. Il s’agit de l’un des grands films enfantins de Spielberg, assez incompris par la critique à sa sortie, mais largement plébiscité par la jeunesse des années 90 comme l’un des films cultes de cette génération – Disney s’en cheval-de-guerre-de-steven-spielberg-10421274sfuedinspirera même assez honteusement pour livrer l’une de ses nombreuses suites aux rabais avec Peter Pan 2 : retour au Pays Imaginaire (Robin Budd, 2002). Au sein même de ses films plus adultes, Spielberg semble toujours hanté par le spectre envahissant des films Disney. La preuve avec A.I. Intelligence Artificielle (2001), un Pinocchio des temps modernes, dans lequel un petit garçon robot souhaite devenir humain. Si sa version de Tintin (2012) peut toutefois être traitée à part, récemment Spielberg est clairement revenu à ses premières influences avec Cheval de Guerre (2011) accusé à sa sortie par bons nombres de critiques, de Disney-iser l’une des parts les plus sombres de l’histoire. Le film est coproduit par Walt Disney Pictures – une première pour le réalisateur – Spielberg assume ainsi clairement ses influences sur le métrage et renoue avec cette vieille tradition hollywoodienne des films familiaux à grand spectacle, et à grands sentiments.

Lorsque l’on regarde les différents films de Steven Spielberg influencés par l’univers Disney, tous sont des films de genre. Le réalisateur est en effet l’un de ceux qui, au détour des années 80, a contribué avec certains de ses protégés, au renouveau du cinéma de genre, le propulsant – comme Disney en son temps – au rang de divertissement familial.

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#2 George Lucas
L’apprenti en marketing

yodaL’un ne va évidemment pas sans l’autre. Créateur et scénariste de toutes les aventures d’Indiana Jones réalisées par son pote Spielberg, mais aussi et surtout créateur emblématique de la saga Star Wars, George Lucas est sans équivoque l’un des héritiers les plus évidents de l’esprit Disney. Du maître, il a, semble-t-il, tout appris. Si on lui reconnaît souvent la paternité du merchandising de masse – petite poupées articulées à l’effigie des Jedi et autres héros de la galaxie – on oublie que Walt Disney, bien avant lui, avait vu en son égérie Mickey Mouse l’opportunité d’une déclinaison massive en produits dérivés. Il est donc indéniable que l’empire Star Wars empreinte donc son organisation marketing à l’empire Disney. En cela, le rachat de l’un par l’autre en 2012, s’il apparaît pour certains fans – de Disney comme de Star Wars – comme une hérésie, est en réalité une fusion naturelle et évidente. « J’ai toujours été un grand fan de Disney » avoua Lucas au moment de céder son bébé à la garde de Mickey et Minnie.

Le gobage de la galaxie Star Wars par la société créée par l’oncle Walt était en fait enterrinée depuis des lustres. L’univers créé par Georges Lucas avait déjà une grande place dans les parcs à thèmes Disney, depuis l’ouverture en 1987 de l’attraction Star Tours au Disneyland de Floride. Construite au sein du Tomorrowland, univers imaginé par Walt Disney en personne pour rendre hommage aux visionnaires qui imaginent le futur et le rêve. L’affiliation est évidente et s’apparente même à une véritable adoubation. En incorporant l’univers de Star Wars au sein de ses parcs, les studios Disney dévoilent au monde entier avoir peut être trouvé un héritier au talent visionnaire et créateur de Walt Disney. La collaboration donnera lieu à un film culte, Captain EO (1986), greffant par la même occasion au projet, la superstar Michael Jackson – qui, à sa manière, est marqué lui aussi par l’héritage Disney dont il s’avouait grand fan. george-lucas-star-wars-joins-disney-family

