Heartless


Quinze ans après son dernier film Darkly Noon – assez mal reçu par les critiques et par le public – Philip Ridley repasse derrière la caméra pour Heartless, un film complexe, qui mélange les genres et qui est le dernier en date à renouer avec cette tradition du cinéma social britannique.

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Tout est chaos

Christopher Smith prétendait avoir mis fin à la vague du cinéma d’horreur social avec son film Triangle, mais ce sont là ses propres propos. La réalité est que ce mouvement ne risque pas de mourir de sitôt, car il s’agit bel et bien d’une réelle tradition dans le cinéma britannique, et Philip Ridley le prouve parfaitement. Avec trois films réalisés en vingt-cinq ans, le cinéaste britannique peut se targuer de faire partie de cette classe de réalisateurs – de cette élite, oserais-je dire – qui sont peu productifs, mais qui pondent à chaque fois de (très) grands films. Et encore, il faudrait souligner les autres occupations de Philip Ridley, car si son dernier film date de 1995, il n’a pas chômé pendant cette période : Ridley est également auteur, photographe, dramaturge, poète, peintre, songwriter… Autant dire que s’il n’est pas très présent au cinéma, il n’empêche qu’il ne cesse d’être en activité sur de nombreux autres fronts.

Heartless est donc son troisième film, et il a la particularité d’être le tout premier film britannique à être distribué sur tous les supports durant la même semaine de mai 2010 (sortie cinéma, DVD, Blu-Ray, VOD). Vainqueur de plusieurs prix à travers différents festivals (Leeds, Fantasporto, Gérardmer), il narre l’histoire de Jamie Morgan, un jeune photographe né avec une impressionnante Heartless2tache de naissance autour de l’œil gauche et qui s’étend jusque sur son bras. Alors que Londres est en proie à de nombreuses vagues de violence qui se font de plus en plus vives, il va rencontrer un certain Papa B, qui n’est autre que le Diable en personne, et qui lui propose de signer un pacte avec lui afin de lui rendre sa beauté.

Avec Heartless, Philip Ridley offre bien plus qu’une énième variation sur le thème de Faust ou sur les histoires de pacte avec le Diable – un clin d’œil est d’ailleurs fait à l’œuvre de Goethe lorsque AJ, le voisin de Jamie, commande dans un bar un Rondo (vin allemand) préparé « à la Faust ». Il s’agit ici d’un film très complexe, extrêmement bien pensé jusque dans ses moindres détails. Sa force majeure est de changer de registre tout en gardant le même ton : alors que l’on croit qu’il emprunte un chemin, il s’en détache lors de la scène suivante pour nous embarquer dans une autre direction, et le cinéaste le retranscrit à l’écran à travers les multiples portes qui s’ouvrent (ou qui restent fermées, d’ailleurs) sans jamais que l’on ne sache réellement ce qui s’y cache derrière. Après tout, les meilleurs films ne sont-ils pas ceux qui surprennent le spectateur ?

Avant tout, le film se concentre sur Jamie ; Jim Sturgess, absolument brillant dans ce rôle de photographe torturé qui s’efface devant les autres, envahit littéralement le film, en étant présent dans presque tous les plans. On ne connaît que son point de vue, et c’est justement l’essence même de la compréhension de l’œuvre. Philip Ridley créé une importante empathie pour Jamie, mais ne cherche pas à ce que le spectateur s’identifie clairement à lui ; c’est cette différence, légère et difficile à doser et à retranscrire, qui rend l’œuvre encore plus envoûtante et pleine de sens. On comprend et on partage sa solitude, parfaitement exprimée à travers les paroles de la chanson The Other Me, mais nous reviendrons sur les chansons plus tard.

heartless3Jamie, donc, vit avec sa mère Marion, une dame âgée d’une soixantaine d’années, dans l’est de Londres. Sa mère est catholique et croyante, un élément insignifiant aux premiers abords, mais qui sera la cible de plusieurs détails disséminés çà et là par Philip Ridley. Un soir, alors que Jamie et sa mère sont sous un abribus, un groupe de jeunes aux visages de démons armés de cocktails Molotov vient semer le trouble et brûlent Marion. C’est donc par soif de vengeance que Jamie se jette à corps perdu dans cette horreur bien réelle, et c’est là, lorsqu’il commence à se sentir complètement perdu, qu’il va rencontrer le Diable.

Satan prend ici la forme d’un chef de gang aux allures de Jésus vêtu de cuir, nommé Papa B ; un nom sans aucune ambiguïté, puisque le B peut être celui de Belzébuth, de Babylone (la ville du Mal par excellence) ou tout simplement de Bad. « Papa » est également un mot très éloquent dans cette histoire, puisque le rapport au père dans Heartless est un thème majeur : Jamie a perdu le sien, dont il était très proche, et Papa B devient, en un sens, son père de substitution après qu’ils aient passé le pacte. Mais ce père-ci est nettement différent : en réalité, il est tout l’inverse de George Morgan, et c’est justement pour ça que Jamie déteste ce prétendu père qui lui demande – ou plutôt, lui ordonne – de commettre des crimes horribles pour retrouver sa beauté. Mais comme le lui a dit Papa B lors de leur première rencontre, « la violence fait avancer le monde ». Il s’agit donc là d’autre chose qu’un simple vœu qui s’exauce : c’est une fatalité, et ce serait arrivé même si Jamie avait refusé l’offre ; tout ce que Jamie a à faire, finalement, c’est accepter cette fatalité. C’est un écho à ce que AJ, qui apparaît peu mais dont chaque scène a une signification toute particulière, lui dit plus tôt : « Accepter le chaos, c’est une preuve de courage ».

