Scanners


Premier volet de ce que l’on peut considérer comme une trilogie de référence dans l’œuvre du cinéaste, Scanners est également un tournant dans sa carrière puisqu’il est son premier succès commercial. Ceci est parfaitement compréhensible puisque Scanners est largement plus accessible que ses précédentes œuvres; cependant, pas question de faire l’impasse sur les thèmes chers au réalisateur et d’y introduire même pour la première fois une nouvelle thématique: la fraternité.

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Suis-je le gardien de mon frère?

L’histoire de Scanners se déroule toujours au Canada, où l’on découvre l’existence d’humains génétiquement modifiés (les Scanners du titre), capables de télépathie et de télékinésie. Cameron Vale, un sans-abri doté de ces pouvoirs, est découvert par le Dr. Paul Ruth de la société ConSec, alors qu’un autre Scanner, Darryl Revok, tente de détruire la société et tous les Scanners qui travaillent pour elle. Comme Vale est encore inconnu de ses semblables, le Dr. Ruth lui propose d’infiltrer la communauté rebelle pour mettre fin à leurs agissements. Vale, Revok et leurs semblables sont devenus des êtres dotés de pouvoirs à cause d’un médicament, l’Ephemerol, prescrit à de nombreuses femmes enceintes dans les années 1950; les enfants issus des naissances sous Ephemerol sont devenus des Scanners. Cameron Vale rencontrera Kim Obrist, qui a réuni plusieurs Scanners dans le but de mettre en commun leurs pouvoirs pour former un unique cercle télépathique; malheureusement, les hommes de main de Revok se mettront en travers, tuant ainsi les amis télépathes de Kim. Darryl Revok a définitivement déclaré la guerre à ConSec et à tous ceux qui tenteront de se mettre en travers de son chemin, et compte créer une armée de Scanners.

Les amateurs de Cronenberg sauront que Scanners est surtout mémorable pour son tournage chaotique. Le cinéaste le considère comme le pire film qu’il ait jamais eu à tourner, pour de nombreuses raisons. D’abord, les raisons financières et le cadre dans lequel s’est déroulée la production: à l’époque, au Canada, seules deux semaines de pré-production étaient accordées avant le tournage d’un film. Autrement dit, le scénario n’était pas fini, voire très peu écrit, les décors n’étaient pas construits, et de nombreuses scènes n’avaient pas encore de lieu de tournage. Cronenberg écrivait tôt le matin les scènes qu’il devait tourner dans la matinée, pendant le déjeuner les scènes de l’après-midi, et ainsi de suite. Les problèmes ne s’arrêtent pas là, les acteurs aussi ayant été parfois un obstacle pour le réalisateur: le protagoniste Stephen Lack ne semblait pas forcément intéressé par le film, et le conflit entre Patrick McGoohan et Jennifer O’Neill sont devenus légendaires. L’acteur anglo-américain a mis mal à l’aise l’actrice à de nombreuses reprises, la poussant même à l’extrême: en effet, Jennifer O’Neill en était à son cinquième mariage au moment du tournage, et McGoohan, qui était un fervent catholique avec des idées extrêmement bien-pensantes sur la sexualité, exprimait ouvertement son mépris envers elle en la rabaissant devant toute l’équipe, en l’insultant de pute, de salope, et d’autres gentillesses du même ressort. Rajoutons à cela des conditions de travail difficiles et le manque de compétence de certains membres de l’équipe. Un cauchemar à l’écran, donc, mais aussi derrière.

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Et pourtant, le produit fini ne rend pas vraiment compte de toutes ces difficultés. Le film est même réussi, on retrouve en Scanners un vrai film d’horreur cronenbergien, presque innovant même: faut-il rappeler la scène culte du film, où Revok scanne un employé de chez ConSec durant une conférence, allant jusqu’à lui faire exploser le crâne? Les effets gores (signés Dick Smith, l’auteur des effets de L’exorciste et mentor de Rick Baker, qui travaillera avec Cronenberg sur son film suivant) apportent du nouveau, puisque c’est la première fois que le Canadien en utilise. La tête qui explose est devenue célébrissime, mais cet effet devait être répété à la fin du film, car la tête de Cameron Vale devait également exploser. Cette fin a été filmée, mais n’a pas été choisie par Cronenberg (à raison, d’ailleurs), et les rushes de ce climax sont probablement perdus à l’heure actuelle.

Pour la première fois, Cronenberg aborde clairement le sujet de la fraternité. Cameron Vale et Darryl Revok sont frères, mais se battent l’un contre l’autre. Le mythe d’Abel et Caïn revisité, mais avec des gunfights, des courses-poursuites, et du sang qui gicle. Un thème qui sera encore au centre d’un film du canadien, Faux-semblants, dans lequel on retrouvera Stephen Lack, dans un rôle secondaire cette fois. Scanners, tout comme ses deux premiers moyens-métrages, donne la possibilité à Cronenberg de s’amuser avec la médecine, et de créer des situations grotesques et exagérées grâce aux progrès de la science. La scène gore de la conférence en fait partie, mais il faut bien mentionner aussi la séquence dans laquelle Kim est dans la salle d’attente d’un docteur utilisant encore l’Ephemerol et se fait scanner par… un fœtus! Et on retrouve encore cet intérêt pour le difforme – qui, en un sens, est une forme de grotesque – dans l’atelier du Scanner Benjamin Pierce, dont le décor est composé de nombreuses œuvres qui font directement penser à une certaine difformité, une horreur physique, réelle, comme dans les tableaux de Francis Bacon.

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Comme souvent chez Cronenberg, ce qui est montré à l’écran est une manière bien à lui de mettre en évidence certains problèmes de société et/ou de dénoncer ceux-ci. Scanners est, à sa manière, un film qui parle de la société de consommation, problème qui sera comme toujours renversé, voire détruit, par un héros malade. Ici, c’est Cameron Vale, frère de Darryl Revok et fils du Dr. Ruth, qui est SDF au début du film, et qui erre dans un centre commercial, temple de la consommation et du confort dont bénéficient les Canadiens middle-class. Ruth lui donnera la possibilité d’évoluer, et c’est seulement lorsqu’il fera exploser la salle de l’ordinateur dans les bureaux de ConSec, qu’il pourra prétendre lui aussi à ce confort. Il y arrivera en tuant et en prenant la place de Darryl Revok, dans une scène finale à laquelle renverra la fin de Vidéodrome, un an plus tard.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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