Les Promesses de l’Ombre


A la première vision, il est vrai, on se demande si Les Promesses de l’Ombre est bien un film qui s’inscrit dans l’univers et le style de David Cronenberg. Si on y retrouve le style froid et soigné du réalisateur, on peine, en un premier lieu à y déceler les thématiques de son cinéma. Et puis finalement, à force d’analyse, de revisionnage, on dévoile aisément que ces promesses de l’ombre sont belles et bien ancrées autour des obsessions de son auteur.

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L’Encre dans le corps

Après A History of Violence (2005), David Cronenberg continue son trajet dans un autre cinéma et quitte pour de bon le cinéma fantastique qui l’a rendu si célèbre et adulé. Si le précédent traitait de la propagation de la violence et de son caractère pandémique, celui-ci se révèle finalement comme une continuité, une variante, de cette analyse du maître sur le caractère pandémique de la violence. Ici, il s’intéresse aux réseaux mafieux: ce sont précisément ces réseaux qui sont épidémiques, se gangrènent sur un Londres filmé dans des teintes incroyablement froides, une mise en scène très « russe » pour une histoire qui suit la montée des mafias de l’Est dans les bas-fonds des docks londoniens. L’histoire démarre alors qu’une sage-femme (Naomi Watts) découvre un étrange journal intime écrit en russe dans le sac d’une jeune femme mineure, morte durant l’accouchement de son bébé. Décidée à mener l’enquête et à traduire le journal intime pour en découvrir plus sur cette jeune fille, elle ne se doute pas qu’elle touche sans le vouloir à un vaste réseau de prostitution et au business d’une puissante mafia russe.

Dans cette mafia, trois acteurs forment un trio de personnages tous plus différents les uns des autres. Le parrain, Semyon, interprété par l’acteur allemand Armin Mueller Stahl, est une masse monstrueuse envieillie, mais au visage mutin qui attire d’abord la confiance. C’est le monstre déguisé, la tête pensante, le diable malin. Son fils, Kirill, joué par un Vincent Cassel impeccable, est le rejeton diablotin, difficile à cerner, dans ses excès de démence et sa candeur de fils qui cherche à plaire à son père et à être son digne successeur, en vain. Mais c’est aussi et surtout Nikolaï, l’intrigant chauffeur venu de Sibérie dont l’ascension dans le cercle va être fulgurant. Ce dernier est interprété par l’électrisant Viggo Mortensen, devenu le nouvel acteur fétiche de Cronenberg depuis A History of Violence (2005) puisqu’ils se retrouveront aussi dans A Dangerous Method (2011).

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Il faut dire que Viggo Mortensen est l’archétype du personnage à la Cronenberg. Sa puissance de jeu lui permet de retranscrire avec une incroyable puissance l’une des thématiques les plus récurrentes de l’univers du réalisateur: la Cronenberg touch, c’est cette faculté à imprimer sur la pellicule la modification d’un personnage dans sa plus profonde intimité. Elle peut être physique, comme dans La Mouche (1986), mais aussi psychologique. C’est le cas ici, tout comme dans A History of Violence, où déjà Mortensen parvenait à faire du personnage de Tom Stall un archétype de personnage à la Cronenberg, capable de se métamorphoser de scène en scène pour devenir le monstre de violence qu’il finit par redevenir, son passé resurgissant. Dans Les Promesses de l’Ombre, son rôle lui permet une nouvelle fois d’user de son regard perçant, de son visage de cire, trahissant des émotions froides, des émotions qu’il est capable de maitriser et de dépeindre avec une incroyable efficacité. C’est là la force de cet acteur, dont la plupart des rôles au cinéma – de The Indian Runner (1990) de Sean Penn jusqu’à la trilogie du Seigneur des Anneaux (2001-2003) de Peter Jackson – lui ont permis d’user de ce visage si particulier et de la maitrise des expressions. Il fait alors de Nikolaï un autre de ces personnages « à la Cronenberg » que le cinéaste aime filmer dans leur processus de mutation profonde de l’être.

Cette mutation de l’être s’inscrit aussi sur le corps, elle ronge, elle marque. Cronenberg utilise une belle métaphore de cet impact de la violence sur la vie et la psychologie de ses personnages par l’utilisation des tatouages de la mafia russe comme témoignage d’une vie ancrée dans le crime. Chaque tatouage « encré » dans la peau témoigne d’un agissement de la vie du mafieux, c’est ce corps, profondément marqué par la violence, par la vie, qui intrigue tant Cronenberg qui y trouve là une autre façon d’aborder l’une de ses thématiques les plus chères. A ce titre, la scène où Mortensen, à demi nu, est assis face à un parterre de mafieux qui « lisent »promesses3 sa vie sur son corps est ainsi véritablement mémorable: terrible et belle à la fois. Autre scène qui reste ancrée dans l’esprit, est une scène d’action – de combat plus précisément – d’une brutalité sans nom, que Cronenberg filme avec un sens du réalisme à couper le souffle. On s’épuise en même temps que les combattants, happés par un rythme brutal, qui ne ratent pas un seul souffle du combat de ces trois hommes qui s’acharnent dans ce hamam avec une furie tueuse, dont la caméra ne rate pas une seule seconde.

La mise en scène de David Cronenberg est d’une froideur macabre incroyable qui oscille parfois vers l’efficacité d’un documentaire en immersion. Le Londres que filme Cronenberg a quelque chose de russe dans son atmosphère, ses décors, ses couleurs. C’est l’épidémie mafieuse qui teinte Londres et la violence, son impact psychologique sur les personnages et sur les corps qui intéresse l’auteur qui, derrière cette histoire sous fond de thriller et de film de gangsters, continue de fasciner par sa faculté à rendre chaque film toujours plus personnel.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.

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