Curling 2


Etrange drame familial à la limite de l’expérimental, Curling est le cinquième film d’un réalisateur à la filmographie atypique, considéré comme la relève du cinéma québécois. Denis Côté propose dans ce métrage un regard déstabilisant et envoûtant sur l’isolement dans la province québécoise. Un film de genre, non, mais un film ovni et fortement déroutant.

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Tabernacle, C’te place est pas faite pour l’vieillard là

Au sein de son pays, Denis Côté est un cinéaste reconnu mais qui se démarque de la plupart du mouvement du cinéma québécois exporté de l’autre côté, chez nous, leurs cousins français. Son style est en effet bien loin de celui de Denys Arcand ou du jeune Xavier Dolan. Denis Côté serait plutôt à placer dans la case du cinéma dit  »indépendant » de son pays, il est par ailleurs considéré comme l’un des fers de lance de la  »Nouvelle Vague Québécoise ». Lui-même définit son cinéma comme provocant, à contre-courant du cinéma qu’il dit  »de performance qui déstabilise sans cesse le spectateur ». Le discours est étrange, car j’ai rarement été aussi déstabilisé que devant Curling.

Curling

Curling c’est l’histoire de Jean-François, un drôle de type qui élève seul sa fille de douze ans, Julyvonne, dans une banlieue trop calme du Québec. Sa protection autour de la jeune gamine tourne légèrement à l’obsession, il refuse de l’envoyer à l’école et limite la petite dans ses rapports à l’extérieur. Est-ce par peur du monde de dehors ? Ou simplement du fait d’une surprotection presque maladive ? Lui-même vit le dehors avec une certaine anxiété, totalement congelé par sa timidité. Employé d’un bowling, il s’amourache d’une pin-up gothique qui vient bosser dans le complexe, probablement parce qu’elle lui semble aussi désaxée que lui. Mais autour de tout cela, se jouent quelques enjeux morbides qui broient l’iceberg sans faire de vagues. Julyvonne, lors de ses rares sorties, s’éprend d’une sorte de passion étrange pour les cadavres, et son père lui, en transporte dans son coffre de voiture.

L’atmosphère qui règne tout au long du film rappellera à beaucoup de monde le cinéma des frères Coen. Les grandes routes sous la neige, les villages coupés du monde et les cadavres de bord de route provoquent des échos évidents avec Fargo. Quant au lieu de travail de Jean-François, le bowling, il fait écho au Big Lebowski et le personnage du patron du lieu est la définition du  »Coen character » à lui tout seul. Enfin, les agissements mystérieux qui hantent le film, ce tueur que l’on ne voit pas toujours, voir ici pas du tout, invite finalement à considérer Curling comme une sorte de No Country for old men au Québec. David Cronenberg – on parle souvent de lui décidément en ce moment – dit que  »le Canada, c’est les Etats-Unis en plus bizarre », et c’est exactement le ressenti que l’on a en découvrant le Québec du cinéma de Denis Côté. Le réalisateur emploie une narration bien étrange, qui sème des mystères sans les résoudre, laissant la majorité de ses spectateurs sur le bord de la route. Comme ses personnages. Au bord de la route. Jamais vraiment conscients de ce qui leur arrive. Comme perdus dans le Grand Nord. La technique scénaristique employée par Denis Côté n’est finalement pas sans rappeler celle des scénaristes de la série Lost qui gardèrent en haleine des millions de fans par leur faculté à créer des mystères sans réponses. L’ours polaire de l’île des disparus est ici un tigre du Bengale dans la neige, que la gamine rencontre aux détours de ses excursions interdites. Tout est mystérieux : les cadavres qui se sèment tout au long de l’histoire, les réactions des habitants décidés à ne jamais collaborer avec la police, cette police qui contrairement à celle des Coen, n’est pas forcément décidée à mener l’enquête et se permet même d’être totalement évasive… Et que dire de ce sport, le curling, qui même en ayant ces règles expliquées pendant de longues minutes à l’écran, restera pour le spectateur un mystère indéchiffrable. Cette absence de réponses décontenance le spectateur français manichéen et c’est avec un brin d’amertume que l’on juge le film au moment de son générique de fin. Les mystères restent non élucidés. On ne connaîtra rien de ce mystérieux tigre, rien de ces cadavres éparpillés un peu partout, et pas grand chose de ce mystérieux Jean-François et de ses motivations concrètes…

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Tout ce que l’on en garde, c’est un portrait de lieu et de société qui finit par émaner des plans de Denis Côté, plus qu’un portrait de personnages. Il y montre un Québec renfermé sur lui même, coupé du monde, un microcosme en isolement continuel. Le côté un peu rustre et décivilisé, rappelle même certaines provinces du nord de la France, si l’on considère que les Québecois sont un peu les Ch’tis du Canada. On pourrait d’ailleurs très bien voir un film similaire en France. Tout aussi étrange, peut être, mais certainement un peu plus absurde et graveleux. Il serait, je pense, réalisé par le duo Délépine/Kervern, se situerait du côté de Calais dans une famille nordique dont la mère serait énorme et aurait du poil au menton (elle serait joué par Yolande Moreau…) et cela s’appellerait probablement  »Twirling » plutôt que Curling. Mais à la fin. On apprendrait que le tigre s’était échappé du Cirque communal et aurait bouffé tous les habitants du village voisin, et puis aussi que Jean-François est cannibale et pédophile. Ou un truc comme ça…


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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