Stoker 2


En mai, fais ce qu’il te plaît, et Park Chan-wook, ce qui lui plaît c’est de se la jouer William Friedkin et de faire tourner des acteurs qui n’ont pas les yeux bridés. Du moins, il s’y est essayé, et prouve avec Stoker qu’il n’a rien perdu de sa maîtrise de la narration et du ficelage de thriller.

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Brave Stoker

L’affiche en a surpris plus d’un, et à juste titre car il est en effet plutôt rare que des réalisateurs asiatiques viennent piocher les éléments de leur casting en dehors de leur continent. Aussi, quand on voit Nicole Kidman (grrrr), Mia Wasikowska (grrrr) et Matthew Goode, on s’étonne que le réalisateur ne soit autre que Park Chan-wook (Old Boy, pour les deux du fond, s’il ne fallait en retenir qu’un). La première, on ne la présente plus, sauf aux plus jeunes qui fantasment sur Scarlett Johansson et Jessica Alba et qui par conséquent, manquent terriblement de goût. Mais comme ils ne traînent pas sur Intervista (on n’aime pas assez Christopher Nolan), retenez simplement que voilà, il y a Nicole Kidman, qu’elle est belle, que son rôle reste secondaire et qu’elle n’en fait ni trop ni pas assez. Comme il faut. Non, celle que l’on place au centre de la composition sur l’affiche, le premier rôle, c’est la fraîche et jolie Mia Wasikowska qui incarnera la jeune India. Vous l’avez peut-être déjà vue si vous êtes quelqu’un de goût, puisque sa participation la plus remarquable sera son rôle dans Restless de Gus Van Sant. Si elle y paraissait comme une jeune fille sincère, joyeuse et pleine de vie, elle incarne dans Stoker son exact opposé. Quant à Matthew Goode (à ne pas confondre avec Jude Law, merci), il chausse ici son premier rôle central dans une intrigue.

C’est amusant d’écrire un article sur ce film quelque mois après Killer Joe dont le pitch s’en rapproche à bien des égards (et donc par extension, à Théorème de Pasolini qui avance d’autres points communs). Après le décès de Jean Mich’, Charlie son frère décide de s’incruster dans ce qu’il reste de sa famille. Si la veuve (Nicole Kidman) acceptera dans un premier temps de l’héberger pour honorer les liens de la famille avec lesquels on ne déconne pas, ce ne sera pas le cas d’India qui n’est déjà pas en temps normal une fille accessible et ouverte à quiconque lui adresse la parole. Seulement, son comportement introverti jouera en sa défaveur car elle devra de ce fait faire face seule à la menace d’un oncle pas tellement désintéressé par cette opportunité de régler quelques affaires qui seront éclaircies au cour du film.

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C’est autour de ce triangle que s’articulera un climat de méfiance qui épargnera le calculateur Charlie persuadé d’en maîtriser les moindres angles. Park Chan-wook, en revanche, n’a pas à se persuader de quoi que ce soit car sa mainmise sur les moindres aspects de la mise en scène mettent en avant une réelle cruauté envers chacun des personnages et une absence totale de remords à les sacrifier pour mener le spectateur par le bout du museau. On notera également que le rapport à la sexualité développé par Park Chan-wook plonge une fois encore le spectateur dans une situation ambiguë où le diagramme des relations entre les personnages semble s’inverser durant une scène de masturbation que n’aurait pas renié Natalie Portman. Là où Nicole Kidman est là pour représenter un érotisme « à l’occidentale » dans certaines scènes de drague, Park Chan-wook semble jouer avec ces codes qui ne sont pas les siens comme pour les opposer à un traitement différent de la chose chez les asiatiques, et là où c’est fort, c’est qu’on en tire certains aspects du déroulement du film. Le réalisateur tisse la toile de son intrigue au delà des mots couchés sur son scénario, l’opposition des codes et des cultures a un rôle au sein de tout ce micmac. Autre aspect « interdit aux moins de 16 ans » qui se retrouve cette fois-ci plus généralement dans le cinéma asiatique dans sa globalité, c’est le rapport à la violence entrenu par la fiction. Rappelez-vous cette fin insoutenable dans Old Boy que je résumerais, pour ne pas gâcher le plaisir des bienheureux qui n’ont pas encore découvert ce film, à une paire de ciseaux et une langue. Ici, on tape moins fort mais on n’hésite pas à se montrer plus cru lorsqu’il faut inventer des moyens de blesser ou des tuer des gens et là encore, je ne veux pas vous gâcher le plaisir en vous spoilant la scène majeure du film, mais elle implique un saladier, un tractopelle et un éleveur de ragondins. Vous êtes prévenus.