Les films de la saga Star Wars eux-mêmes ré-exploitent des poncifs déjà sur-investis par Disney. Le jeune héros, chargé d’une mission et devant faire face à son destin en passant par l’étape obligé du parcours initiatique, est un écho évident au parcours du petit Arthur de Merlin l’Enchanteur (1963), du pantin Pinocchio (1940), du jeune Mowgli du Livre de la Jungle (1967) et même plus tard à Hercule (1996). C’est évident car Disney comme Lucas empreinte les mêmes influences à la littérature chevaleresque. Plus encore, Lucas fait de Vador un méchant Disney par excellence, tourmenté mais indéfectiblement gangréné par une soif de pouvoir et de mal. Il n’a pas cet aspect bouffon et comique que revêtiront certains vilains de Disney – le Capitaine Crochet, Hadès, Madame Mim, Gaston – mais s’apparente clairement à un penchant intergalactique et masculin de Maléfique : même silhouette noire longiligne et menaçante, avec à sa solde une horde de sbires. La Princesse Leïa, quant à elle, s’inspire autant de la tradition des princesses Disney qu’elle n’en dépoussière le style. Les princesses qui la précéderont gagneront en indépendance et en caractère, Leïa est clairement la grande sœur de l’héroïne de La Belle et la Bête (1991), de Mulan (1998) ou de la récente Merida de Rebelle (2012). La jeune Arielle de La Petite Sirène (1989) n’a hérité quant à elle que du fameux bikini.

movies-george-lucas-jj-abramsEnfin, Lucas a clairement ré-exploité l’une des marques de fabrique principale des films Disney : le sidekick – entendez le faire-valoir –, ce petit personnage accompagnant le héros et qui l’aide à surmonter les épreuves. Dans Star Wars, ils sont nombreux à occuper ce rôle : le gentil Chewbacca, les robots R2D2 et C3PO, ou les mignons et valeureux Ewoks. Yoda occupa d’ailleurs en premier temps ce rôle. Conscience de Luke, il est à ses côtés pour l’aider à parfaire son éducation et trouver sa voie. En cela, Yoda empreinte considérablement au Jiminy Cricket de Pinocchio, comme à la souris Timothée de Dumbo (1941). Les séquences où Philoctète, le satyre en charge de l’éducation de Hercule (1996) entraîne son champion à manier sa force font un évident clin d’œil à la séquence sur Dagobah, prouvant que Disney et Lucas n’ont eu de cesse que de se rendre mutuellement hommage.

En vendant son empire à Disney, et en annonçant la mise en chantier de nouveaux films, Lucas assume son héritage, tout en se choisissant un héritier. Cet héritier porte le nom de J.J. Abrams. Déjà adoubé par Steven Spielberg, le réalisateur du sublime Super 8 (2011) est un héritier logique des deux hommes et par affiliation logique, de Walt Disney.

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#3 Joe Dante & Robert Zemeckis
Les mauvais fils

De tous les héritiers de Disney, beaucoup viennent du vivier de talent mis en lumière par le producteur Spielberg. On retrouve dansjoe-dante-gremlins Les Goonies (Richard Donner, 1985), ou dans les dessins-animés Fievel au Far West (Simon Wells & Phil Nibbelink, 1991) et Le Petit Dinosaure et la Vallée des Merveilles (Don Bluth, 1988), l’ombre envahissante des films Disney. Les deux réalisateurs les plus intéressants ayant émergé de ce vivier sont probablement Joe Dante et Robert Zemeckis. Tous deux se réclament des mêmes influences : la série B d’une part, les dessins animés de Walt Disney et les cartoons de Chuck Jones de l’autre. Il faut noter que Chuck Jones, créateur mythique de Bugs Bunny, Daffy Duck et leurs amis, fut l’apprenti au sein des studios Disney du créateur de Mickey Mouse, Ub Iwerks. Les cartoons de Jones garderont la malice presque malsaine des premiers Mickey – rappelons que dans Steamboat Willie (1928), la souris fait vivre les pires tortures aux animaux, se servant d’eux comme des instruments. C’est ce double héritage qui nourrira particulièrement Joe Dante et Robert Zemeckis. Le premier – on lui a déjà consacré tout un dossier – sera un peu à Spielberg ce que Chuck Jones fut à Disney : un double maléfique. La version diablotine et ricaneuse. Il s’illustrera tout particulièrement avec son indémodable Gremlins (1984) dans lequel il montre même ses petits nains envahir une salle de cinéma qui diffuse Blanche Neige et les sept nains (1937). Les petits diablotins chantent en cœur le célèbre « Hé-oh on rentre du boulot ! » en ricanant dans leur fauteuil. Serait-ce un autoportrait de Joe Dante se représentant, lui et ses potes, à l’époque, devant le classique de Disney ? Ou bien une façon de tuer l’un des pères – en l’occurrence Disney – pour rendre hommage au second – Chuck Jones ? Plus tard, Explorers (1985) puis MSDSMSO EC004L’aventure intérieure (1987) garderont le même empreint aux cartoons rythmés et grinçants de Chuck Jones, tout en côtoyant l’émerveillement Disney-ien. En 1998, trois ans après Toy Story (John Lasseter, 1995), le petit lutin Joe Dante réitère à nouveau ses taquineries en pastichant façon Chuck Jones les petits jouets de Pixar avec Small Soldiers (1998) avant de s’abandonner une bonne fois pour toute à l’hommage délibéré avec Les Looney Tunes passent à l’action (2003). Cet abandon, imaginé par Dante comme une consécration, signera paradoxalement un arrêt brutal dans sa carrière. Le succès n’est pas au rendez-vous et le petit Gremlin d’Hollywood s’en voit chassé. Comme si ce combat perpétuel entre l’influence de l’émerveillement façon Disney et Spielberg, et le mordant du cinéma d’horreur et des cartoons de Chuck Jones était un gage de qualité dans le cinéma de Joe Dante – cette confrontation est au centre du combat entre le petit mogwaï Gizmo, peluche Disney par excellence, et ses ersatz monstrueux.

