Stereo & Crimes of the Future


Stereo et Crimes of the future sont les deux premiers films de David Cronenberg, respectivement réalisés en 1969 et 1970, tous les deux avec la même équipe. Le réalisateur torontois installe, dès ses toutes premières œuvres, une ambiance qui lui est propre, mais surtout des idées, des sujets qui le caractérisent bien et qu’il abordera tout au long de sa carrière.

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Le début du chaos

Passionnant (et curieux) diptyque que celui formé par Stereo et Crimes of the Future, les deux premiers films du cinéaste canadien. Deux moyens-métrages de 60 minutes chacun, avec les mêmes acteurs, la même équipe, et un Cronenberg qui est sur tous les fronts: réalisation, écriture, direction d’acteurs, photographie, montage. Réalisé dans sa période étudiante, ce diptyque est extrêmement différent du reste de l’œuvre du réalisateur, surtout par sa forme et son choix de narration. En fait, il en constitue plutôt le prélude, qui expliquerait pourquoi mais aussi comment le réalisateur a choisi la forme et le contenu de ses films.

Tel Eraserhead pour David Lynch, Stereo et Crimes of the Future installent dès les premières minutes les thèmes qui sont chers au réalisateur: la maladie, la métamorphose, la mort, thèmes qui hanteront chacun de ses films suivants. Stereo est un faux documentaire sur les expériences du professeur Stringfellow visant à observer les comportements télépathiques de plusieurs cobayes après leur avoir fait subir une opération du cerveau. Ce premier film s’ouvre sur un jeune homme qui arrive dans un bâtiment résolument moderne, et qui va assister aux expériences de Stringfellow. Les seuls sons que l’on entendra de tout le film seront les dialogues en voix-off du jeune homme, commentant l’expérience; en dehors de cela, le film est muet. Cronenberg s’amuse d’autant plus avec ses dialogues, qui renferment une dimension absurde et comique qui n’existerait pas si Stereo avait été intégralement muet. A la limite de l’incompréhensible, le dialogue du narrateur est parsemé de termes savants, un jargon qui n’a aucune signification concrète, et dont le but est de se moquer des charlatans qui utilisent ce langage savant à tout bout de champ, pour pallier le manque d’une argumentation concrète. Il dénonce également le danger que peut entraîner l’usage de ce jargon lorsqu’il est employé par des personnes comme Stringfellow, ou lorsque derrière les paroles élaborées se cachent des idées destructrices ou dangereuses.

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Stereo est un film volontairement voyeuriste, qui ne cherche pas à s’occuper de la condition des humains utilisés comme cobayes dans l’expérience de Stringfellow, mais bien de se ranger du côté des scientifiques qui assistent au développement de l’expérience. Ainsi, les cobayes n’ont aucun droit de parole, ce qui renforce l’idée de télépathie amorcée au début du film. Ils vivent selon la volonté des scientifiques, sont soumis à des prises de drogues et sont ouvertement manipulés, notamment en ce qui concerne leur vie sexuelle. Tout cela permet de voir Stringfellow comme l’inventeur d’une nouvelle secte qui pourrait se développer dans tout le Canada. A aucun moment l’expérience de Stringfellow ne peut être prise au sérieux par le spectateur, d’abord parce que la dimension sectaire de l’expérience et de sa description sont facilement compréhensibles pour celui qui regarde le film au second degré, – mais peut-on vraiment regarder un tel film au premier degré? – et ensuite parce qu’il est vite mis à l’évidence que l’expérience de Stringfellow cherche à manipuler les cobayes pour mieux les détruire; et Cronenberg sait nous montrer avec beaucoup d’humour les mécaniques de cette manipulation qu’opère n’importe quelle secte.

L’expérience de Stringfellow vise surtout à briser les barrières sexuelles des cobayes, sans quoi elle n’aurait pas pu réussir. C’est d’ailleurs la motivation principale d’une secte – en dehors de l’argent, puisque Cronenberg n’en fait pas mention dans ce film – et ce sont d’ailleurs les scientifiques qui en profitent, car les sujets nourrissent l’attirance qu’éprouvent les organisateurs vis-à-vis de ceux-ci. Les hommes sont efféminés, portent des collants et ont des tétines: le rapport d’organisateur à sujet se rapproche de celui que Pasolini décrivait dans Salò, la toute-puissance de la caste supérieure qui peut avoir recours à n’importe quoi pour imposer sa supériorité. Stringfellow et ses thèses sont à rapprocher du fascisme, la personne dominante de son expérience ayant pour but d’éliminer les plus faibles. Ce sont des hommes tels que Stringfellow que l’on retrouvera tout le long de la carrière de Cronenberg, l’homme nouveau aux idées révolutionnaires, celui qui peut changer le fonctionnement de toute une vie. L’expérience de Stringfellow va se clore sur deux suicides et d’un cas de folie schizophrène, résultat d’un lavage de cerveau et d’un usage de drogues bien chargé.

Stereo est un film très sombre, mais réalisé de main de maître par un Cronenberg encore tout jeune, qui nous file à travers la bande son une bonne dose d’humour iconoclaste et une vraie réflexion intelligente sur le fonctionnement des systèmes totalitaires et des sectes.

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Crimes of the Future se déroule également dans le futur, où des millions de personnes sont décédées à cause d’une maladie dermatologique liée à l’usage de certains produits de beauté. Adrian Tripod, directeur de l’institut chargé de soigner certains de ces malades (la Maison de la Peau), ne soigne plus que l’unique patient de la Maison de la Peau, assisté de deux infirmiers.

Du point de vue technique, Crimes of the Future est très semblable à Stereo. On retrouve les infrastructures modernes – presque futuristes – de Toronto, souvent seules dans les plans. La Maison de la Peau est un bâtiment très vaste, mais il est uniquement habité par quatre personnes; c’en est presque une maison hantée du futur, dans laquelle de nombreux patients ont perdu la vie. Le noir et blanc cède la place à la couleur, et la voix-off ne monopolise plus la bande-son: Cronenberg y ajoute quelques bruits aux sonorités expérimentales, qui sont en réalité des bruits marins déformés.

Comme dans Stereo, on a du mal à croire aux morts perpétrées par l’usage de produits cosmétiques: le ton décalé du film et son humour – encore une fois – étrange. Adrian Tripod nous raconte ses tribulations à la première personne, lui qui s’est baladé d’institut en institut, soignant différentes pathologies toutes plus barrées et improbables les unes que les autres, et l’on comprend alors que son esprit est torturé, et le film sombre avec lui dans sa folie, à mesure que l’intrigue avance. Tripod se perd dans son esprit, n’est plus cohérent, tombe même dans la pédophilie à la fin du film, délaissant l’humour noir et bizarre pour une ambiance paranoïaque et mélancolique.

David Cronenberg réutilisera amplement de nombreux éléments de Crimes of the Future (tout comme de Stereo, d’ailleurs) dans Chromosome 3, quelques années plus tard. Le diptyque est indispensable à tout amateur de l’œuvre du cinéaste, ou à tout cinéphile averti désireux de découvrir ses premières œuvres. Ses premiers balbutiements dans le monde du cinéma sont déjà plus que prometteurs – il ne se destinait encore pas à devenir réalisateur, encore jeune diplômé de littérature – et sont les témoins d’une œuvre cohérente de ses débuts à aujourd’hui, où il pose déjà les thèmes qu’il ne cessera de revisiter de manières différentes, et ce dès Frissons, l’année suivante.

Valentin Maniglia


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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