L’ennemi intérieur 2


Depuis que le cinéma américain existe, c’est dans les peurs et traumas de sa société contemporaine qu’il trouve ses meilleurs méchants. Alors que le nouveau Star Trek de J.J Abrams inonde les écrans, tentative d’analyse sur l’évolution de la figure du méchant ces dernières années, jusqu’à sa représentation contemporaine.

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Le terroriste habite au 21

Le cinéma que beaucoup nomment mainstream, grand public, ou commercial, révèle souvent, lorsque l’on ose creuser davantage, un discernement assez juste sur la société et la masse populaire, qu’il contribue à façonner et mono-former, autant qu’il en est le miroir réfléchissant. C’est particulièrement parce qu’ils épousent leurs époques que ces films s’ancrent dans les esprits et finissent souvent dans le rayon des films cultes, qu’on ne peut détacher d’une certaine culture populaire indéboulonnable. Pour nombre d’entre eux, ces films accomplissent l’éloge du héros jusqu’à le définir comme un idéal. Un modèle capable de voyager les époques sans perdre une once de sa superbe. C’est le cas par exemple d’Indiana Jones, de Luke Skywalker, du cavalier Zorro, ou même du cadet Marty McFly. Si le cinéma américain, depuis ses premières heures de gloire, a toujours su s’inventer des héros, il a aussi et surtout su leur donner des ennemis redoutables. Les méchants des films ont d’ailleurs très souvent acquis une plus large considération au regard du public. Il faut avouer qu’en terme de classe, Dark Vador et son casque noir en impose davantage que la mèche faussement rebelle de son sale fils de Jedi. Certains héros ne revêtent d’ailleurs, à y réfléchir, que peu d’intérêt si on leur retire la complémentarité, par opposition de caractère, qu’ils entretiennent avec leurs antiques ennemis. Que seraient vraiment Batman sans le Joker, Harry Potter sans Voldemort, Sherlock Holmes sans Moriarty, ou même Superman sans Lex Luthor, Gandalf sans Saroumane, et tous les héros de Disney sans leurs rivaux maléfiques… Aussi, conscient de la popularité des méchants dans son cinéma, Hollywood leur a toujours apporté un soin particulier. Héritage direct des comic books, le méchant deviendra vite – et plus intensément des les années 50 avec la déferlante de films de science-fiction – une métaphore des marasmes sociétales et politiques, des peurs et des traumas dont il est le contemporain.

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Sur ce regard, il est intéressant d’analyser ô combien le méchant de blockbuster a particulièrement évolué depuis quelques années. Très longtemps assimilé à l’ennemi nazi – dès l’entrée en guerre des Etats-Unis – il a longtemps après enfilé le costume du russe ou d’agent du bloc de l’est – de Rambo (1982, Ted Kotcheff) à Piège de Cristal (1988, John McTiernan) – il a par la suite enfilé une djellaba et porté la barbe : les attentats de New York étant passés par là. Car si l’Amérique a bel et bien gardé son anticommunisme latent – il suffit, pour s’en convaincre, de voir le double sens évident donné à Bane, grand méchant de The Dark Knight Rises (2012, Christopher Nolan) dont l’apparente forme de terrorisme qu’il met en œuvre est assimilée à une démarche anarchiste, anticapitaliste et communiste, en d’autres termes, antiaméricaine – ces dernières années, son nouvel ennemi public numéro 1 s’était logiquement terré du côté de l’Extrême-Orient, hanté par le spectre d’Al-Qaïda et du terrorisme de masse aux motivations religieuses qui a longtemps envahi nos écrans avec des films comme Couvre-feu (1998, Edward Zwick), La Guerre des Mondes (2005, Steven Spielberg), Mensonges d’état (2008, Ridley Scott), Le Royaume (2007, Peter Berg) ou encore par son idéologie plus que douteuse, le péplum graphique 300 (2006, Zack Snyder) dans lequel les perses sont assimilés à des bêtes immondes et inhumaines. Un systématisme tel qu’on a souvent parlé d’un cinéma post-11 Septembre traumatisé par l’attentat le plus meurtrier de l’histoire et par un fort-désir de vengeance. On constate néanmoins une étonnante mutation de la figure du méchant depuis maintenant quelques années. L’ennemi d’aujourd’hui, ce méchant, n’est plus terré dans les montagnes afghanes, ou passager clandestin dans les grands métros de nos villes, prêt à commettre l’irréparable. Jack Bauer en quelques 24 heures chrono (2001-2010) est passé par là, et la CIA a fini d’anéantir sur l’écran son leader et représentant, Oussama Ben Laden, après une traque héroïque mais drastique de deux heures et demie dans le Zero Dark Thirty (2013) de Kathryn Bigelow. Si cet ennemi là est bel est bien mort, anéanti, il reste tel le Terminator, capable de renaître de ses cendres, et se manifester quelques années plus tard, là où on ne l’attend pas, ou là où on ne l’attend plus.