Robert Zemeckis, quant à lui, a un parcours atypique qui par bien des points rappelle celui de Joe Dante. Moins caustique, plus politiquement correct, Zemeckis est lui aussi perdu au milieu des deux influences mais parvient à osciller de l’une à l’autre avec brio, jusqu’à les réunir. À la poursuite du diamant vert (1984) rappelle les serial d’aventures créés pour la télévision par Walt Disney dansZemeckisRoger-Rabbit les années 50 tandis que Retour vers le Futur (1985) lorgne clairement plus du côté des cartoons irrévérencieux de Chuck Jones : Disney refuse même de produire le film estimant que « l’histoire de la mère qui tombe amoureuse de son fils n’était pas approprié pour un film familial sous la bannière Disney ». À ce moment de sa carrière, Robert Zemeckis empreinte clairement la voie tracée par Joe Dante. Faire contrepied à la fois au cinéma de Spielberg et à celui de Walt Disney. Chuck Jones s’impose comme modèle et s’immiscera en profondeur dans le scénario de Retour vers le futur et ses suites. Le « What’s Up Doc ? » de Bugs Bunny est prononcé par Marty McFly, le lyrisme sentimental estampillé Disney est écarté au profit d’un humour sarcastique et rythmé empreint aux cartoons. Si l’influence écrasante de Chuck Jones sur son cinéma est indéniable, Robert Zemeckis a su, contrairement à Joe Dante, servir d’arbitre entre ses deux versants du cartoon et en proposer une réunion historique. C’est le projet Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (1988), produit par Steven Spielberg, qui réunit les personnages des deux écuries. Robert Zemeckis crée pour l’occasion un nouveau toon, le célèbre Roger Rabbit, qui possède « un corps de chez Disney, une tête de chez Warner et une attitude à la Tex Avery ». Le film remporte un énorme succès et redore le blason de l’animation Disney qui était enterrée dans les mauvais chiffres depuis la mort de Walt. L’argent engrangé permet de sauver les stu24407063_1144dios d’animation de Disney qui mettront en chantier l’année suivante La Petite Sirène (1989) qui mènera le studio vers un nouvel âge d’or. Robert Zemeckis devient l’un des grands noms d’Hollywood, et enchaîne avec deux nouveaux épisodes de la saga Retour vers le Futur (1989-1990). Quelques années plus tard, après une longue excursion dans un cinéma plus mature, Zemeckis souhaite revenir à l’animation, mais ambitionne d’utiliser le procédé de motion-capture : à peu près seul à y croire à Hollywood, il fonde son propre studio ImageMovers et produit plusieurs films en dehors du giron de Disney (Le Pôle Express, Beowulf, Monster House). En 2007, Disney souhaitant passer à la vitesse supérieure vis à vis des nouvelles technologies, propose à Zemeckis de lui racheter ImageMovers et de l’intégrer aux programme de production en tout-numérique qu’ils souhaitent mettre en place. Zemeckis accepte et livre deux films très moyens : Le Drôle de Noël de Scrooge (2009) qu’il réalise, puis Milo sur Mars (2010) qu’il produit. Les films coûtent cher, le public ne suit pas, et Disney se lasse désormais bien vite des créatifs qui ne rapportent pas d’argent. Robert Zemeckis et ses troupes sont remerciés en 2010, ImageMovers est dissoute par la maison mère. L’aventure laisse un goût amer à Zemeckis qui affirma n’avoir pas vraiment apprécié la manière dont la petite souris était devenu un ogre sans âme. Depuis, le cinéaste peine à retrouver sa superbe à Hollywood, et lors de la promotion de son dernier film Flight (2013) il expliquait devoir encore se battre pour monter des films, tout comme Joe Dante.