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Un peu à la manière de Nicole Kidman, à contenu exceptionnel, plastique superbe : je pourrais dire des banalités genre : « c’est bien mixé, c’est bien filmé et l’image est bien compressée », mais ça ferait genre qu’on parle d’un film d’étudiant en fac d’arts (où l’on n’enseigne pas qu’un film entrelacé c’est cracra, au passage). La photographie de Jeong-Hun JEONG est superbe et Stoker se pare d’une esthétique paradoxalement propre sur elle et lisse comme les fesses d’un enfant à tel point que l’on se demande pourquoi tant de traces de sang sur une chemise si bien repassée (j’ai eu 16/20 en 3ème à l’interrogation sur les figures de style). Dans le même ordre d’idée, les jeux sur l’incrustation de la typographie font un brin « tuto AE for free, register for $7 per month » et rafraîchissent suffisamment la façon qu’ont les autres films à faire leurs cartons et génériques. Et comme Park Chan-wook ne veut pas faire comme les autres, il fera même défiler son générique de haut en bas. Moi j’aime ça, qu’on parvienne à réinventer un générique de fin, ce sobre texte blanc sur fond noir qui défile comme des allemands sur les Champs-Elysées. Enfin, ça ne nous fera quand même pas oublier les crédits de Moonrise Kingdom.

Stoker, allez le voir, sinon vous serez quelqu’un de méprisable. Car pour une fois, on parvient à nous faire un bon thriller en seulement 1h30 et que ce ce sera la première (et peut-être dernière) fois que vous pourrez comprendre un Park Chan-wook en VO. Et puis faites preuve de bon sens, vous n’allez sans doute rien glander d’intéressant ce 1er mai, foncez voir Stoker, Iron Man 3 attendra. L’un est excellent thriller familial très bien interprété et issu de l’imaginaire fertile d’un remarquable metteur en scène, l’autre n’est qu’un très bon film de super héros.


A propos de Nicolas Dewit

Maître Pokémon depuis 1999, Nicolas est aussi champion de France du "Comme ta mère" discipline qu'il a lui même inventé. Né le même jour que Jean Rollin, il espère être sa réincarnation. On sait désormais de source sure , qu'il est l'homme qui a inspiré le personnage du Dresseur "Pêcheur Miguel" dans Pokemon Rouge. Son penchant pour les jeux vidéoludiques en fait un peu notre spécialiste des adaptations cinématographiques de cet art du pauvre, tout comme des animés japonaises pré-Jacques Chirac, sans vraiment assumer.


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2 commentaires sur “Stoker

  • Adrien

    Bien entendu Park Chan-Wook est un réalisateur exceptionnel, mais à aucun moment tu ne parles du scénariste.
    Car oui c’est un film de la Fox, donc sans doute pas un scénario de notre cher coréen.
    Et le scénariste est (tadaaa) Monsieur Wentworth Miller, si si, l’acteur bogoss de Prison Break. Il a écrit le scénario sous le pseudonyme de Tom Foulke histoire de pas passer pour un guignol auprès des maisons de production.
    Donc oui la patte du réalisateur coréen est indéniable mais ce serait trop vite oublier la main qui a écrit un excellent script.

    Et puis Gaspard Noé et David Fincher avaient déjà expérimenté le générique inversé (en début de film pour Irréversible) et dans Seven. On en trouve un inversé dans Bon Cop Bad Cop également (film québécois à voir).