Quand le gadget devient gadget… 2


Alors qu’une vingt-troisième aventure de James Bond cartonne actuellement en salles, le cinéma d’action n’en finit pas de muter, remplaçant les déjà vieux gadgets de jadis en paires de biceps et armes haut de gamme. Analyse sur la mutation en profondeur d’un des genres majeurs du cinéma, en se basant sur la disparition d’une de ses figures emblématiques: le gadget.

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Le protocole fantôme

S’il y’a bien une figure emblématique d’un certain cinéma d’action, mutant entre le film d’espionnage et de super-héros (supers-pouvoirs ou non), c’est bien le gadget. Depuis des lustres, Hollywood et consorts affublent leurs James Bond et autres Batman d’une panoplie high-tech que même Tony Stark leur envierait. Entre leurs mains, ce gadget faisait autant office d’arme que d’échappatoire possible en cas de pépin. Mais voilà, il faut désormais se résoudre à parler au passé. Car qu’on se le dise, ces gadgets qui donnaient tant de charme à ces films d’action sont bel et bien en voie d’extinction. Sur la fin, parce qu’ils ne sont plus dans l’air du temps, les gadgets périment au cinéma en même temps qu’ils grandissent dans la poche des spectateurs. Pourquoi affubler James Bond d’une encombrante panoplie de gadgets alors que ces derniers paraissent d’un ringard absolu à côté de l’Iphone du spectateur, qui pianote en direct ses impressions sur Twitter pendant le film? Dans le dernier né, l’étonnant Skyfall (2012, Sam Mendes), l’un des personnages du film pose lui même ce constat: l’agent Q – l’accessoiriste attitré de l’agent 007 – le dit en ces mots: « Vous vouliez peut être un stylo-bille explosif monsieur Bond? Vous savez, aujourd’hui, nous ne faisons plus ce genre d’objets. Il faut faire avec son temps ». Voilà qui est dit: il faut faire avec son temps. Et le temps, monsieur Bond, n’est plus aux gadgets: désuets, sans intérêt, ils n’ont pas même les possibilités d’un ordinateur. Alors on ne s’étonnera pas que l’habile ingénieur Q soit désormais caché derrière les lunettes de premier de la classe d’un génie en informatique. Votre gadget, monsieur Bond? Un Walther PPK qui ne reconnaît que vos empreintes palmaires. Vous aurez besoin de ça, monsieur Bond, car désormais vous n’avez plus possibilité de fuir, vous n’assommerez plus vos ennemis, non, monsieur Bond, vous les tuerez .

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Car oui, cette évolution vers une noirceur toujours plus envahissante dans la saga Bond est à mon sens étroitement liée avec la disparition des gadgets dans les derniers films. Aux oubliettes depuis l’arrivée de Daniel Craig aux affaires, on pensait qu’avec son grand retour, l’agent Q permettrait à Bond de retrouver sa panoplie de joyeuseries qui égayaient si sacrément les films précédents. On doit d’ailleurs certaines des séquences les plus cultes de la saga à l’utilisation de célèbres gadgets: je regrette la vision culte d’un Sean Connery s’enfuyant en jet-pack du manoir du colonel Jaques Bouvard dans Opération Tonnerre (1965) ou la cigarette-sarbacane de On ne vit que deux fois (1967). Les gadgets chez Bond donnaient à la saga et au personnage une attitude désinvolte et maligne plus que brutale. Alors si le Bond d’aujourd’hui est aussi torturé que le Dark Knight de Christopher Nolan, c’est d’abord parce que pour ne pas être tué par ses ennemis il dispose du tour de bras le plus épais de la saga et d’une panoplie d’armes à feu plus dévastatrice que jamais.

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Puisqu’on en parle, les Batman de Nolan sont exactement touchés du même mal. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si les films sont si souvent comparés depuis la sortie de Skyfall. Chacun à leur manière, ils redéfinissent un personnage en le plongeant comme jamais dans la part la plus obscure de son âme. Même constat dans la saga du Dark Knight, les gadgets de l’homme chauve-souris sont jetés aux oubliettes et remplacés par des tenues sophistiquées pour une meilleure pratique du corps-à-corps, des armes à feu technologiques et des véhicules destructeurs. C’est en réalité la mode de transfigurer le cinéma d’action en thriller psychologique qui a redéfini peu à peu les caractères des personnages. Si l’on cherche les origines du mal, on trouvera en fait la première trace de cette dérive avec la saga Jason Bourne et le premier volet La Mémoire dans la peau (Doug Liman, 2002) dont le succès planétaire a par la suite suffi à l’épidémie pour déferler sur le tout Hollywood.

C’est, à mon sens, dans une autre saga célèbre qu’a été le mieux théorisée cette mutation du genre. Avec Mission Impossible 4: Protocole Fantôme (2011), le réalisateur Brad Bird donne sa version de la saga en réalisant un opus que l’on pourrait simplement résumer comme « un film sur des gadgets qui ne marchent pas ». L’histoire voit l’agent Ethan Hunt (Tom Cruise) revenir aux affaires après une longue période d’emprisonnement; vieilli, il va une nouvelle fois devoir effectuer une mission impossible pour sauver l’agence, à deux doigts d’être dissoute. Pour cela, il ne dispose plus que d’un wagon rempli de gadgets, postiches et matériel high-tech et d’une équipe restreinte. Omniprésents de bout en bout du film, les gadgets utilisés par Tom Cruise, Simon Pegg et leur clique, ont beau être nombreux, aucun d’entre eux ne fonctionne correctement. Avec ses gadgets qui tombent en panne dès qu’on les utilise, c’est tout bonnement ce cinéma d’action d’antan qui se regarde disparaître. MI4: Protocole Fantôme (2011) est donc clairement un film mutant, à la lisière des deux dogmes qui s’opposent désormais entre le film d’action de jadis, plus proche de la comédie, de l’aventure et de l’espionnage et son versant actuel, aux contours de thriller psychologique etmission-impossible-protocole-fantome-photo-7 politique. Le film de Brad Bird porte en fait un regard amusé et second degré – héritage direct du cinéma d’action d’avant – sur la nouvelle génération de cinéma d’action qui pointe son nez.

 

Si la bataille est vaine, et que le côté obscur à déjà bien étalé sa domination sur ce genre en perdition, ce quatrième volet de Mission: Impossible sonne presque comme le dernier signe de résistance. Les films d’aujourd’hui, cachés derrière l’auto-congratulation d’avoir su faire émerger de ces sagas usées une profondeur nouvelle, ne contribuent finalement qu’à lisser ce cinéma-là dans une monoforme bien lisse. Car derrière cette noirceur, finalement plus académique que novatrice, les jeux d’ombres ne sont plus que des trompe-l’œil et la psychologie, un gadget.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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