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#4 Ron Clements & John Musker
Les enfants modèles

WSB-3-Cal-Arts-1024x575De tous les héritiers de Walt Disney, ces deux-là sont les plus justifiés. Tous deux formés à la CalArts, l’école d’arts appliqués et d’animation créée par Walt Disney, ils donnèrent leurs premiers coups de crayons au plus bas de l’échelle des studios avant de devenir intervallistes sur Rox et Rouky (1981). Lors de cette période de formation, ils se lient d’une amitié sans faille et rencontrent Tim Burton et John Lasseter, qui ressentent l’emprise de la patte Disney comme un frein créatif. Contrairement à leur deux camarades désireux d’évoluer vers leur propre style, Clements et Musker n’ont pas des idées d’ailleurs : ils souhaitent plus que tout participer à l’univers Disney. Ils vénèrent la philosophie du maître et espèrent contribuer au renouveau d’un studio en crise. Au milieu des années 80, l’équipe en place est inexpérimentée et accouche dans la douleur de plusieurs films jugés mineurs tel que Basil, détective privé (1986) ou le très sombre Taram et le chaudron magique (1984) dont la beauté gothique est totalement incomprise par le public. Face à cette crise créatrice, on somme les animateurs de revenir aux bases, et de s’inspirer plus que jamais des méthodes de Walt Disney. Ressortis grandis de l’échec créatif de leur relecture de Sherlock Holmes, Ron Clements et John Musker décident d’adapter un vieux conte d’Andersen longtemps courtisé par Walt Disney lui-même. C’est ainsi qu’ils participent avec La Petite Sirène (1989) au renouveau des studios Disney. Leur collaboration donnera lieue par la suite au véritable chef-d’œuvre qu’est Aladdin (1992) puis au plaisant Hercule (1997). Lorsque le studio subit unedirectors-john-musker-(left)-and-ron-clements-(right)-large-picture deuxième crise créatrice, au début des années 2000, leurs essais ne renouent pas avec leur maestria d’antan. Ni La Planète aux trésors (2002) ni La Princesse et la Grenouille (2009) ne rencontrent leur public, les scénarios manquent d’inspiration et les personnages d’épaisseur. Disney analyse cela comme un désintérêt des jeunes enfants envers l’animation traditionnelle et décide de ne produire plus que des films en image de synthèse. John Musker et Ron Clements sont transférés dans la division d’animation de synthèse, comme Glen Kleane, l’un des animateurs traditionnels les plus chevronnés du studio. Tous trois, ils travaillent à former les nouveaux animateurs au style traditionnel dans l’idée de créer un programme permettant de donner à une image de synthèse un rendu dessinée. Le jeune John Kahrs réalise en 2012 le court métrage Paperman, premier film du studio utilisant ce logiciel. Le rendu séduit le public et le film remporte un oscar. Alors que Glen Kleane, déçu par sa première expérience dans l’animation de synthèse sur Raiponce (2011), annonce son départ du studio, Musker & Clements voient dans le logiciel utilisé pour Paperman un ultime espoir de faire revivre la magie du 2D. Ils annoncent un nouveau projet intitulé Moana (2016) que la rumeur présente comme le premier long-métrage des studios réalisé entièrement avec cette technique hybride.

