Quand Marvel broie du noir 5


Depuis le succès international d’Avengers, on pensait que le studio Marvel était résolu à positionner ses franchises sur un contrepied total de l’écurie adverse. Halte aux super-héros ténébreux, rongés par le doute et l’envie d’en découdre comme on pouvait en trouver chez DC Comics ? Les super-productions Marvel semblaient préférer plutôt donner une place de choix à l’humour, l’auto-dérision, tout en arborant une esthétique résolument plus pop et décomplexée. C’était le cas du premier opus de Captain America qui, sous ses apparats de film de guerre, s’amusait des codes pour réinventer l’histoire par le prisme d’un américanisme surjoué. Avant les sorties des Gardiens de la Galaxie et de Ant-Man qui devraient être résolument tournés vers le fun, qu’advient-il du second degré propre aux productions Marvel dans ce que le studio appelle la « Phase 2 » de son développement ?

Marvel's CAPTAIN AMERICA: THE WINTER SOLIDER - Teaser Poster

Métro – Boulot – Chaos

Après multiples films servant à présenter une ribambelle de super-héros tous plus extravagants les uns que les autres, Marvel n’a bien sûr pas pu s’empêcher de les réunir tous à l’écran dans une cour de récré géante. Cela donna le premier épisode de Avengers (Joss Whedon, 2012). L’étonnement fut grand chez les fans de constater que cette réunion de mecs costumés comme à la foire du Trône était assumée par son réalisateur comme un grand n’importe quoi, et que de ce grand Iron Man in The Avengersn’importe quoi assumé naissait finalement une approche totalement décomplexée et fun des différentes mythologies rassemblées désormais en une seule. L’humour déjà quelque peu présent dans les deux premiers volets d’Iron Man (Jon Favreau, 2008 et 2010) – notamment grâce à la présence et les bons mots de Tony Stark – contaminait donc tous les autres, au point de faire d’Avengers une comédie d’action très efficace, qui si elle faisait preuve d’autodérision, ne tombait jamais dans la parodie. Le succès immense du film par delà le monde amène à se poser la question : la réunion magistrale et attendu de tous ces stars du film de super-héros séduirait-elle le public de la même façon si l’humour ne venait pas infiltrer l’intrigue ? En d’autre termes, l’identité Marvel ne serait-elle pas précisément positionnée ici : dans cette faculté d’avoir – contrairement au principal adversaire – un recul suffisamment intelligent sur ses productions pour faire dire au spectateur : « Mais tout cela, c’est seulement pour rire » ?

TonyStarkLes deux premiers volets d’Iron Man avaient déjà une forte proportion à dynamiter la noirceur d’une intrigue par une bonne grosse dose d’humour propulsée par les bons mots de son héros. Même traitement pour Captain America : First Avenger (Joe Johnston, 2012) qui, derrière son scénario se déroulant dans l’une des périodes les plus sombres de l’Histoire, s’affichait clairement comme une petite pochade à l’esthétique pop, s’amusant des codes et de l’américanisme hollywoodien. Seul le premier volet de Thor (Kenneth Brannagh, 2011) semblait prendre – un peu trop – son sujet au sérieux, au point de transformer ce super-héros quand même sacrément ridicule – qui porterait pareil costume à part un mec travaillant au Parc Astérix ? – en héros tiraillé par un destin shakespearien. La réunion de toutes ces belles têtes dans Avengers concluait donc un cycle, le premier de l’ère de la suprématie Marvel sur l’entertainment, et présageait un angle d’attaque atypique, tourné vers le divertissement dans tous les sens du terme.

