Le Magasin des Suicides


Après L’étrange pouvoir de Norman un mois plus tôt et Frankenweenie de Tim Burton quelques mois après,  l’animation en 2012 était vraisemblablement placée sous une étoile funeste. Si, dans le premier, Norman causait aux morts et faisait face à une bien leste armée de zombies, dans le nouveau film de Patrice Leconte, à première vue tout aussi sombre et glauque, il n’y a ni zombies, ni sorcières, ni même de chiens qui ressuscitent. Simplement une pauvre famille de commerçants qui fait son beurre sur la crise… et la recrudescence de suicides. A l’occasion de sa sortie en DVD et Blu-Ray, le 4 février prochain, retour sur ce film d’animation atypique.

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Farces et attrapes-morts

Voilà plusieurs années que l’on désespérait de voir Patrice Leconte revenir au niveau qui peut être le sien. Outrepassant les idioties des Bronzés aux relents de beaufitude, ambiance Michel Sardou, ainsi que la parfaite nullité de la plupart de ses comédies des années 80, le monsieur avait tout de même surpris son monde avec des films aussi drôles que Ridicule (1996) ou Tandem (1987) ou dramatiques comme Monsieur Hire (1989), L’Homme du Train (2002)et La Fille sur le Pont (1999). Une filmographie en dents de scie, avec, il faut bien le dire ces dernières années, une très nette perte qualitative. Qui se souvient – ou a seulement vu! – les très tristes comédies Mon Meilleur Ami (2006) ou La Guerre des Miss (2008) ou le totalement inaperçu Voir la Mer (2010). Alors, bien sûr, le monsieur reste un personnage reconnu pour son humour cinglant tantôt noir, tantôt poétique, dont il n’oublie pas de faire la promotion sur les plateaux télé. On se souvient de sa petit fable façon La Fontaine, petit sourire en coin, qui atomisa Eric Zemmour sur le plateau de Laurent Ruquier. Soit. Vous êtes ici sur Intervista, pas sur le blog de Morandini, mais tout de même, cette petite anecdote me permet bien de rappeler que l’humour si particulier de ce Magasin des Suicides n’est pas si loin que ça de celui de son réalisateur.

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Mais qu’est-ce-que ça raconte ? Eh bien, comme le dit la bande-annonce, « Imaginez une ville où les gens n’ont plus goût à rien, au point que la boutique la plus florissante est celle où on vend poisons et cordes pour se pendre. » Comme une métaphore projetée des récents cas de suicides chez EDF et France Télécom – trauma intra-crise, – le film s’amuse à inventer une société rongée de toute part par l’âpreté de la vie, au sein de laquelle quelques rapaces viendraient pousser les gens au suicide pour tirer les derniers sous de leurs pauvres carcasses. Ces rapaces, c’est la famille Tuvache, qui gère l’entreprise familiale depuis moult générations : le magasin des suicides. Sous ses pourtours de boutique de farces et attrapes, l’antre des Tuvache entrepose cordes pour se pendre, katanas de samouraïs et poisons divers. Tout est là pour celui qui cherche à se suicider. Le tout accompagné bien sûr d’un service après vente de qualité : satisfait mort, ou remboursé. Mais voilà, le commerce fleurissant va être vite mis à mal par la naissance du troisième enfant des Tuvache, le petit Alan, qui est le premier gamin de la famille à avoir la joie de vivre. Comment faire tourner ce commerce avec un enfant qui dit « A bientôt, bonne journée ! » à la place de « Adieu » ?

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Patrice Leconte adapte ici le roman à succès du très bon Jean Teulé. Son nom vous dit peut être quelque chose ? Pour sûr ! C’est un homme de télé, ex-enfant de la maison Canal+ qui a quitté le bocal depuis un certain temps pour écrire pléthore de bouquins depuis, dont un tout aussi trash, qui a été adapté au cinéma par Christine Carrière : le très bon Darling (2007). Si le style de Teulé est reconnaissable entre mille et que le film en porte bien évidemment la marque au fer rouge, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit bien là d’un film de Patrice Leconte. Ayant totale liberté sur l’adaptation du roman, Leconte en a totalement réécrit la fin, transformant l’oeuvre sombre et sans espoir de Teulé en un manifeste kitsch sur la joie de vivre. Choix plus que judicieux, le film y gagne considérablement en malice, en tendresse et en poésie. Il possède finalement presque tout ce qui manquait à L’Etrange pouvoir de Norman (voir mon article). Si là encore, le sujet et la manière dont il est traité peuvent paraître abrupts pour les jeunes enfants – Patrice Leconte dit lui-même que les enfants doivent avoir pris conscience de la mort avant de voir son dessin animé – son humour et sa poésie naïve – incarnée par le jeune Alan qui lutte corps et âme pour que les gens retrouvent le sourire et arrêtent de se suicider – transfigurent le film en un manifeste sur la joie de vivre, presque kitsch par moment, mais ne manquant indéniablement pas de caractère et de charme.

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Le film revêt même des petits atours d’opérette, étant parsemé d’une dizaine de chansons qui rappellent un petit peu l’humour macabre d’un Etrange Noël de Monsieur Jack ou des Noces Funèbres. L’ombre de Tim Burton est d’ailleurs bien présente, et d’interviews en interviews, Patrice Leconte ne cesse de répondre que oui, Tim Burton l’influence, mais qu’il a tenté justement de se défaire de « l’influence écrasante » d’un tel maître. S’il est vrai que Burton aurait tout à fait pu adapter ce livre et en faire une version animée, on doit reconnaître que Patrice Leconte n’a jamais tenté d’en faire une pâle copie. Et puis, avec ce premier film d’animation, le réalisateur se démarque très nettement du modèle, en proposant un univers graphique à des années lumière des poupées de l’américain. Ici, on pense plutôt à un autre réalisateur français, Sylvain Chomet (Les Triplettes de Belleville (2002), L’Illusionniste (2010)), mais aussi à ce court-métrage d’animation qui avait pas mal tourné dans les festivals ces dernières années : L’Homme à la Gordini (2009) de Jean-Christophe Lie. Une animation très particulière qui s’enrichit d’une 3D magnifique qui oublie les volumes pour créer un délicieux effet de superposition. Cela fait donc penser à ces livres en relief ou à tirettes, magiques, que l’on ouvrait enfants avec les yeux ébahis. Cette même utilisation de la 3D m’avait déjà particulièrement séduit à la vision de Titeuf, le Film (2010), et pourrait bien, avec le temps, devenir spécialistes de l’utilisation de la 3D « à la Française » dans l’animation.

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La force du film, c’est d’être un peu tout à la fois. Film pour enfants, à grand renfort de chansons et d’happy-end mielleuse. Film pour adultes, humour noir et macabre au rendez-vous. Film politique, ancré dans la crise que traverse le monde actuellement, sorte de placebo dessiné pour inviter les pauvres gens à garder le moral, et la vie. Alors, s’il est vrai, le film n’a pas le pouvoir de rendre les foules hilares, il a au moins le mérite de faire sortir les gens de la salle avec un grand sourire. Pour sûr, ceux-là n’auraient pas été les clients du Magasin des Suicides, et c’est peut-être là, simplement, ce qui fait toute la beauté de l’entreprise.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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