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#5 Tim Burton
L’enfant tâche

burton_vincentPour Tim Burton, travailler chez Disney avait beau être un rêve de gosse, l’uniformisation de style demandé par le studio lui monte vite à la tête. Durant ses dix années dans les studios Disney, il voit tous ses projets refusés, son univers jugé trop sombre et glauque ne correspondant pas aux critères. Le bestiaire impressionnant de créativité qu’il invente pour Taram et le chaudron magique (1984) – le plus Burtonien des Disney – n’est même pas visible à l’écran : « Ce n’est pas un très bon souvenir. Leur vision du dessin n’était pas la mienne. Je me sentais enfermé dans un schéma qui ne cadrait pas avec ce que j’étais. Mais grâce à ces années chez Disney, j’ai pu travailler en parallèle sur mes premiers courts-métrages.» De ses débuts d’intervalliste sur Rox et Rouky (1981) il garde aussi un souvenir amer « aucun de mes dessins ne ressemblait au Renard de Disney, les miens semblaient être des animaux écrasés au bord de la route ». De son côté, il nourrit l’espoir que Disney acceptera son univers singulier : il leur propose d’abord Trick or Treat, un projet sur Halloween, que le studio n’envisagera jamais de produire puis une déclinaison avec L’étrange noël de Monsieur Jack que les dirigeants estiment encore trop étrange. Tout juste parvient-il à imposer son court-métrage Vincent (1982) que les pontes du studio acceptent uniquement comme laboratoire pour voir ce que le stop-motion peut donner. Son goût du sinistre l’éloigne rapidement du département animation du studio qui auront au moins le flair de lui confier des films en prises de vue réelles. Il enchaîne, pour l’émission Shelley Duvall’s Faerie Tale Theatre de Disney Channel deux essais, une version de Hansel et Gretel (1982) puis un Aladdin (1983) – qui restèrent longtemps invisibles, jusqu’à l’exposition qui lui a été consacré au MoMa puis à la Cinémathèque Française – avant d’enchaîner avec Frankenweenie (1984), une version très Disney du mythe de Frankenstein que Burton prend un réel plaisir à détourner. Le studio juge encore une fois l’univers trop glauque et alors que le film était produit pour passer en avant-programme de la reprise en salles de Pinnochio, l’idée est vite abandonnée. Contrarié, Burton décide de quitter Disney et développera l’univers dense et gothique qu’on lui connaît.

Un dessin de Tim Burton représentant "L'Usine à rêve Disney".

Le destin de Tim Burton au sein du studio est d’autant plus désolant qu’on imagine que ce grand créatif aurait sans nul doute eu les faveurs de Walt en son temps. On l’a vu, le papa de Mickey ne lésinait pas sur les moments d’horreur dans ses films, et n’imaginait pas le merveilleux sans sa part d’ombre. Les animateurs du premier âge d’or de Disney baignaient dans le cinéma de genre et plus principalement dans l’influence écrasante de l’expressionnisme allemand, un cinéma dont s’inspirera particulièrement Burton des années après. Si Tim Burton garde un souvenir amer de son expérience chez Disney, il accorde toujours autant d’admiration à l’oeuvre de Walt : « Je pense que les adultes oublient le fait que la plupart des films Disney sont très sombres. Lorsque je repense àburton'saladdin Bambi, c’est assez traumatisant… Ils ont un peu retrouvé ça dans Le Roi Lion d’ailleurs. Frankenweenie est en fait beaucoup plus léger que certains de ces films d’une certaine façon.» Car oui, depuis la fin des années 80 et l’incompréhension vis a vis de son univers, Disney a largement fait machine arrière, Burton s’étant dès la sortie de Batman (1989) puis de Edward aux mains d’argent (1990) imposé comme l’un des nouveaux grands noms d’Hollywood. Dès lors, Disney lui ressort des placards le projet L’étrange noël de Monsieur Jack (Henry Selick, 1993) qu’il leur avait proposé des années auparavant. S’il ne le réalise pas, il en assure le scénario et crée les personnages. Depuis, Burton semble s’être résolument retourné vers Disney pour lesquels il réinventa Alice aux Pays des Merveilles (2009) pour un film bien fade, avant de réussir à imposer une version longue et animée de Frankenweenie (2012), l’un de ses plus beaux films depuis longtemps, et une sacrée revanche sur le studio.