Mais accepte-t-il réellement le chaos ? Pas immédiatement, du moins, car Jamie ne va réellement connaître le chaos que lorsqu’il aura signé le pacte avec le Diable. AJ cite le poète allemand Rainer Maria Rilke, encore une fois de manière prophétique : « La beauté est le commencement de la terreur » ; on comprend alors que lorsqu’il perd sa tache de naissance qui était pour lui une véritable barrière, Jaime ne fait que basculer dans les ténèbres et marque donc le début de sa perte. Le personnage de AJ, à propos, a un rôle très heartless4particulier : il apparaît à trois reprises, la première fois devant son appartement lors de simples présentations, la seconde lorsque lui et Jaime sortent boire un verre, et la dernière fois lorsque Jaime soigne sa blessure au ventre. Chaque apparition est aussi rassurante que mystérieuse : c’est le seul ami de Jamie, il lui prodigue de bons conseils et semble avoir le don de voir le futur, si l’on en croit ses propos et sa façon d’annoncer des situations comme s’il était clairvoyant. Qui est-il en réalité ? Si le Diable existe bel et bien, alors Dieu aussi, mais AJ n’est certainement pas Dieu, non, plutôt un ange ; il est au courant de ce qui se passe, sait qui est derrière tout ça et, mieux encore, vers la fin du film, Papa B brandit sa tête arrachée mais encore douée de mouvements et de parole. Il s’agit là de l’unique preuve d’une « vie » après la mort dans tout le film, et on peut imaginer à travers cela que AJ est peut-être différent des autres êtres humains.

Après avoir commis un meurtre pour le compte de Papa B et après avoir vu sa petite amie se faire tuer sous ses yeux, Jamie n’a plus rien à perdre et, par conséquent, a réellement rejoint les ténèbres. « Je n’ai plus peur de vous », voici les premiers mots qu’il prononce à Papa B lors de leur toute dernière entrevue à quelques minutes de la fin du film. Il n’a jamais perdu sa tache de naissance, jamais : « Ça ne fonctionne que si l’on a peur », lui répond le Diable : une dernière pirouette avant de disparaître définitivement. En sortant du bâtiment, Jamie croise le chemin de deux gangsters portant des masques de démons faits en papier mâché, qui lui jettent un cocktail Molotov : il connaîtra la même fin que sa mère. Alors qu’il brûle une seconde fois (la première étant lorsqu’il a passé son pacte avec le Diable), il revoit son père le prendre en photo alors qu’il était enfant. Il retrouve enfin son père, qui ne symbolise que des choses positives ; Jaime devait regarder les ténèbres pour apercevoir la lumière, et il y parvient en mourant, dans cette hallucination positive, aux accents presque religieux. Ce qui marque donc clairement un changement pour le protagoniste, apparemment athée, dont la seule allusion religieuse jusqu’ici a été de pointer son pistolet sur le portrait de Jésus, quelques minutes avant de rencontrer Papa B, qui est physiquement un portrait craché du fils de Dieu.

J’aimerais maintenant aborder la musique du film, qui est très importante. Enfin, si la bande originale signée David Julyan est très sombre et colle parfaitement à l’atmosphère du film, je préfèrerais m’attarder sur les chansons originales, composées et écrites heartless5spécialement pour Heartless. Comme pour Darkly Noon, les textes des chansons ont été écrits par Philip Ridley lui-même, et la musique composée par Nick Bicât. Le morceau The Other Me (chanté par Jim Sturgess lui-même), par exemple, dont je parlais quelques paragraphes plus haut, illustre parfaitement ce que ressent Jamie, cette habitude qu’il a de s’imaginer une autre vie, une vie où il est « normal », comme il le dit à AJ au bar. On ne sait pas s’il est réellement devenu cet autre lui, celui idéalisé dans les paroles de la chanson, mais on sait qu’il a pu être heureux en étant le petit ami de Tia, et en étant le père de substitution de Belle, la petite indienne qui l’accueille lors de sa première visite chez Papa B.

Deux autres morceaux ont une signification particulière, ne serait-ce que dans le titre, pour illustrer le dernier point que je souhaite aborder : Heartless et This Is The World We Live In. Je l’avais déjà évoqué lors d’un précédent article sur Eden Lake, le Royaume-Uni est, à cette période, en proie à une vague de violence terrible, notamment dans les grandes villes, à tel point que le royaume est déclaré pays le plus violent d’Europe – et les récentes émeutes de Londres ne mentent pas, il continue de l’être. Ce n’est pas par hasard que l’action se situe dans l’East End de Londres, quartier réputé pour être le plus mal fréquenté de la capitale : Philip Ridley met en exergue ce phénomène social – car il s’agit bel et bien d’un phénomène, plus encore qu’un problème – à travers le fantastique. C’est Satan lui-même qui débarque à Londres et qui fait régner les ténèbres sur la capitale, déclenchant des émeutes et des vagues de violence un peu partout dans la ville. Le côté drame social n’est jamais loin, et la fin le montre bien : une fois que le Diable est parti et que les derniers gangsters n’ont plus des visages de démons mais de simples masques, on n’est pas plus rassuré. Jamie est libéré, il meurt en apercevant la lumière, mais on garde toujours en mémoire qu’à Londres, le chaos continue à régner.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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