Le séisme commercial Avengers passé, la première stupeur fut de découvrir un Iron Man 3 (2013, Shane Black) considérablement plus sombre et torturé, assimilé à l’axe majeur du nouvel univers DC au cinéma : un héros en plein tourment, à deux doigts d’être annihilé par des méchants vraiment très énervés, dans un monde à deux doigts d’imploser. Quelques séquences de ce troisième opus tiraient davantage vers le film de catastrophe apocalyptique – je pense à l’impressionnante scène de destruction de la villa de Stark – et Robert Downey Jr. avait pour une fois plus d’expressions Malekith-thor-2011-35842141-1920-800de terreur que de bonnes blagues à faire. On connaissait l’envie d’en découdre avec ce personnage, de lui offrir un dernier moment de grâce mâtiné de ses moments de doute, mais le contrepied sévère infligé à l’univers Marvel constitué depuis le premier rassemblement des Avengers apparaissait comme une sortie de route incontrôlée, un film à l’écart. Que nenni, récidive quelques mois plus tard avec Thor : Le Monde des Ténèbres (Alan Taylor, 2013) qui créé la surprise en assumant son esthétique cheap entre space-opera et heroic-fantasy bas de gamme, mais renoue avec les récents démons de la destruction apocalyptique. C’est un peu comme si la destruction causée par les Vengeurs dans les rues de New-York contaminait les quatre coins du globe et se répercutait en petites vagues explosives, rasant tout sur leur passage. C’est médusés que l’on assiste à la destruction impitoyable de Londres sous les assauts du revanchard Malekith. Thor : Le Monde des Ténèbres porte parfaitement son nom. Dans la galaxie Marvel on n’a pas vu, pour l’heure, de film plus ténébreux et pessimiste.

Capture d’écran 2014-04-14 à 10.03.51Le blondinet demi-dieu et l’homme robot ayant eu leur deuxième (voire troisième) aventure, il était donc logique que le premier de la classe, Captain America, y passe à son tour. Captain America : Le Soldat de l’Hiver (Joe & Anthony Russo, 2014) arrive donc au milieu de ce regain de noirceur dans l’univers Marvel et s’y incorpore admirablement, venant jouer les balanciers. Avec son intrigue politique conspirationniste, le deuxième volet des aventures du Captain prend les choses foncièrement plus au sérieux que le premier, tout en ne lésinant pas sur les pas de côté vers l’humour fun de certains de ses dialogues, héritage direct de la touche Whedon depuis Avengers. Néanmoins, Captain America : Le Soldat de l’Hiver, s’il ne détrône pas le second volet de Thor au classement des films les plus dark de l’écurie, le talonne de très près. On retrouve le sempiternel schéma de l’organisation mise en branle par une puissance obscure, agissant dans l’ombre, une pieuvre immense et invisible qui menace de faire exploser le système de l’intérieur. Au milieu de ce séisme interne qui frappe le S.H.I.E.L.D., le super-héros Captain America va finir traqué, chassé. Déserteur et fugitif, il se retrouve esseulé, sans pouvoir faire confiance à ses amis, mis sur écoute de toutes parts, il prend conscience que le monde dans lequel il évolue à développer un autre type de mal, volontairement moins visible, plus perfide et discret. La parodie de film de guerre enrobée de l’aura colorée du premier opus est totalement bouleversée dans ce volet d’une noirceur dominante, qui retranche le héros dans ses propres limites. En résulte un excellent thriller politique, agrémenté de scènes d’action d’anthologie et d’un zeste d’humour. Malgré tout, il semble que Marvel se soit résolu à considérer les aventures solitaires de ses multiples héros comme la partie la plus immergée et sombre de l’iceberg. C’est un peu comme si chacune de leurs aventures solitaires faisaient référence à leurs Les-Gardiens-de-la-Galaxie-3-photos-inéditespériodes de boulots : exaltante, mais néanmoins compliquée à gérer, avec ses hauts, ses bas. A côté de ça, leurs petites réunions en équipe s’apparentent à des vacances entre potes à la plage : on s’amuse, on s’envoie des vannes, on décompresse entre deux missions éreintantes. Peut être que la sortie des Gardiens de la Galaxie  (James Gunn, 2014) confirmera la volonté de Marvel de faire de ses réunions de super-héros des colonies de vacances géantes. Néanmoins, le véritable retour à un esprit plus léger pourrait être définitif avec Ant-Man (2015), l’homme-fourmi qui sera porté à l’écran par l’anglais Edgar Wright. En attendant, espérons que le second volet de Avengers déjà nommé Avengers : Age of Ultron (Joss Whedon, 2015) ne s’engouffrera pas dans un surplus de noirceur et conservera son âme d’enfant.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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