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#6 John Lasseter
L’héritier en place

FM72482John Lasseter ayant fait ses armes avec Musker, Clements et Burton à la CalArts, il prend d’abord plaisir à évoluer au sein d’un studio dont il adore le travail. Mais très vite, alors qu’on lui confie un poste de superviseur de l’animation du film Tron (1981) – film précurseur dans l’utilisation des effets visuels générés par ordinateur – il tombe littéralement amoureux des nouvelles possibilités offertes par cette technologie et y voit là une révolution de l’animation au cinéma. Dès lors, son travail d’animateur traditionnel au sein des studios Disney le passionne nettement moins, si bien qu’il est licencié en 1983. Après quelques contributions au sein d’ILM, George Lucas décide de lui permettre d’expérimenter au sein d’une nouvelle division, la Lucasfilm Computer Graphics Group dans laquelle Lasseter officiera comme précurseur des effets visuels de synthèse. Lucas décidera plus tard de vendre cette division, peu lucrative, et John Lasseter a l’idée de la proposer à Steve Jobs qui y voit l’opportunité de développer des logiciels d’animation 3D dont Apple pourrait bien avoir besoin à l’avenir. La nouvelle entité s’appelle désormais Pixar et John Lasseter en devient très vite le responsable. Petit à petit, de court métrage en court métrage – une stratégie destinée à servir de laboratoire comme le faisait Walt Disney en son temps – Pixar invente un nouveau langage, et Steve Jobs, à ses dépens, devient l’un des producteurs les plus influents d’Hollywood avec la sortie de Toy Story en 1995.

Dès lors, par un habile contrat qui lui assure la distribution des films Pixar, Disney brouille les pistes. Le public ne fait pas véritablement la différence, et voit Toy Story (1995) puis 1001 pattes (1998) comme des films Disney, le logo de la firme trônant fièrement sur les affiches. Pendant plus de dix ans, les liens entre les deux maisons sont troubles. Pixar a le cul entre deux chaises, souhaitant d’une part garder son identité propre tout en étant sérieusement dépendante de la puissance de Disney qui permet à ses films une exposition plus ample. Cette situation créera de nombreux imbroglios et désaccords, qui seront entérinés une bonne fois pour toutes par le rachat de Pixar par la Walt Disney Company en 2006. Dans cet accord de rachat, John Lasseter gagne énormément puisqu’il reste non seulement directeur artistique de Pixar mais obtient le même poste au sein des Walt Disney Animation Studios, ainsi que celui de conseiller créatif de Walt Disney Imagineering, concevant les parcs à thème. Dès lors, Pixar et Disney ne font plus qu’un, même si les deux studios continuent d’évoluer chacun de leur côté, et John Lasseter et le cofondateur de Pixar Ed Catmull – qui récupèrent un double poste de président au passage – détiennent à eux deux autant de pouvoir sur l’entreprise que Walt à son époque.

Si, à son arrivée, Lasseter affirma vouloir conserver l’identité distincte des deux studios, sept ans plus tard le constat est bien amer. Disney a abandonné l’animation traditionnelle et Pixar traverse une crise créative depuis le très beau Là-Haut (2009) s’étant vautrée dans la simplicité des suites dont seule Toy Story 3 (2010) fait figure de chef-d’œuvre. Plus étonnant encore, l’année 2012 continue 1691233-frozen-disney-presente-la-bande-annonce-de-la-reine-des-neigesde brouiller l’esprit du spectateur. A quelques mois d’intervalle, Pixar sort Rebelle (Mark Andrews, 2012) un film dans la plus pure tradition des Disney d’antan, tandis que Walt Disney Animations propose le piètre Les Mondes de Ralph (Rich Moore, 2012) sorte de Toy Story au pays des jeux vidéos qu’on aurait préféré voir réalisé par les créatifs de chez Pixar. En 2013, une suite du film Pixar Cars, sobrement intitulée… Planes, sort sous la bannière Disney. Dès lors, il apparaît évident que le clivage entre les deux studios n’a plus lieu d’être. Alors si John Lasseter est aujourd’hui l’héritier naturel de Disney, formé par la maison, précurseur de génie, il lui reste désormais à prouver que comme Walt en son temps, il est un gérant de société et un directeur artistique incomparable : après quinze années de disette, le beau succès artistique et critique de La Reine des Neiges (2013) pourrait en être la preuve.

Joris Laquittant


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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