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C’est un fait, l’ennemi désormais vient de l’intérieur. Et à l’écran, pléthore d’exemples s’accordent sur cette nouvelle représentation d’un mal tapi dans l’ombre, prêt à frapper dans notre quotidien le plus proche. C’est par les derniers adversaires de Batman que la mutation s’est peu à peu révélée. Si Bane conserve les relents d’un communisme passé que le cinéma américain s’est longtemps évertué à présenter comme le mal absolu, il n’en demeure pas moins qu’il est aussi et surtout un rejeton de la société, auto-convaincu par la nécessité d’une action brutale et spectaculaire. C’était déjà le cas du Joker l’ayant précédé, qui plus qu’un magnat psychopathe, transportait sur les plaies de sa bouche aux sourire terrifiant, la mine larmoyante d’une société sclérosée, dans laquelle certains individus, plus faibles que d’autres, pouvaient en un claquement de doigt muter en de dangereux et dévastateurs meurtriers. L’assimilation du jeune James Holmes – l’homme ayant tiré sur les spectateurs d’une première de The Dark Knight Rises le 20 juillet 2012 – au clown psychopathe interprété par Heath Ledger est plus que révélatrice. Si le terrorisme a muté, le terroriste aussi. Il ne vient plus du Moyen-Orient, conservant sa grande barbe, ceinture d’explosifs autour de la taille, action régie par son organisation terroriste à la logistique millimétrée. La terreur répandue par Al-Qaïda en Occident a clairement contaminé les rangs ennemis et dans la fosse de cette société embourbée dans la terreur, émergent des monstres incontrôlables, dont l’action brutale est beaucoup plus forte car elle frappe là où on l’attend le moins. Il suffit de faire le bilan des récentes affaires terroristes pour s’en convaincre. Des deux jeunes de Columbine, en passant par le fou d’extrême-droite Anders Behring Breivik en Norvège, jusqu’au récent Mohammed Merah en France ou les frères Tsarnaev à Boston, tous sont des ennemis de l’intérieur. Des jeunes en perte de repères, des auto-radicalisés, ou encore des individus dont la société a raté l’intégration au point de les transformer en désintégrateurs de société.

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Le cinéma s’est donc très logiquement inspiré de ces nouveaux ennemis. C’est par exemple le Marine américain de la série Homeland, qui après avoir été otage d’Al-Qaïda est soupçonné de conversion au Djihad , ou bien l’ex-agent secret anglais Tiago Rodriguez qui se mue en terroriste de masse dans le dernier James Bond nommé Skyfall (2012, Sam Mendes). C’est aussi la paire de méchants que constituent le scientifique Killian déçu par des rêves brisés et Le Mandarin, terroriste anglais, dans Iron Man 3 (2013, Shane Black). Ou bien enfin, le traître Khan qui met en branle la galaxie entière dans le dernier J.J Abrams, Star Trek : Into Darkness (2013). Le remaniement de ce dernier – plus grand méchant de la galaxie Star Trek – en terroriste connu sous le nom de John Harrison, ancien agent récupéré et convertit par Starfleet – l’institution chargée de la défense de la Fédération des Planètes Unies – est par ailleurs très significatif. Le mal absolu, guidé jadis par une croyance ou des principes étrangers à ceux des américains et autres occidentaux, se retrouve désormais perverti et radicalisé par son expérience désastreuse au sein du modèle occidental. Le mal ne se terre plus dans l’inexpliqué, la politique, la religion, ou la folie, il resurgit d’abord comme une cause à effet d’une société impuissante face à certains de ses individus un peu paumés, qu’elle a rendu faibles et dangereux en lui refusant des guides. Sans guide pour les épauler, livrés à eux mêmes, ces individus vont simplement s’en fabriquer. Certaines sources encore peu confirmées affirment que l’un des frères terroristes tchétchènes coupable du massacre de l’attentat de Boston se serait vu proposé, bien avant de commettre son attentat, par les services secrets américains de rejoindre leurs rangs. Même débat persistant en France, où selon beaucoup de sources officielles, le terroriste Mohammed Merah aurait été plusieurs fois approché dans le but de devenir un agent double. Ce John Harrison, ancien plus grand méchant de l’espace récupéré sous une autre identité pour en faire un agent secret de Starfleet et qui se retourne contre cette nouvelle autorité pour redevenir le terrifiant et déterminé personnage qu’il était destiné à devenir, est le reflet direct de cette nouvelle espèce de terroriste. La dernière version du Mandarin dans Iron Man 3 en est aussi un exemple intéressant, terroriste anglais s’associant à la lutte contre le suprématisme américain, il reprend tous les codes d’Oussama Ben Laden et du terrorisme oriental. C’est là l’un des reflets les plus probants de l’auto-radicalisation de ces nouveaux terroristes de l’intérieur pour s’opposer à une société qui n’a pas su les assister.

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Si le cinéma américain semble avoir compris qu’une glorification de son modèle politique ne peut plus passer par la dénonciation des dérives et dangers caractérisés par ses opposants, ces films gagnent en profondeur en ne restant pas simplement des faire-valoir d’une certaine idéologie politique. En effet, si l’époque où les américains utilisaient leur cinéma comme moyen de propagande n’est peut être pas entièrement révolu – la domination mondiale de son industrie cinématographique demeure une arme majeure – il semblerait que le 11 septembre passé, les peurs et traumas de l’Amérique se soient largement déplacées. Si les films américains rangés dans la case divertissement – qui par ailleurs, leur sied assez bien – n’ont pas oublié de distraire, ils racontent plus que jamais cette transition d’état d’esprit au sein de leur pays. Invoquant jadis leur suprématie sur le monde et craignant plus que tout l’ennemi extérieur souhaitant mettre à mal cette même suprématie, c’est avec l’effondrement des deux tours du World Trade Center que cette peur de fiction s’est finalement cristallisée dans le réel. Désabusée et traumatisée, c’est désormais du côté de ses amis et de ses fils que l’Amérique loge son incubateur à terreur.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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